‹ Les trois mousquetaires. Illustrés (volume 2)Chapitre 34 sur 46 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

LA THESE D ARaMIS.

D'Arlagnan n'avait rien dit à Porlhos ni de sa blessure ni sa procureuse. C'était un garçon fort sage que notre

Béarnais, si jeune qu'il fût. En conséquence, il avait faii semblant de croire à tout ce que lui avait raconté le glorieui mousquetaire, bien convaincu qu'il n'y avait pas "d'amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l'orgueil : puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie. Or, d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue à venir, et décidé qu'il éuit a faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d'Artagnan n'était pas tâché de réunir d'avance dans sa mai» les flls invisibles à l'aide desquels il compuit les mener.

J./T.E.EKVJC

H. de CiTois, capit.ime des gnrdetk

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le cœur : il pensait à cette jeune et jolie madame lionacieu.x, qui devait lui donner le prix de son dévouement, mais, hôtons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son boniieur perdu que de la crainte qu'il éprouvait" qu'il n'irriv.it malheur 3 celte pauvre femme. Pour lui, il n'y av.iit pas de du;.t2, clli; était victime d'une vengeance du cardinal, cl, comme on le sait, les vcn!;eauces dé Son Emincncc étaient terribles. Comment avoil-il trouvé grâce devant les yeux du

ministre? c'est ce qu'il ignorait lui-même et sans d«Bte ce (|ue lui eut révélé M. de Cavois, si le capitaine des gard(!s ieùt trouvé chez lui.

Ilien ne f.iii marcher le temps cl n'abrège la route comme une pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l'ortranisalion de celui qui pense. L'existence extérieure res semble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par son iidliiencc, le temps n'a plus de mesure, l'espace -i'-' plus de distance. On part d'un lieu, et l'on arrive à un autre, voilà tout. De l'intervalle parcouru, rien n'est resté

présent à votre souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie à cette hallucination que d'Artngnan franchit, à l'allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se souvint d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route.

Là seulement la mémoire lui revint, il sec/iua la tète, «perçut le cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son taevàl au trot, il s'arrêta à la porte.

Celte fois, ce ne fut point un hôte mais une hôtesse qui le reçut; d'Arlagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup'd'œil la grosse flgure réjouie de la maîtresse ou lieu, et comprit qu'il n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien i craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.

— Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriezvous me dire ce qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici, il y a une douzaine i» jours'

An oruii que lit dArtagni» en onTTant la porte, &ramis leva II Icie et reconnut son ami. — Pace ICW.

■^ Tn bean jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre .us,, doux, aimable, bien fait?

— C'est cela, de plus blessé à l'épaule.

— Justement. '

— Eh bien ! monsieur, il est touj lurs ici.

— Ah pardieu ! ma chère dame, dit d'Artagnan en mettait pied i terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchel. vous me rendez la vie. Où est-il, ce cher Ara- Cii!>, que je l'embrasse; car, je l'avoue, j'ai hâte de lere-

ir"

— Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse tobs recevoir en ce moment.

— Pourquoi cela ? est-ce qu'il est avec une femme ?

— Jésus! que dites-vous là? Le pauvre garçon! Non, monsieur, il n est pas avec une femme.

— Avec qui est-il donc?

— Avec le curé de Monldidier et le supérieur des jésnitei d'Amiens.

— Mordioux ! s'écria d'Art .'i an, c l-ce que le pauvre garçon irait plus mal?

fOS

LES TROIS MOUSQUETMRES.

— Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce l'a touché, et il s'est décidé à entrer 4ans les ordres.

— C'est juste, dit d'Arlagnan, j'avais oublié qu'il n'était mousquetaire que jisr intérim.

— Monsieur insiste-i-il toujours pour le voir?

— Plus que jamais.

— Eh bien ! monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la cour, au second, n° 5.

D'Arlagnan s'élança dans la direction indiquée, et trouva un de ces escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait [las ainsi chez le futur abbé : les déliiez •Je la clumbre d'Aramis étaient gardés ni plus ni moins que les jardins d'Armide; Bazin stationnait dans le corridor et lui barra le passace avec d'autant plus d'intrépidité, qu'après bien des années d'épreuve Bazin se voyait enfin prés d'arriver au résultat qu'il avait éternellement ambitionné.

En effet, le rêve du pauvre iSazin avait toujours été de servir un homme d'église, et il attendait avec impatience le moment, sans cesse entrevu dans l'avenir, où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait seul retenu au service d'un moiisquclaire, service dans lequel, disait-il, il ne pou- Tait manquer de perdre son âme.

Bazin était donc au conilile de la joie. Selon toute iirobabilité, cette fois son maitie ne s'en dédirait pas. Li reunion de la douleur physique à la douleur morale avait produit l'effet si longtemps désiré : Aramis, souffrant à la fois du iorj)s et de l'âme, avait enfin arrêté sur la religion ses yeui «t sa pensée, et il avait regardé comme un avertissement •Ju del le double accident qui lui était arrivé, c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à l'épaule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition ou a m; trouvait, être plus désagréable à Bazin que l'arrivée àe d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbiliou des idées mondaines qui lavaient si longtemps entraîné. H résolut donc de défendre bravement la'porte; et comme, trahi par la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l'indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.

Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours du maître Bazin, et, comme il ne se souciait pas d'entamer une pnif'miaue avec le valet de son ami, il l'écarta tout simplement d'une main et de l'autre il tourna le boulon de la porte du n° 5.

La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de coiffure ronde et jilate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis devant une table oblungue couverte de rouleaux de papier et d'énormes in-folio; à sa droite était assis le suiierieur des jésuites et à sa gauche le curé de .^lontdiilier. Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient l'enélrcr qu'un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'œil quand on entre dans la thambie d'un jeune homme, et »iirtoul lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement, et, de peur sans doute que leur vue ne ramenai .son mailreaux idées de ce monde, Bazin avail fait main basse sur l'épée, les pistolets, le chapeau à plumes, les broderies et les dentelles de tout genre «t de toute espèce.

Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir, dans un coin obscur, comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille.

An bruit que Ut d'AïUignan en ouvTant la porte, Aramis le»a la tète et reconnut son ami. .Mais, au grand étonnemcnt du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande imprécision sur le mousquetaire, tant son esprit était délaeliedt's choses de la terre.

— Itoiijou: cher d'Artagnan, dit Aramis ; croyex que je •ois heureai de voua voir.

— Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pw encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.

'- A lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pa vous faire douter?...

- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai tu d'abord entrer dans l'appartement de quelque homme d'Eglise ; puis une terreur m'a pris en vous trouvant en corapagûie de ces messieurs : c'est que vous ne fussiez gravement malade.

Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent l'intention, un regard presque menaçant: mais d'Artagnan ne s'en inquiéta point.

— Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan, car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces messieurs.

Aramis rougit imperceptiblement

Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure; et, comme preuve de ce que je dis, permettez-moi d'abord de me réjouir en vous voyant sain et sau .

- Ah ! il y vient enfin ! pensa d'Artagnan ; ce n'est pas malheureux !

— Car monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction en montrant de la main d'Artagnan aux deux ecclésiastiques.

— Louez Dieu, mon frère, répondirent ceux-ci en s'inclinant à l'unisson.

— Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour.

Puis, se retournant vers son ami :

— Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, continua Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l'intérêt nous captive depuis 'ongteiBps; je sir 'is rh^ riné (|';.viiir votre avis.

— L'avis d'un homme d'cpée est bien dénué de poids, r^ pondit d'.\rtagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les choses, 'et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces messieurs.

Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.

— Au contraire, renrit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici de quoi il s agn : M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique

— Votre thèse ! Vous faites donc une thèse?

— Sans doute, répondit le jésuite : pour l'examen qui précède l'ordination, une thèse est de rigueur.

— L'ordination ! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l'hôtesse et Bazin ; l'ordination !

Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu'il avait devant lui.

— Or, continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s'il eut été dans une ruelle i ( eu exauiinaut avec coinpraisance sa main blanche et pdiclèe comme une main de femme, qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le san^; or, comme vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma tlirse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fut idéale, l^est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n'a point encore été traite, et dans leiiuel je reconnais qu'il y i matière à de magnifiques développements :

« Utraque manus in benedicendo clericit inferioribm necessaria est. »

D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu'a celle nue lui avail faite M. de Treville à propos des présents qu il prétendait que d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham.

— i;e qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité : Les deux mains sont indispensables aux prélrci des ordres inférieurs quand lU donnent la bénédiction.

— Admirable sujet! s'écria le jésuite.

— Admirable et dogmatique! répéta le curé, qui, delà force de d'ArUignan à peu près sur le latin, surveillait soi* gneuscment le jésuite pour eniboiter le pas avec lui irlré* peler set paroles comme un écho.

LES Tlir:; MOUSQUETAIRES.

Quant à d'Artagaan, il demeura p«rfailement indif :2i'eut à •nthousiasme dès deux hommes noirs.

— Oui, admirable! prorsùs admirahile! contin ki Aranis, mais qui exige une élude approfondie des Père ; et des Ecritures. Or, j'ai avoué à ces savants ecclésiastique et cela en toute humilité, que' les veilles des corps de ga et le service du roi m'a-iuie.ot ua peu fait négliger l'étud Je me trouverais danc plus à mon aise, facilim natans, dans un sujet de mon choix qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie.

D'Artagnan s'ennuyait profondément; le cure a issi

— Voyez quel exorde! s'écria le jésuite.

— Exordium, répéta le curé pour dire quelque chose.

— Quemadmodum inter colorum immensitatem. Araniis jeta un coup d'œil de côté sur d'Artagnan, et il vit

que son ami bâillait à se démonter In mâchoire.

— Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan gnùin-a plus vivement nos paroles.

— Oui, je suis fatigué de la roule, dit d'Artagnan, et tout ce latin ni'orli.n|.pe.

— D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance; eh bien ! voyez le parti qu'on tirerait de cette glose :

« Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-vous bien? Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras, tandis nue les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec tes deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile? Innxmite tnnnus. et non pas man m; imposez les mains, el non |ja-: .a ii;ain.

— Imposez les mains, répéta le curé en faisant le geste.

— A saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite : porrigedigitos. pré.sentez les doigts; y ptes-vcus maintenant?

— Certes, répondit Àramis en se délectant, mais la chose est subtile.

— Les doigts, reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. El avec combien de doigts bcnit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils et un pour le Saint-Esprit.

Tout le monde; se signa ; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

— Le pape est successeur de .saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints arch.inges el des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants. Voil,'i le sujet simplifié. Argurnintum omni denudatum ornamento. le ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la '.aille de celui-ci.

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le Saint-Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids. D'Artagnan frémit.

— Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais choisi ce texte; dites-moi. cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre goût : Non inutile est desiderium in ohlatione, ou mieux encore : Un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur.

Ualte-là ! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie, il y a une proposition presque semblable dans VAugnstinus de l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par la main du bourreau. Prenez garde, mon jeune ami, vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeuoeanil; prenez garde, vous vous perdrez.

— Vous vous erdrez, dit le curé en secouant douloureuieroent la tète.

— Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est nn écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations Jes Pélagiens et des semi-Pélagiens.

— Mais, mon révérend, reprit Aramis, quelque peu abasourdi 'le la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête...

-- Comment prouverez-vous, continua le j 'J'ite sans lui donner le temps (*e parler, que l'on doit regr iter le monde

lorsqu'on s'offre à Dieu? Ecoutez ce dilemme : Dieu esl Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable ; voilà ma conclusion.

— C'est la mienne aussi, dit le cure.

— Mais, de grâce, reprit Aramis...

— Desidcras diaholum, infortuné I s'écria le jésuite.

— Il regrette le diable! Ah ! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie.

D'Artagnan tournait à l'idiotisme; il lui semblait êtrs dans une maison de fous, cl qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il voyai-. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui.

— Mais écoutez-moi donc, rejiril Aramis avec une politesse sous laquelle commençait de percer un peu d'impatience; je ne dis pas que je regrette ; non, je ne prononce jamais cette phrase, qui ne serait pas orthodoxe...

Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.

— Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise giàcr de n'offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement d«^ goûté. Ai-je raison, d'Artagnan?

— Je le crois parriieu bien! s'écria celui-ci.

Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chàrse.

— Voici mon point de dép.wt; c'est un syllogisme : le monde ne manque pas d'attraits, je quitte le monde, «lonoje fais un sacrifice; or, l'Ecriture dit positivement : Faites un sacrifice au Seigneur;

— Cela est vrai, dirent les antagonistes.

— El puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai fait certain rondeau là-dessua que je communiquai à M. Voiture l'an passé, et duquel €• grand homme m'a fait mille compliments.

— Un rondeau ! fil dédaigneusement le jésuite.

— Un rondeau, dit machinalement le curé.

— Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changer quelque peu.

— Non, car il est religieux, répondit Aramis, el c'est de la théologie en vers.

— Diable ! fit d'Artagnan.

— Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie.

Vous qui plearez on passé plein de cluriiet.

El qui traînez des jours inrortnnfs.

Tous vos m ilhi-urs «eroni termines, Qaand à Dreu seul vous offrirez vos larmes. Vous qui pleurez.

D'Artagnan et le curé parurent Oatlés. Le jésuite persista dans .son opinion

— Gardez-vous du goût profane dans le style tliéologique. Que dit, en effet, saint Augustin? Severus' sit clcricorum sermo.

— Oui, que le sermon soit clair, dit le curé.

— Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que sob acolyte se fourvoyait, or, voire thèse plaira aux dames, voilé tout; elle aura le succès d'une plaidoirie de M' Patru.

— Plaise à Dieu ! s'écria >..amis transporté.

— Vous le voyez, reprit le jésuite, le monde parle encore en vous .i haute voix, altissimâ voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne «oit point efficace.

— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.

— Présomption mondaine !

— Je me connais, mon père, ma resolution est irrévocable.

— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?

— Je me sens appelé à traiter celle-là et non pas une autre; je vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos avis.

— Travaillez lentement, dit le curé, dous tous Uusom dans des dispositions excellentes.

— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et BOUS n'avons pas à craindre ciu'une partie du grain soit tombée sur la pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste : Âves cœli comederunt illam.

— Que la peste t'étouffe avec ton latin ! dit d'A>"agnan, :jui se sentait au bout de ses forces.

— . Adieu, mon Dis, dit le curé, à demain.

— A demain, jeune téméraire, dit le jcsuile ; vous pro mettez d'être une des lumières de l'Eglise; veuille le ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant !

D'Artagnan, qui, pendant une heure, s'était rongé les on gles d'impatience, commençait à attaquer la chair. «.

Les deux hommes noirs se levèrent, saluèron' Aramjs ti d'Artagnan, et s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'ét.ii! tenu debout et qui avait écouté toute celte controverse av.--

— J'entends des épinardi, repnt Arami», mais puur vous j'ajouterai des œufs. — Pige lOSl

ane pieuse jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta tussilot près de d'Artagnan, qui rêvait encore.

P.esi s seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence embarrassé; cependant il fallaii que l'un des d'eux le rompit le premi r, et comme d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami :

- Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez reveiid à Bcs idées fondameotalct

— Oui, la gr.lce efflcace vous a touché, comme disait monsieur tout à l'heure.

— Oh ! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps„ et vous m'en avez Oéjà ouï parler, n'est-ce pas, mon ami?

— Sans doute; plaisantiez.

— Avec ces sortes de choses? Oh ) d'Artagnan 1

— Pdine ' nn plaisante bif u avec la mort.

— Lt l'on a tort, d'Artagnan, car la mort c'est la porU qui conduit à la iieiditiun on an saint.

mais je vou:> avoue que j ai cru que voui

LES TKOIS niOUSQUETAIRES.

— u'accord: mais, s'il vous plail, ne tliéoiogisons pas, Aramis; vous devez en avoir assez pour le reste "de la journée; quant à moi, j'ai à peu prés oublié le peu de latin nue je n'ai jamais su; puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mançé depuis ce malin dii heures, et j'ai une faim de tous les diables.

— Nous dînerons tout à l'heure, cher ami : seulement, TOUS vous rappelez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans «n pareil jour, je ne puis mançer ni voir manger de la chair.

Si vous voulez vous contenter de mon dîner, il .« compo.^' de tétragones cuit et de fruits.

— Qu'eniendei vous par tétragones? demanda d'AiHgK-"" avec inquiétude.

— J'entends des épinarJs, reprit Aramis; mais pour tous j'ajouterai des œufs, et c'est une grave iiifr.iLtion à la régie car les œui'c se t viande, puisqu'ils engendrent le poulet

— Ce festin n'est pas succulent: mais n'importe, pum rester avec vous, je le subirai

toiiïioê.

— Je vous suis reconnaissant du sacrillce, dit Aramis; mais, s'il ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez- en certain, à votre âme.

— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos amis? que va dire M. de Tréville?ils vous traiteront de déserteur, je vous en préviens.

^ — Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est l'Eglise que j'avais désertée pour le monde, car vous savez qiie je me suis fait violence pour prendre la casaque de mousquelôire.

— Moi, je n'ftii <muï .lea.

— Vous ignorez comment j'ai quitté le séminaire'/

— Tûut à fait.

— Voici mon histoire; d'ailleurs les Ecritures disent Coufessez-vous les uns aux autres, et je me confesse à vous, d'Artâgnan.

— Et moi je vous donne l'absolution d'avance; voçs voyea que je suis bon homme.

— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

— Alors, dites, je vous écoute.

— J'étais donc au séminaire depuis l'âge de neuf ans, i'ep

•vais vingt dans trois jours; j'allais être abbé, et tout était dit.

Un soir que je me rendais, selon mon habitude, 4ans une maison <"|Ue je fréquentais avec plaisir — on e^l jeune, que voulez-vous, on est faible, — un ol'Dcier qui me voyait d un œ>l jaloux lire les vies des saints à la maîtresse de la maison entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce soir-là, j'avais traduit un épisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame, qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée, je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais, lorsque je sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant •

— Monsieur l'abbé . dit-il , aimez-vous les coups de canne?

— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, persODDe n'ay.Tut jamais osé m'en donner.

— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l'abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j'oserai, moi.

Je crois que j'eus peur; je devins fort pâle, je sentis les jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus.

L'officier attendit cette réponse, et, voyant qu'elle tardait, il se mit .i rire, me tourna le dos et rentra dans la maison.

Je rentrai au séminaire.

Je suis bon gi-nlilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu le remar(^uer, mon cher d'Artagnan; l'insulte était terrible, et, tout mconnue qu'elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon cœur. Je déclarai à mes Supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l'ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie .i un an.

J'allai trouver le meilleur maître d'armes de Paris, je lis condition avec lui pour prendre une leçon d'e.s'crime chaque

t'our, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon, 'uis, le jour anniversaire de celui où j'avais été insulté, j'accrochai ma soutane à un clou, je pris un costume compli l ie cavalier, ol ie me rendis .. un l.il nu: doiiiuit une dame w mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C'était rue des Francs-Bourgeois, tout prés de la Force.

En effet, mon officier y était; je m'approchai de lui comme il chantait un lai d'amour eu regardanl tendrement une femme, et je l'interrompis au beau milieu du second couplet.

— Monsieur, lui dis-je, vous déplait-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups de canne s'il me prend fantaisie de vous dé.sobéir?

L'officier me regarda avec étonnement, puis il dit :

— Que me voulez-vous, monsieur? je ne vous connais pas.

— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des Mints et qui traduit Judith en vers.

— Ah! ah: je nie rappelle, dit l'ofOcicr en goguenardant; que nie voulez- vous?

— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.

— Demain matin, si tous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.

— Non pas demain malin, s'il «Dus plait tMt de suite.

— Si vous l'exigez absolument...

— Mais, oui, je l'exige.

— Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous dérangez pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous acheter le second couplet.

Nous sortîmes.

Je le menai rue Payenne, juste à l'endroit où, un an auparavant, heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune su|ierbe. Nous mimes l'épée à la main, et à la première passe je le tuai roide.

— Diable ! fit d'Artagnan.

— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas rtvenir ta. r chanteur et qu'on le trouva rue Payenne avec

un grand coup d'épée au travers du corps, on pensa qu« c'était moi qui l'avais accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quebiue temps forcé de renoncer i la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à celle épo que, et Porthos, qui m'avait, en dehors de mes leçons d'escrime, appris quelijues bottes gaillardes, me décidèrent .-i demander une casaf|ue de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tue au siège d'Arras, et l'on m'accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l'Eglise.

— Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier et que demain? Que vous est-il donc arrivé aujourd'hui qui vous donne de si méchantes idées?

— Celte blessure, mon cher d'Artagnan, m'a été un avertissement du ciel.

— Celle blessure? bah! elle est â peu prés guèiie, et je suis sûr qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.

— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

— Vous en avez une au cœur. Aramis, une plus vive ei plus saignante, une blessure faite par une femme.

L'œil d'Aramis clincela malgré lui.

— Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là ! moi, penser à ces choses-là ! avoir des chagrins '^'amour ! vanitas vanitatum ! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la cervelle, et ppur qui? pour quelque grisette, pour quelque fille de chanoine, à qri j'aurais tait la cour dans une garnison, fi !

— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.

— Plus haut? Et que snis-je pour avoir tant d'ambition? — un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes, et se trouve grandement déplacé dans le monde.

— Aramis ! Aramis ! s'écria d'Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.

— Ponssieit) J;i Aramis, ie rentre dans la iioussiére. Lr vie est oléine d'humiliations et de douleur», continua-t-il en s'assomorissant; tous les fils qui la lattachent au bonheur se romjient tour à tour dans la main de l'homnie. surtout les fils d'or. Oh ! mou cher d'Artagnan, reprit Aramis en donnant ;v sa voix une légère teinte à'aniurlume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs; les curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un daim blessé.

— Hélas ! mon cher Aramis, dit d Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c'est mon histoire à moimême que vous faites là

— Comment?

— Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être enlevée de [force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a conduite; elle est peut-être prisonnière, elle est peutêtre morte.

— Mais vous avez au moins cette consolation de vous dire qu'elle ne vous a pas quitté volonlaircmcut, que, si vor< n'avez point de ses nouvelles, c'est i|ue toute commiinita tion avec vous lui est interdite, taudis que...

— Tandis que?..

— Rien, reprit Aramis, rien.

— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde c'est u> parti pris, une résoluti(ui arrêtée?

— A tout jamais. Vous êtes mon ami, aujourd'hui, de main vous ne serez plus pour moi qu'une ombre ou plutôt même vous n'existerez plus. (Juantau monde, c'est un sépulcre et pas autre chusc.

— Diaiile! c'i-M fort trisie te que vous me dites là.

— Que voulez-vous ! ma vocation m'attire ! elle m'enlèw.

D'.\it'"".Tn ^""rii Pi no répondit point. Aramis continua

— Rt cependant, tandis que je tiens encore A la terre. J'eusse voulu vous parler de vous, de vos amis.

— Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler d«

C'est pour moi ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle clievilloo d'argent?

l'âge 111.

tons-même, mais je vous vois si détaché de tout : les amours vous en ("ailes fi, les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.

— Hélas ! vous '.e verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.

— N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre griseWe ou de votre fille de chambre.

— Quelle lettre? s'écria vivement Aramis.

— Une lettre q^ui était venue chez vous en votre absence et qu'on m'a remise pour vous.

— Mais de qui cette lettre ?

— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir, de la fille de chambre de madame de Che- Vi'euse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui. pour se luire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.

— Que dites-vous là?

— Tiens, je l'aurai perdue, dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement (|ue le monde est un sépulcre, que les hommes, et par conséquent les femmes, sont des ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!

— Ahl d'Artagnan, d'Artagnan! s'écria Aramis, tu me fais mourir!

— Enfin, la voici, dit d'Artagnan ; et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora ; son visage rayonnait.

— Il parait que la suivante a un beau style, dit nonchalamment le messager.

— Merci, d'Artagnan! s'écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retournera Tours; elle ne m'est pas infidèle; elle m'aime toujours. Viens, mon ami. viens que je t'embrasse : le bonheur m'étouffe !

Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable Sainl-Chrysostome , piétinant bravement les feuillets de la thèse, qui avaient roulé sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l'omelette.

— Fuis, malheureux ! s'écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage; retourne d'où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux entremets, demande un lièvre piqué, un chapon çras, un gigot à l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.

Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait .'jen à ce change.Tient, laissa mélancoliquement glisser l'omelette da is les épinards, et les épinards sur le parquet.

— Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des rois, dit d'Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse, non inutile desiderium in oblationc.

^ — Allez-vous en au diable avec votre latin ! Mon cher d'Artagnan, buvons, morbleu, buvons, et racontez-moi un peu ce qu'on fait là-bas '.

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