CHAPITRE XXVII
LL FEMME D ATBOS.
^ — Il reste maintenant à savoir des nouvelles d'Athosi dit d'Artagnan au fringant Aramis quand il l'eut mis au courant de ce qui s'était passé dans la caiiilale depuis leur départ »' qu'un excellent diuer leur eut fait oublier à l'un sa thèse, ■i r«utie Ga fatigue.
— Croyez-vous donc qu'il lui «oit arrivé malheur ? de.
manda Aramis. Athos est si froid, si brave, et manie si habilement son é|)cel
-— Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et l'adresse d'Athos ; mais j'aime mieux sur mon èpée le choc des lames que celui des bâtons : je crains qu'Atlios n'ait été étrillé par de la valetaille: les valets sont gens (jui frappent fort et ne finissent pas tôt. J'en sais quel que chose, j'ai débuté par là. Voilà pourquoi, je vous 1'». voue, je voudrais repartir le plus vite possible.
— Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier j'essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur, et la douleur me força d'interrompre ce pieux exercice.
— C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de guérir des coups d'escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tète faible, ce qui fait que je vous excuse.
— Et quand partez-vous?
— Demain, au point du jour ; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
— A demain donc, dit Aramis, car, tout de fer que voui êtes, vous devez avoir besoin de repos.
Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre.
— Que rega)dez-vous donc là? demanda d'Artagnan.
— Ma foi! j'admire ces trois niairnifiques chevaux que les garçons d'écurie tiennent en bridt; , c'c-t un plaisir de prince que de voyager sur de pareilles montures.
— Eh bien ! mon cher Aramis, vous vous donnere» C9 plaisir-là. car l'un de ces trois chevaux est à vous.
— Ah bah ! Et lequel ?
— Celui des trois que vous voudrez, je n'ai pas de préf» rence.
— Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?
— Sans doute.
— Vous voulez rire, d'Artagnan.
— Je ne ris plus depuis que vous parlez français.
— C'est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de f^ lours, cette selle chevillée d'argent?
— A vous-même, comme ce cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos.
— Peste ! ce sont trois bsles superbes.
— Je suis flatté quelles soient de votre goût.
— C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?
— A coup sur ce n'est point le cardinal ; mais ne voui inquiétez pas d'où ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est à vous.
— Je prends celui que tient le valet roux.
— A merveille I
— Vive Dieu I s'écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur ; je monterais là-dessus ivec trente balles dans le corps. Ah ! sur mon âme ! les beaux étivrs ■ Holà ! Baziu, venez çà, et à l'instant même.
Bazin apparut morne et languissant sur le seuil de la porte.
— Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, .brosseï mon manteau et chargez mes pistolets ! dit Aramis.
— Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d'Artagnan, il y a des pistolets chargés dans voi fontes.
Bazin soupira.
— Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan, ou gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.
— Monsieur était déjà si bon théologien, dit Bazin presque larmoyant, il fût devenu évêque et peut-être cardinal.
— Eh bien! mon pauvre Bazin, voyons, réQéchisun peu à quoi sert d'être homme d'Eglise, je te prie? on n'évite pas pour cela d'aller à la guerre ; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le pot en tête et la pcrtuisane au poing ; et M. deNogaretde la Valette, qu'en di». tu I il est cardinal aussi; demande à son laquais combieB dt fois i^ Vui a fait de la charpie
— Hélas ! soupira Bazic, je le sais, monsieur- loul est bouleversé dans le monde aujourd'hui.
Pendant ce lemps les deux jeunes gens et le pauvre la» quais étaient descendus.
— Tiens-moi l'élrier, Bazin, dit Aramis.
Et Aramis s"élança en selle avec sa grâce et sa légèreté orlinaires : mnis. après quelques voiles et quelques courbelles du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables qu"il pâlit et chancela. D'Artnçnan,
qui, dans la prévision de cet accident, ne l'avait pas perdu aes yeux, s'élança vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.
— C'est bien, mon cher Aramis; soignez-vous, dil-il, j'irai seul à la recherche d'Allios.
— Vous êtes un homme d'airain, lui dit Arajins.
— Non, j'ai du bonheur, voilà tout ; m.ii< comment alleivous vivre en m'aitendant? plus de thèse, plu^de glose sur les doigts, et les bénédictions, hein '
Eo ce moment, Bazin entraii atec lei êpiiurdi et l'omelcuc. — I'>i.k111.
Aramis sourit.
— Je ferai des vers, dil-il.
— Oui, des vers parfumés é l'odeur du billet de la suitanle de madame de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie i Bazin, cela le consolera; quant an cheval, monlcz-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux manœuvres.
— Oh ! quant à cela, soyez tranquille, dil Aramis, vous œe retrouverez prêt à vous suivre.
Ils te dirent adieu, et, dix minutes après, d'Arta.fçnan, •près ivoir recommandé son ami à Bazin et à rbolcssc, trolUit dans la direction d'Amiens.
Comment allait-il retrouver thos, et même le retrouverait-il?
La position dans laquelle il "avait laissé élail critique, et ce dernier pouvait bien avoir succombé. Cette idée assombrit le front de d'Artagnan el lui lit formuler tout bas quelques serments de vengeance. Di' tous ses amis, Athos était le plus âgé, el nartanj Ir moins rapproché en apparence de ses coùls et de ses svni|ialhies. cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L'air nobl» et distingué d'Alhos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l'ombre où il se tenait volon-
laireipent enfermé, cette inaltérable égalité d'Iiumeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, celte gaieté forcée et mordante, celte bravoure qu'on e'jt appelée aveugle si elle n'eût été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités attiraient plus que reslimc, plus que l'amitié de d'Artagnan, elles attiraient son admiration.
En effet, considéré même auprès de W. de Trévillc, l'élégant et noble courtisan, Athos, dans ses |ours de belle lumeur, pouvait soutenir avantageusement la comparaison;
il était de taille moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que plus d'une fois dans ses luttes avec Porthos il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les mousquetaires; sa tète aux yeux perçants, au nez aquilin, an menton dessiné comme celui ae Brutus, avait un caractère indéfinissable de grandeur et de grâce ; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d'Aramis. qui cultivait les siennes à grand renfort de pâte d'amande et
J.A. SFAUCE .
Xe reconnaisscz-vojs? iljl-il à l'iiblc, qui s avançait pour le saluer. —
d'huile parfumée; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la fois ; et puis, ce qu'il y avait d'indéfinissable dans'Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, c'était cette science délicate du monde et des usages de la plus brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans ses moindres actions.
S'agissail-il d'un repas, Alhos l'ordonnait mieux qu'aucun homme du monde, plaçant cha(|ue convive à la place et au rang que lui avaient faits ses ancêtres ou qu'il s'élait faits lui-même. S'agissail-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les l'amilliy nobles du rovauine, leur généa-
logie, leurs alliances, leurs armes et l'origine de leur» ai*. mes. L'étiquette n'avait pas de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, eu causant de ce grand art, étonné il roi Louis XIII lui-même, qui cependant y était passé miltre.
Comme tous les grands seigneurs de cetic époque, u montait à cheval et faisait des armes dans la perfection, il y a plus : son éducation avait été si peu négligée, menu sous le rapport des études scolatiques, si rares à celte if«
LE5y xilOlS BIOUSQUETAIKES
■ue chez les ceDlilshommes, qu'il souriait aux bribes de la- Un pe delacnail Aramis, cl qu'avait l'air de comprendre Porilios ; deux ou trois fois même, au irrand étonnement de ses amis, il lui était arrivé, lorsmie Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, ae remettre un verbe à son temps i:l un nom à son cas; en outre, sa probité était inattaquable, et c'était merveille dans ce siècle où les honimes ie guerre transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec le septième cunimandement de Dieu. C'était donc un homme fort extraordinaire qu'Alhos.
Et cepenfljnt on voyait cette nature si distinguée, cette créature si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement à la vie matérielle, comme les vieillards tournent à l'imbécillité physique et morale. Alhos, dans ses heures de préoccupation, et ces heures étaient fréquentes, s'éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son coté brillant dispariissail comme dans une profonde nuit. Alors, le demi-Jieu évanoui, il restait à peine un homme. La tète basse, l'œil l.Tne, la parole lourde et pénible, .\thos regardait pendant de longues heures, soit sa bouteille et son verre, soit 6riaiaud, qui, habitué à lui obéir par signe, lisait dans le regard atone de son maître jusqu'à son moindre désir, qu'il s.itisfaisait aussitôt. La réunion des qualie amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un mol, échappé avec un violent effort, était tout le couliugent qu'Alhos fournissait
La conversation. En échange, Alhos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans qu'il y parut autrement que par un froncement de sourcil plus indiqué et par une ti'istesse plus profonde.
D'Artagnan. dont nous connaissons l'esprit investigateur et pénétrant, n'avait, quelque intérêt qu'il eût à satisfaire ta curiosité sur ce suj*l, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni eu noter Ves occurrences. Jamais Alhos ne recevait de lellrcs, jamais Alhos ne faisait une dèmarclio qui ne fut connue de tous ses amis On -le pouvait dire que ce fi'il le viu qui lui donnât celle tristesse, .'ar au conlraire il ne buvait que pour combattre celle, tristesse, que ce remède, comme nous l'avons dil, rendait plus sombre encore. On ue pouvait attribuer cet excès d'humeur noire au jeu, car, au conlraire de Porlhos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les variations Je la chance, Alhos, lorsqu'il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu'il avait perdu. On l'avait vu au cercle des mousquetaires gagner un soir trois mille pistoles, les perdre, puis perdre son cheval, ses armes, perdre jusqu'au ceinturon brodé d'or des jours de gala ; regagner tout cela, plus cent louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d'une demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur liutace nacrée, sans que sa conversation, qui était agréable ce soir I.-.. eût cessé d'être calme et agréable.
Ce n'étail pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une iiilluence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette tristesse devenait plus intense en général »ers les jilus heaux jours de l'année : juin et juillet étaient les mois lerrililes d'Allios.
Pour le présinl, il n'avail pas de chagrin, il haussait les épa«l(,'s quand on lui parlait de l'avenir ; son secrel était donc dans le passé, comme ou l'avait dit vaguement à d'Artagnan.
Celle teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore plus intéressant, l'homme dont jamais les feux ni la bouche, dans l'ivresse la plus com|tli-le, n'avaient rien révélé, quelle que fût l'adresse des questions dirigées eontre lui.
— tli bien, pensait d'Arlagnan, le pauvre Alhos est peutêtre mort .1 celle lier.re, cl mort par ma faute, car c'est moi ^ui l'ai rnlraihé dans celle affaire, dont il ignorait l'origine, dont II ignorera le résultat, et dont il ne devait tirer •ucun proQl.
— Sans compter, monsieur, répondait Planchcl, que Dous lui devons probablement la vie. Vous rappelei-vous t«njme il a crié : Au large, d'Arlagnan ! je suis pris. Et, ipres avoir dé( hargé ses deux pistolets, quel bruit terrible ii faisait avec son epéel On eùl dil vingt nommes, ou jilut6l TÎJigt diables enragés!
St fM roots redoublaient l'ardeur de d'Arlagnan, qui ex-
citait son cheval, lequel, n'ayant pas besoin d'être excité, emportait son cavalier au galop.
Vers onze heures du matin, onaperçul .\miens; à onze heures et demie, on était à la porte de l'auberge maudite.
D'Artagnan avait souvent médité contre l'hôte perfide une de ces bonnes vengeances qui ronsoleiit, rien qu'en espérance. 11 entra donc dans l'hôlellerie le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de l'épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.
— Me reconnaissez- vous? dit-il à l'hôte, qui s'avançait pour le saluer.
— Je n'ai pas cet honneur; monseigneur, répondit celuici, les yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d'Arlagnan se présentait.
— Ah ! vous ne me connaissez pas !
— Non, monseigneur.
— Eh bien ! deux mots vont vous rendre la mémoire Qu'avez-vous fait de ce uenlilhomme à qui vous eûtes l'audace, voici quinze jours passés à peu prés, d'intenter une accusation de fausse monnaie?
L'hùlc p.ilit, car d'Arlagnan avait pris l'attitude la plus menaçante, et Planchet se modelait sur son maître.
— Ah ! monseigneur, ne m'en parlez pas, s'écria l'hôte de son ton de voix le plus larmoyant; ah ! Seigneur, combien j'ai payé cher cette faute. Ah! malheureux que je suis !
— Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?
— Daignez m'écouter. monseigneur, et soyez clément Voyons, asseyez-vous, par grcàce !
D'Arlagnan, muet de colère et d'inquiélude, s'assit, menaçant comme un juge. Planchet s'adossa fièrement à son fauteuil.
— Voici l'histoire, monseigneur, reprit l'hôte tout tremblant, car je vous reconnais à celte heure : c'est vous qui êtes parti quand j'eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous jarlez.
— Oui, c'est moi; ainsi vous voyez que vous n'avez pai de grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité.
— Aussi, veuillez m'écouter, et vous la saurez tout eO' lière.
— J'écoute.
— J'avais été prévenu par les autorités qu'un faux monnayeur célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux, vos laquais, votre iîgilre, messeigncurs, tout m'avait été dépeint.
— Ajirés? après? dit d'Arlagnan, qui reconnut bien vite d'où venait le signalement si exactement donné
— Je pris donc, d'après les ordres de l'autorité, qui m'envoya un renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes, aliu de m'assurer de la personne des jirélendus faux monnayeurs.
— Encore! dit d'Arlagnan, à qui ce mot de faux monnayeurs échauffait terriblement les oreilles.
— Pardonnez-moi, monseigneur, de dire de telles rlioses. mais elles sont jiislemenl mon excuse. L'artorilé m'avait fait peur, et vous savez qu'un aubergiste doi iiénager l'autorité.
— Mais, encore une fois, ce genlilhomnie, où est-il? qu'est-il devenu? Est-il morl? est-il vivanl?
— Patience, monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous savez, et ce dont votre départ précipité, ajouta 1 hôle avec une finesse qui n'échapna point à d'Arlagnan, semblait autoriser l'issue. Ce gcntimomnie, votre ami, se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un malheur imprévu, avait chcrcné querelle aux gens de l'aulorilé, dégui* ses en garçons d'écurie...
— Ah ! misérable ! s'écria d'Arlagnan , fjiis étiez tous d'accord, et je ne sais à quoi tient que je ne vous externiini tous !
— Hélas! non, monseigneur, nous n'étions pas tous du:' cord, et vous l'allez bien voir. M. votre ami (pardon de u< point l'appelrr par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom), M. votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses deux coups de pisiolul
il5
battit en retraite en se défendant avec son épée, dont il estropia encore un de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'élourdit.
— Mais, bourreau, flniras-tul dit d'Artagnan. Athos, que devint Athos ?
— En battant en retraite, comme je l'ai dit à monseigneur, il trouva derrière lui l'cscnlier de In cave, et par hasard !n porte en étant ouve. 1 ', il s'y précipita. Une fois dans la cave, il tira la clef a lui et se barricada en dedans. Comme on était sur de le retrouver là, on le laissa libre.
— Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout à fait f\ le tuer : on né cherchait qu'à l'eniprisoiuier.
— Juste Dieu! à l'emprisonner, monsciîneur? il s'emprisonna bien lui-même, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne; un homme était tué sur le coup et denx autres étaient blessés grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs c:;marades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns ni des autres. Moimême, quand je repris mes sens, j'allai trouver M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'était passé, et auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier; mais M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui m'étaient parvenus n'émanaient pas de lui, et que, si javais le malheur de dire à qui que ce fût qu'il était pour quelque chose dans toute celte échauffource, il me ferait cendre. Il parait que je m'étais trompé, monsieur, que j'avais arrêté l'un pour l'autre, et que celui qu'on devait arrêter était sauvé.
-— .Mais .Athos? s'écria d'Artagnan, dont l'impatience doublait de l'abandon ou l'autorité laissait la chose; Athos, qu'est-il de\enu'?
— Comme j'avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave, afln de lui rendre sa liberté. .Ah! monsieur, ce n'était plus un homme, c'était un diable. A cette proposition de liberté, il déclara que c'était un piège qu'on lui tendait, et qu'avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise position où je m'étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j'étais prêt à me soumettre à SCS conditicjs.
— D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout armé.
On s'empressa d'obéir à cet ordre; car, vous comprenez bien, monsieur, nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M. Grimaud (ii a dit son nom, celui-là, quoiqu'il ne parle pas beaucoup. M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu'il était; alors, son maître l'ayant reçu, reb.-in-icada la porte, et nous ordonna de rester dans notre boutique.
— Mais enfin, s'écria d'Artagnan, ou est-il? où est Athos?
— Dans la cave, monsieur.
— Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là I
— Bonté divine ! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! V'ous ne savez donc pas ce (|u'il y fait dans la cave? Ah ! si vous pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie, je vous adorerais comme mon patron.
— Alors il est là ? je le retrouverai là ?
— Sans doute, monsieur; il s'est obstiné à y rester. Tous les jours on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une tourche, et de la viande quand il en demande; mais, hélas! ce n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande consommation. Une fois, j'ai essayé de descendr. avec deux de mes garçons, mais il est entré "dans une teif.ùle fureur. J'ai entendu le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles étaient leurs intentions, le maitre a répondu qu'ils avaient quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu'ils les tireraient jusqu'au dernier plutôt que de permettre qu'un seul de nous mit le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai été me plaindre au gouverneur, lequel m'a répondu que je n'avais que ee que je méritais, et que
cela in'apprendrait a insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi,
— De sorte que depuis ce temps... reprit d'Artagnan, ne pouvant s'empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.
— De sorte que depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci. nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir car, monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave : il y a notre vin en bouteilles et notre vin en pièces; la bière, l'huile et les épiccs, le lard et les saucissons, et, comme il nous est défendu d'y descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le mangei aux voyageurs qui nous arrivent, de sorle que tous les jours notre hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.
— Et ce sera justice, drôle ! Ne voyait-on pis bien, à notre mine, que nous étions gens de qu'alité et non faussaires dites ?
— Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hôte. Mais tenez, tenez, le voilà qui s'emporte.
— Sans doute qu'on l'aura troublé, dit d'Artagnan.
— Mais il faut bien qu'on le trouble, s'écria l'hôte; ilviei-, de nous arriver deux gentilshommes anglais.
— Eh bien?
— Eh bien I les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces messieurs, et il aura refusé commr de coutume. Ahl bonté divine! voilà le sabbat qui redouble !
D'.Artagnan. en effet, entendit mener un grand bruit di: côté de la cave; il se leva, et, précédé de 1 hôte, qui se tordait les mains, et suivi de Planchet, qui tenait son mousqueton tout armé, il s'approcha du lieu de la scène
Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fan une longue course, et mouraient de faim et de soif.
— M;iis c'est une tyrannie ! s'écriaient-ils en très-bon français, quoiqu'avec un accent étranger, que ce maitre fou ne veuille pas laisser à ces bonnes gens l'usage de leur vin. Çà. nous ahous enfoncer la porte, et, s'il est trop enragé, ch bien! nous le tuerons.
— Tout beau : messieurs, dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de sa ceinture, vous ne tuerez" personne, s'il vous plait.
— Bon I bon ! disait derrière la porte la voix calme d'Athos, qu'on les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons voir!
Tout braves qu'ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se regardèrent en hésitant; on eût dit qu'il y avait dans cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros de légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne.
Il y eut un moment de silence; mais enfln les deux Anglais eurent honte de reculer, et le plus hargneux des deu.T descendit les cinq ou six marches dont se composait l'escalier, et donna dans la porte un coup de pied à fendre une muraille.
— Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de celui qui est en haut ; charge-toi de celui qui est en bas. Ah ! messieurs, vous voulez de la bataille ! en bien ! on va vous en donuer !
— Mordieu ! s'écria le voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan, ce me semble?
— En effet, dit d'.Artagnan en haussant la voix à son tour, c'est moi même, mon ami.
— Ah ! bon, aloi-s, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs de portes !
Les gentilshommes avaient mis l'épée à la main; mais ih se trouvaient pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore, cependant, comme la première fois, l'orgueil l'emporta, et un second coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.
— Range-loi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, rangetoi, je vais tirer.
— .Messieurs, dit d'Artagnan, que la réflexion n'abandoanait jamais ; messieurs, songez-y ! De la patience, Athos.
Vous vous engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allei être criblés.Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu. autant vous arriveront de la cave, puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout à l'heure vous aurez à boire, J« vous en donne ma parole — S'il en reste, grogna la voix railleuse dAthos.
L'hôtelier sentit une sueur froide couler le long de soi échine.
— Comment? s'il en reste! murmura-t-il.
— Que diable ! il en restera, reprit d'Artagnan ; soyei donc tranquille; à eux deux ils n'auront pas hu toute la cave. Messieurs, remettez vos épées au fourreau.
— Eh bien ! vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.
Un instanl après la porte s'ébranla, el l'on vil paraître la lèle pâle d'Allios.
— Volor.tier».
Et rj'Aringnan donna l'exemple. Puis, se retournarit vers Planchel, il lui fit signe de désarmer son mousqueton.
Les Anglais, convaincus, remirent en gromnielanl leurs épées au fourreau. On leur raconta l'histoire de l'cuiprisonoement d'Alhos, et, comme ils étaient bons gentililiomnics, ils donnèrent tort à l'Iiôlelier.
1 — Maintenant, messieurs, dit d'Arlagnan, rcmonlcz chez TOUS, et, dans dix minutes, je vous répond* qu'on vous y portera tout ce que vous pouvez désirer, saluèrent et sortireoL
— A présent que je suis seul, mon cher Atlios, dit d'Arlagnan, ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
— A l'instant même, dit Athos.
Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poulres gémissantes : c'élnionl les contrescarpes et les bastions d'Allios, que l'assiégé démolissait liii-méme.
Un instant après, la porte s'éiiianla, et l'on vit paraître la tête p.lle d'Allios, qui, d'un coup d'œil rapide, explorait les environs.
D'Arlagnan se ;ela à son cou et l'embrassa tendrement,
puis il voulut l'entraîner hors de ce séjour humide ; alors seulemeot il s'aperçul qu'Alhos chancelait.
— Vous êtes blessé? lui dit-il.
— Moi ! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu! mon iiôtc; il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent cinquante bouteilles.
— Miséricorde ! s'écria l'hôte, si le valet a bu seulement la moitié du maître, je suis ."uine
— Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne s< serait pas permis de faire le même ordinaire que moi : il a bu à la iiicce; seulement, tenez, je crois qu'il a oublié de remettre le fosset; entendez- vous? cela coule.
D'Artagnan partit d'un éclat de rire qui changea le frisson de l'hôte en Qévre chaude.
En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maitrc, le mousqueton sur l'épaule, la tète tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il était ar-
L'hôte et sa femme se précipilèrenl dans la cave, où un aiïrcux spectacle les attendait
rose par devant et par derrière d'une liqueur grasse que l'hôte reconnut pour être sa meilleure huile d'olive.
Le cortège traversa la grande salle et alla s'installer dans la meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorité.
Pendant ce temps l'hôle et sa femme se précipitèrent avec des lampes dans la cave qui leur avait été si longtemps interdite et cil un affreux spectacle les attendait.
Au delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour sortir, et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides, entassés selon toutes les régies
de l'art stratégique, on voyait çà et là, nageant dans lei marcs d'huile ut de vin les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu'un amas de bouteilles cassées jonchai! tout l'angle gauche de la cave et qu'un tonneau, dont le ro binet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L'image de la dévastation et il« la mort, comme dit le poète de l'antiquité, régnait là comme sur un champ de. bataille.
Sur cinquante saucissons pendus aux solives, dix restaient à peine.
Alors les hurlements de l'hôte et de l'hôtesse pcrcéren'
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U voûte de la cave ; d'Arlagnan lui-même en fut ému, Alhos ae tourna pas même la tête.
Mais à la douleur succéda la rage. L'hôte s'arma d'une broche, et, dans son désespoir, s'élança dans la chambre ou les deui amis s'étaient retirés.
— Du vin ! dit Athos en apercevant l'hôte.
— Du vin! s'écria rhôte stupéfait, du vin! mais vous m'en avez bu pour plus de cent pistoles ; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti.
— Bah ! dit Athos, nnus sommes constamment restés sur notre soif.
— Si vous vous étiez contentés de boire encore, mais vous avez cassé toutes les bouteilles.
— Vous m'avez poussé sur un tas qui a dé^ingolé. C'est votre faute.
— Toute mon huile perdue.
— L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.
— Tous mes saucissons rongés.
— 11 y a énormément de rats dans celte cave.
— Vous allez me payer tout cela, cria l'hôte exaspéré.
— Triple drôle! dit Athos en se soulevant, mais il retomba aussitôt : il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan vint à son secours en levant sa cravache.
L'hôte recula d'un pas et se mit à fondre en larmes.
— Cela vous apprendra, dit d'Arlagnan, à traiter d'une façon plus courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.
— Dieu ! dites le diable!
— .Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave, et noas verrons si véritablement le aégàt est aussi grand que vous le dites.
— Eh bien ! oui. messieurs, dit l'hôte, j'ai tort, je l'avoue: mais à tout péché miséricorde. Vous êtes des sei-. çneurs et je suis un pau\Te aubergiste : vous aurez pitié de moi. '
— Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le cœur, et les larmes vont me couler des veux comme le vin coulait de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons, viens ici et causons.
L'hôle s'approcha avec inquiétude.
— Viens, tedis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment où j'allais te payer, j'avais posé ma bourse sur la table.
— Oui. monsieur.
— Celle bourse contenait soixante pistoles ; ou est-elle ?
— Déposée au greffe, monseigneur; on avait dit que c'était de la fausse monnaie.
— Eh bien ! fais-toi rendre ma bourse et garde les soixante pistoles.
— Mais monseigneur sait bien que le greffe ne liche pas ce qu'il tient ; si c'était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l'espoir, mais malheureusement ce sont de bonnes pièces.
— Arrange-loi avec lui. mon brave homme, cela ne me regarde pas, d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.
— Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, ou esl-il?
— A l'écurie.
— Combien vaut-il ?
— Cini|iianlc pistoles tout au plus.
— Il en vaut quatre-vingts, prends-le. et que tout soit dit.
— Comment? tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazel, et sur quoi ferai-je la campagne ? sur Grimaud?
— Je l'en amène un antre, dit d'Arlagnan.
— Un autre?
— Et mngnirwnip ! s'écria l'hôle.
— Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux ; el .-i boire.
— Duquel ? demanda l'hote tout à fait ranoeréné
— De celui qui est au fond, prés des lattes; il en reste encore vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. Montez-en six.
— Mais c'est un foudre que cet homme, dit l'hôte à part lui ; s'il reste seulement quinze jours ici, et qu'il paj'e ce qu'il boira, je rétablirai mes affaires.
— El n'oublie pas, continua d'Arlagnan, de monter quatre bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.
— Maintenant, dit Athos. en attendant qu'on nous apporte du vin, conte-moi, d'Arlagnan, ce que sont devenus les autres, voyons.
D'Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans sonlit avec une foulure et Aramis à une table entre deux théologiens. Comme il achevait, l'hôte rentra avec les bouteilles demandées et un jambon, qui. heureusement pour lui, était resté hors de la cave.
— C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d'Arttgnan, voilà pour Porthos et |iour Aramis; mais vous, mon ami, qu'avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve un air siniflre.
— llélas ! répondit d'Arlagnan, c'est que je suis le plus malheureux de nous tous, moi.
— Toi. malheureux I demanda Athos. Voyons, comment es-tu malheureux? dis-moi cela.
— Plus tard, dit d'.\rtagnan.
— Plus tard ! Et pourquoi plus tard? Parce que tu crois que je suis ivre? D'Artagnan, retiens bien ceci : je n'ai jamais les idées plus nettes que dans le vin. Parle donc : je suis tout oreilles.
D'Artagnan raconta son aventure avec madame Bonacieux. Athos l'écoula sans sourciller; puis, lorsqu'il eut lini :
— Misères que tout cela, dit Athos, misères! C'était son mot favori.
— Vous dites toujours misères, mon cher Alhos, dit d'Arlagnan, cela vous sied bien mal, à vous, qui n'avez ismais aimé.
L'œil mort d'Athos s'enflamma soudain ; mais ce ne lut qu'un éclair, il redevint terne et vague comme auparavant
— C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aimé, moi.
— Vous voyez bien, alors, cœur de pierre, dit d'Artaj gnan, que vous avez tort d'être dur pour nous autres, cœurs
tendres.
j — Coeurs tendres, cœurs percés, dit Athos. 1 — Que dites-vous ?
— «e dis que l'amour est une loterie où celui qui gagne ] gagne lii mort ! Vous êtes bien heureux d'avoir perdu, I crovez-moi, mon cher d'.\rtagiian. Et, si j'ai un conseil I vous donner, c'est de perdre toujours. I — Elle avait l'air de si bien m'aimer ! j — Elle en avait l'air.
] — Oh ! elle m'aimait !
— Enfant! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme TOUS que sa maltresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait été trompé |>ar sa maîtresse.
— Excepté vous, Alhos, qui n'en avez jamais eu.
— C'est vrai, dit Alhos après un mniucnl de silence, j« n'en ai jamais eu. Buvons.
— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d'Arlagnan, instruisez-moi, soutenez-moi. ; j'ai besoin de savoir et d'être consolé.
— Consolé de quoi?
~ De mon malheur.
— Voire malheur fait rire, dit Alhos eu baussanl les épaules ; je serais curieux de savoir ce que vous diriei a je vous racontais une histoire d'amour ?
— Arrivée à vous ?
— Ou à un de mes amis, qu'importe I
— Piles, Athos, dites.
— Buvons, nous ferons mieui.
— Buvez .'t racontez.
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Devinez ce qu'elle avait sur l'é^jaule, d'Artagnan, dit Athos avec un grand éclat do rii-e.
LES TROIS MOUSOLETAinES.
l'ago 11.1. — I.
s — Au fait, cela se peut, dit Athos en viciant et en remplissant son verre, les deux clioses vont à merveille.
— J'écoute, dit d'Artagnan.
Athos se recueillit, et, iniesure qu'il se recueillait, d'Arlagnan le voyait pâlir ; il en était à celte période de l'ivresse où les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui rêvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque cliose d'effrayant.
— Vous lo voulez absolument? demanda-t-il.
— Je vous en prie, dit d'Artagnan.
— Qu'il soit donc fait comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien, pas moi, dit Athos en s'interrompant avec un sourire sombre, un des comtes de ma province, c'est-à-dire du Berry, noble comme un d'Andelot ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d'une jeune fille de seize ans, belle comme les amours. A travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, non pas de femme, mais de poète ; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle viv.iit dans un petit bourg, prés de son frère, qui était curé. Tous deux étaient arrives dans le pays. Us venaient on ne sait d'où ; mais, en la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d'où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré; il était le maître. Qui serait venu à l'aide de deux étrangers, de deux inconnus ? Malheureusement il était honnête homme, il l'épousa! le sot, le niais, l'imbécile!
— Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait ? demanda d'Artagnan.
— Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son château et en fit la première dame de la province ; et, il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang.
— Eh bien? demanda d'Artagnan.
— Eh bien ! un jour qu'elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s'évanouit ; le comte s'élança à son secours, puis, comme elle étouffait dans ses babils, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l'épaule. Devinez ce qu'elle avait sur l'épaule, d'Artagnan, dit Athos avec un grand éclat de rire.
— Puis-je le savoir? demanda d'Artagnan.
— Une (leur de lis, dit Athos. Elle était marquée.
Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait à la main.
-■ HorreiT ! s'écria d'Artagnan, que me dites-vous là?
— La vérité, mou cher. L'ange était un démon; la pauvre jeune lilie avait volé les vases sacrés d'une église.
— Et que fit )e comte ?
— Le comte étaii un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute, il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un aibre.
— Ciel ! Athos, un meurtre? s'écria d'Artagnan.
— Pas davantage, dit Athos pâle comme la mort ; mais on me laisse manquer de vin, ce me semble?
Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l'approcha de sa bouche et la vida d'un trait comme il eût fait d'un verre ordinaire.
Puis il laissa tomber sa tète sur ses deux mains; d'Artagnan demeura devant lui saisi d'épouvante.
— Cela m'a guéri des femmes, belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à cou tinuer l'apologue du comte. Dieu vous en accorde autant. — Buvons !
— Ainsi elle est morte ? balbutia d Artagnan .
— Parbleu ! dit Athos. Mais tendez donc votre verre. Du jambon, drôle ! cria Athos, nous ne pouvons plus boire.
— Mais son frère? ajouta timidement d'Artagnan
— Son frère? reprit Athos.
— Oui, le prêtre?
— Ah ! je m'en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.
— Et a-t-on su ce que c'était que ce misérable?
— C'était le premier amant et le complice de la belle. Un digne homme qui avait fait semblant d'être curé pour marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été ecartelé, je l'espère.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit d'Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure.
— Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme. Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-là dans la cave! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus.
D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'eût rendu fou ; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant de s'endormir.
— Les jeunes gens ne savent plus boire, dit .\tlios en le regardant eu pitié; et pourtant celui-là est des meilleurs!...