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CHAPITRE XI

âlFAlU DE FAMLLB.

Athos avait trouvé le mot : Affaire de familU.

Une affaire de famille n'était point soumise à î'investifation du cardinal ; une affaire de famille ne regardait personne.

On pouvait s'occuper devant tout le monde d'une atfaire 4c famille.

Ararais avait trouvé l'idée : les laquais.*

Porthos avait trouvé le moyen : le diamant.

D'.\rtaguan seul n'avait rien trouvé, lui ordinairement le pins inventif deti quatre.

Mais il faut dire aussi que le nom seul de milady le paralysait. >

Ah! nous nous troinpons, il avait trouve un acheteur pour le diamant.

Le déjeuner chez M. de Tréville fut d'uae gaieté charnante.

D'Artagnau avait déjà sou uniforme.

Comme il était a peu près àv la même (aille qu'Aramis, et ^«'Aravis, largement payé, comme on se le rappelle, par

le libraire oui avait acheté son poème, avait tout fait faire en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.

D'Artagnan eût été au comble de ses vœux s'il n'eût pas TU pointer milady comme un nuage sombre i l'horizon

Apres le déjeuner, on convint qu'on se réunirait le soir au logis d'Athos, et que là on terminerait l'affaire.

D'Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.

Le soir, à l'heure dite, les quatre amis se réunirent; il ne restait plus que trois choses à décider :

Ce qu'on écrirait au frère de milady;

Ce qu'on écrirait à la personne adroite de Tours;

Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.

Chacun offrait le sien.

Athos vantait la discrétion de tirimaud. qui ne parlait que lorsque son maitre lui décousait la bouche.

Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille i rosser quatre hommes de complexion ordmaire.

Aramis, conPiaui dans l'adresse de Basin, faisait un éloge pompeux de sou candidat.

Eiiliii, d'Artfignaii avait foi entière dans la bravourf le Planchet„ et rappelait de quelle façon il s'était conduit dam l'affaire si épineuse de Boulogne.

Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et don-

■^■K SeMKE

M. des Essarts.

LtS TROIS MOUSIIfETAIKES.

Page 54. — II.

nèrent lieu à de magniBques discours, que uous ne rapjiorlerons point, de peur qu'ils ne fassent longueur.

— Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu'on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.

— Mais ou rencontrer un pareil laquais?

— Introuvable, dit Athos, je le sais bien; prenez donc Gritnaud.

— Prenez Mousqueton.

— Prenez Bazin.

— Prenez Planchet. Planchet est franc et adroit : c'est déjà den.'j qualités sur quatre-.

— Messieurs, dit Aramis, le principal n'est pas de savoir lequel de nos quatre valets est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l'argent.

— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus. Monsieur l'abbé, vous êtes un grand moraliste.

— Sans doute, répliqua Aramis ; car nous avons besoin d'être bien servis, non-seulement pour réussir, mais encore pour !ii' pas échouer, puisque, en cas d'échec, il y va de la tête, non pour le laquais...

— Plus bas, Aramis, dit Athos.

— C'est juste; non pas pour le laquais, mais pour le maître, et même pour les maitres. Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.

— Ma foi 1 dit d'Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.

— Eh bien ! mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d'en répondre une fois, répondez-en deux.

— Eh ! bon Dieu ! vous serez trompé tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s'agissait des choses, et pessimiste quand il s'agissait des hommes; ils promettront tou! pour .ivoir di- l'.irgent, et, ep chemin, la peur les empécliern d'agir. Une fois pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable 1 nous ne sommes pas des enfants 1 Pour aller en .Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser tonte la France, semée d'espions et de créatures du cardinal: il faut une passe pour s'embarquer; il faut savoir l'anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.

— Mais point du tout, dit d'Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s'accomplît; je la vois facile an contraire, moi. 11 va sans dire, parbleu '. que à l'on écrit à lord de Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...

— Plus bas, dit Athos.

— Des intrigues et des secrets d'Etat , continua d'Artagnan en se conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs; mais, pour Dieul n'oubliez pas, comme vous l'avez dit vous-même, Athos, que nous écrivons à lord de Winter pour affaire de famille, que nous lui écrivons à cette seule fin qu'il mette, dés son arrivée ;i Londres, milady hors d'état de nous nuire, ,'e lui écrirai ionc une lettre à peu prés en ces termes.

— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage 4e critique.

— « Monsieur et cher ami... »

— Ah 1 oui, cher ami à un Anglais! interrompit Athos. bien commencé! Bravo. d'.Artagnan! rien qu'avec ce mot-là \ ùus serez écartelé au lieu d'être roué vif.

— Eh bien, soiti je dirai donc monsieur, tout court.

— Vous pouvez même dire niilord, reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.

— « Mi lord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxemboirr:;? »

une allusion à la reine raére! voilà qui est ingénieux! dit Athos.

— Eh bien ! nous mettrons tout simplement :

« Milord,

n Vous souvient-il de certain petit enclos où l'on vous sauva la vie' »

— Mon cher d'.\rtagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu'un fort mauvais réàacteur. « Où Ton vous sauva la vie! » fi donc! ce n'est pas digne, on ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.

— Ah! mon cher, dit d'Artagnan, vous êtes insupportable, et, s'il faut écrire sous votre censure, ma foi, j'y renonce.

— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l'épée. mon cher, vous vous tirez galamment de ces deux exercices; mais passez la plume à M. l'abbé, cela le regarde.

— Oui. au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis. qui écrit des thèses en latin, lui.

— Eh bien ! soit, dit d'Artagnan, rédigez-nous cette note Aramis; mais, de par notre saint-pére le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.

— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même ; mais qu'on me mette au courant. J'ai bien ouï dire d'ici, de là, que cette belle-sœur était une coquine, j'en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.

— Plus bas donc, sacrebleu ! dit .\thos.

— Mais, continua Aramis, le détail m'échappe,

— Et à moi aussi, dit Porthos.

D'Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence.

Enfin, Athos, après s'être recueilli et en devenant plus pâle encore que de coutume, fit un signe d'adhésion.

D'.A.rtagT)an comprit qu'il pouvait parler.

— Eh bien I voici ce qu'il y a à écrire, reprit d'Artagnac .

« Milord,

« Votre belle - sœur est une scélérate , qui a vouk vous faire tuer pour hériter de vous; mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France et ayant été... »

D'Artagnan s'arrêta, comme s'il cherchait le mot, en regardant Athos.

— a Chassée par son mari. » dit Athos.

— « Parce qu'elle avait été marquée, » continua d'Artagnan.

— Bah ! s'écria Porthos, impossible ! elle a voulu faire tuer son beau-frère?

— Oui.

— Elle était mariée? demanda Aramis.

— Oui.

— Et son mari s'est aperçu qu'elle avait une fleur de lis sur l'épaule? s'écria Porthos.

-Oui.

Ges trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.

— Et qui l'a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis

' *- D'Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l'ordre — iJon! le Luxembourg, à présent! on croira que «^'«.st I chronologique, moi et d'Artasnan, réoondit .\thos.

LES rr.OlS MOUSQUETAir.ES.

— lit le mari de cette affreuse créature vit eiicnre .' dit j\r»mis.

— Il vit encore.

— Vous en êtes sur'

— J'en suis sur.

Il T eut un instant de froid silence, pendant lequel cliaeao se sentit impressionné selon sa nature.

— Cette fois, reprit Athos, rompant le premier le silence, d'Artagnan nous a donné un excellent programme, et c'est cela qu'il faut écrire d'abcrd.

— Diable! vous avez raison, Albos. reprit Aramis, et U rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épilre de cette force, et cependant M. le cliancelicr rédige tres-agréablement un proceivcrbal. N'importe! taisez-vous, j'écris

^j< .BEÂùtÈ:

Mouiqaeton éttit Je taille 1 nxser quatre hommes de compleiion ordinaire — PAGt St.

plume, réfléchit quelques instants, se mit dix lignes d'une cliarmantc petite écriture

Aramis prit la

é écrire huit ou ui\ lignes a une cnarniantc p

4e femme, puis, d'une voix douce et lei«e, comme si chaque mi)t eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit

■ Milord,

./La per.scinne qui vous écrit ces quelques lignes a eu

l'honneur de croiser r*;pée avec vous, dans un petit enclôt de la rue d'Enfer

« Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l'ami de celte personne, elle vous doit de rcconnaitre cette amitié par un bon avis.

« Deux fois vous avez failli être victime d'une proche parente iiue vous croyez votre héritière, parce que vous iirno rcz au avant de contracter mariage en Angleterre elle était

déjà mariée eo France; mais la troisième fois, qui est celleci, vous pourriez y succomber.

« Votre parente est partie de la Rochelle pour l'Angleterre.

a Surveille! sod arrivée, car elle ( de grands et terriblci projets.

« Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche. »

Eh bien ! voilii qui est à merveille, dit Athos, et vous

avez une plume de secrétaire d'État, mon cher Aramis. D«

.iAJ.EAUCE

Et d'Artagnan jeta le sac sur la table.

Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l'avis lui arrive, et, tombil-il aux mains de Son Eniinence elle-même, nous ne saurions être compromis; mais, comme le valet

3ui partira pourrait nous faire accroire qu'il a été à Lonres et s'arrêter à Châtelleraull, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme, en lui promettant l'autre moitié en échange de la réponse. Avei-vous le diamant? continua Atho>.

— J'ai mieux que cela, j'ai la somme, dit d'Ariagnat.

Et il jeta le sac sur la table.

Au son dp l'or, Aramis leva les yeux, Porthos tressailUti quant à Athos, il resta impassible.

— Combien dans ce petit sac? dit-il.

— Sept mille livres en louis de douie francs.

— Sept mille Ii\Tesl s'écria Porlhos; ce mauvais petit draiDiint valait sept mille livres?

— 11 paraît, dit Athos, puisque les voilà ; je ne présume pas que notre ami d'Artagnan y ait mis du sien.

— Mais, messieurs, dans tout cela, reprit d'Artagnan, nous ne pensons pas à la reine; soignons un peu la santé de son cner Buckinghara ; c'est le moins que nous lui devions.

— C'est juste, observa Athos, mais ceci regarde Aramis.

— Eh bien ! répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse?

— Mais, répliqua Athos, c'est tout simple, rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.

Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu'il soumit à l'instant même à l'approbation de ses amis :

« Ma chère cousine. »

— Ah 1 ah ! dit Athos, cette personne adroite est votre parente?

— Cousine germaine, dit Aramis

— Va donc pour cousine.

Aramis continua :

« Ma chère cousine,

« Son Eminence le cardinal, cpie Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d'en finir avec les rebelles hérétiques de la Uoclielle; il est probable que le secours du la Sotte anglaise n'arrivera pas même en vue de la pl.ice; j'oserai presque dire (jue je suis certain que M. de Buckiiigham sera empêche de partir par quelque grand événement.

« Son Eminence est le plus illustre politique des temps passés, des temps présents, et probablement des temps .i venir.

« Il éteindrait le soleil si le soleil le gênait.

« Donnez ces heureuses nouvelles à votre sœur, ma chère cousine

« J'ai rêvé que cet Anglais maudit était mort.

<i Je ne puis me rappeler si c'était par le fer on par le poison; seulement, ce dont je suis sur, c'est qu'il était mort, et. vous le s.ivez. mes rêves ne me trompent jamais.

« Assurfï-vous donc de me von* revenir bientôt. »

— A merveille ! s'écria Athos; vous êtes le roi des poètes, mon cher Aramis; vous parlez comme l'Apocalypse et vous êtes vrai comme l'Evangile. Il ne reste maintenant que l'adressi; .i mettre sur cette lettre.

— (Vflst bien lacile, dit Aramis.

Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit :

« A mademoiselle Marie Michon, lingère, à Tours. >

Les trois amis se regardèrent en riant. Us étaient pris.

— Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre à Tours. Ma cousine ne connaît que Uazin et n'a coniiance qu'en lui. Tout autre ferait échouer l'affaiie. D'ailleurs. Bazin est ambitieux et savant. Bazin a lu l'histoire, me«sieurs; il sait que Sixte- Quint est devenu pape après avoir ),'ardé les pourceaux; et, comme il compte se mettre d'église en même temjis que moi. il ne désespère pas a son tour de devenir pape, ou tout *a moins cardinal. Vous comprenez qu'un homme qui a de

pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s'il est pris. subira le martyre plutôt que de parler.

— Très-bien, dit d'Artagnan, je vous passe de grand cœur Bazin, mais passez-moi Planchit. Milady l'a fait jeter à la porte certain jour avec force coups de bâton. Or, Plancheta bonne mémoire, et, je vous en réponds, s'il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt rouer vif que d'y renoncer. Si les aflaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu'on choisisse Planchet, lequel d'ailleurs a déjà été à Londres avec moi et sait dire très correctement : London, sir, if you please, et my master, lord d'Artagnan. Avec cela, soyez tranquille, il fera son chemin en allant et en revenant.

— En ce cas, dit .\thos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la somme à cinq mille livres. Nou'; prendrons mille livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fonds de mille livres que gardera l'abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il?

— Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était, chacun le sait, le plus saçe des Grecs.

— Eh bien ! c'est dit, reprit Athos : Planchet et Bazin partiront. A tout prendre, je lie suis pas fâché de conserver Grimaud : il est accoutumé à mes façons, et j'y tiens, la journée d'hier a déjà du l'ébranler; ce voyage le perdrait.

On fit venir Planchet et on lui donna ses instructions; il avait été prévenu par d'Artagnan, qui d'abord lui avait annoncé la gloire, ensuite l'argent, puis le danger.

— Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et je l'avalerai si l'on me prend.

— Mais, alors, tu ne pourras pas faire la commission, dit d'Artagnan.

— Vous m'en donnerez ce soir une copie que je saurai par cœur demain.

D'Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire :

— Eh bien ! que vous avais-je promis?

— Maintenant, continua-t-il en s'adressant A Planchet, tu as huit jours pour arriver jusqu'à lord de Winter; tu as huit autres jours pour revenir ici : en tout seize jours. Si le seizième jour de ton départ, à huit heures du soir, tu n'es pas arrivé, pas d'argent, fut-il huit heures cinq minutes.

— Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.

— Prends celle-ci. dit Athos en lui donnant la sienne, avec son insonriantc générosité, et sois brave garçon; songe que, si tu parles, si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a si grande coriDance en la fidélité, qu'il nous a répondu de loi. Mais songe aussi que, s'il arrive par ta faute malheur :i d'Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour t'onvrir le ventre,

— Oh ; monsieur ! dit Planchet, humilié de ce soupçon, et surtout elTravé de l'air calme du mousquetaire.

— Et moi, dit l'nilhos en roulant ses gros yeux, songe que je t'écorche vif.

— Ah ! monsieur!

— I'.t moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe i|iie je te brftie à petit feu comme un sauvage

— Ah! monsieur!

Et Planchet se mit .i pleurer; nous n'oserions dire si ce fut lie terreur à cause des menaces qui lui étaient faites, ou ir.itlendrissemi'iil de voir quatre amis si étroiltment unis d'intentions.

D'Artagnan lui prit la main.

— Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs le disent tout cela par tendresse pour moi, mais au fond ils t'aiineut.

— Ai» ! monsieur, dit Planchet, ou je réussirai, ou l'on me eonpera en quatre , et , me coupàt-on en quatre , soyez convaincu qu'il n'y aura pas un morceau qui parlera.

Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du matin, afin, comme il l'avait dit, qu'il pût, peniant la nuit, apprendre la lettre par cœur.

Il gagna juste douze heures à cet arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du soir.

Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d'Artagnaii, qui se sentait au fond du cœur un faible pour le duc de Buckingham, prit Planchet à part :

— Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à lord de Winter et qu'il l'aura lue, tu lui diras encore : « Veillez sur Sa Grâce lord de Buckingham. car on veut l'assassmer. » Mais ceci, Planchet, vois-tn, c'est si grave iH si important, que je n'ai pas même voulu avouer à mes amis que je te confiais ce secret, et que, pour une commission de capitaine, je ne voudrais pas te l'écrire.

— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l'on peut compter sur moi.

Et, monté sur un excellent cheval qu'il devait quitter à vingt lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le cœur un peu serré par la triste promesse que lui avaient faite les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions.

Bazm partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour faire sa commission.

Les quatre nmis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l'œil au guet, le nez au vent et l'oreille aux écoutes.

Leurs journées se passaient à essayer de surprendre ce qu'on disait, à guetter les allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient.

Plus d'une fois, un tremblement insurmontable les prit lorsqu'on les appela pour quelque service inattendu.

Il avaient d'ailleurs à se garder pour leur propre siireté.

Milady était un fantôme qui, lorsqu'il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas dormir tranquillement.

Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours, et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret du Parpaillot comme les quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la convention arrêtée :

— Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.

Les quatre amis échangèrent un coup d'œil joyeux ; la moitié de la besogne était faite; il est vrai que c'était la plus courte et la plus facile.

Aramis prit en rougissant malgré lui la lettre, qui était d'une écriture grossière et sans orthographe.

— Bon Dieu! s'écria-t-il en riant, décidément j'en désespère; jamais cette pauvre Michon n'écrira comme M. de Voiture.

— Qu'est-ze que cela fuut tire : cette baufre Migeon? demanda le Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était arrivée.

— Oh : mon Dieu ! nioins que rien, dit Aramis, une petite lingére charmante que j'aimai fort, et ;i qui j'ai demandé quelques lignes de sa main en manière de souvenir.

— Dutieu ! dit le Suisse, zi zelle-là il être auzi grante ;ame que son égridure. fous l'être en ponne fordune, mon ^amarate I

Aramis lut la lettre et la passa à Athos.

Voyez donc te qu'elle m'écrit, Athos, dit-il.

Athos jeta un coup d'œil sur l'épitre, et, pour faire éva- Boiiir tous les soupçons qui auraient eu naitre. lut tout baui. ;

« Mon cousin,

« Ma sœur et moi nous devinons très-bien les rêves et nous en avons une peur affreuse; mais du vôtre on pourra dire, je l'espère, tout songe est mensonge.

« Adieu, portez-vous bien, et faites que de temps en temp» nous entendions parler de vous.

« Marie Mirnoiv. »

— Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, (|i;i s'était approché pendant la lecture.

— Foui, de quel rêfe? dit le Suisse.

— Eh ! pardieu ! dit Aramis, c'est tout simple, d'un rêve que j'ai fait et que je lui ai raconté.

— Ah! foui, partieu ! c'êdre tout zimble de ragonder son rêfe ; mais moi je ne rêfe chamais.

— Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien pouvoir en dire autant que vous !

— Chamais, reprit le Suisse, enchanté qu'un homme comme Athos lui enviât quelque chose. Chamais, chamais.

D'Artagnan, voyant qu'Athos se levait, en fit autant, prit son bras et sortit.

Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et du Suisse.

Quant â Bazin, il s'alla coucher sur une botte de paille, et, comme il avait plus d'imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu pape, le coiffait d'un chapeau de cardinal.

Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux retour, enlevé qu'une partie de l'inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis.

Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan surtou' aurait parié que les jours avaient quarante-huit heures.

H oubliait les lenteurs obligées de lanavigalioii,il s'exa. gérait la puissance de milady"; il prêtait a cette femme, qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires surnaturels comme elle ; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on venait l'arrêter et qu'on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis.

Il y a plus, sa confiance, autrefois si grande dans ie dignt Picard, diminuait de jour en jour.

Cette inquiétude était si forte, qu'elle gagnait Porthos et Aramis.

Il n'y avait qu'Athos qui demeurait impassible, comme si aucun danger ne s'agitait autour de lui et qu'il respirât son atmosphère habituelle.

Le seizième jour surtout, ces signes d'agitation étaient si visibles chez d'Artagnan et ses deux amis, qu'ils ne pouvaient rester en place et qu'ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait revenir Planchet.

— Vraiment, leur disait Athos, vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand'peuri Eli! de quoi s agit-il, après tout? d'être emprisonnés? eh bien! mais on nous tirera de prison, on en a bien retiré madame Bonacieux. D'être décapités? mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous casser h jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait plus soull'rir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures au plus tard, Planchet sera ici, il a prorais d'y être, et moi j'ai très-grande foi aux promesses de Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garçon.

— Mais s'il n'arrive pas? dit d'Artagnan.

— Eh bien ! s'il n'arrive pas, c'est qu'il aura été retardé, voilà tout. Il peut être tombé de cheval , il peut avoir fait une cabriole pai-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu'il en ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh ! messieurs, faisons donc la part des événements. La vie est un grand chapelet de petites misères que le philosophe égrené en riant. Soyez philosophes comme moi. messieurs, mettet

TOUS à table et buvons; rien ne fait paraître l'avenir couleur ii rose comme de le regarder à travers un verre de chamberlin. . .

C'est fort bien, repondait d'Artagnan, mais je suis las davoir a craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de b cave de milady.

Vous êtes bien difficile! dit Athos. Une si belle femme !

— Une femme de marque ! dit Porlhos avec son gros rire.

Athos tressaillit, passa la main sur son (iront pour en M-

■^■k B.EMKE

H. des Euaru.

wyer la sueur, et se leva à »on tour avec nn mouvement nerveux qu'il ne put réprinTpr.

Le jour s'écoula cependant et le soir vint Pju^ >entemem; mais enfin il vint; les buvellcs s emplirent de cha- Undî,

Athos, qui nv.iii empoché st psrt du diamant ne ouilUit plai le Parpaillot.

Il avait trouvé dans M. de Busigny. qui, ^u reste Jeu, av.il donné un dîner magnifique, un partenaire digne de Im.

Ils jouaient donc .nsemble comme d'habitude quand sept heures sonnèrent.

On entendait pass.T les ,.ntrouilles qui allaient doubler les postes.

A sept heures et demie, la retraite «onn. à son tour

LES TnOIS 3I0USQUETAinES

— ^^ous sommes perdus! dit d'Artagnan à l'oreille d'A- (hos

— Vous Toulei dire tjue nous avons perdu, dit tranquillement Aihos en tirant dix louis de sa poche et en les jetant ïiir la table. Eh bien! messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous coucher

Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d".\rtagnan.

Aramis venait derrière, donnant le bras à Porthos.

Aramis mâchonnait des vers , et Porihos s'arrachait de temps en temps quelques poils des moustaches en signe de désespoir.

&lais voilé que tout à coup dans l'obscurité, une ombrase

■■I.Pf/'OC/^ -ir^--

— Plancbat ! l'écri» tfArugnui me de Joie.

desiine dont la forme est familière à d'Artagnao, et qu'une toii bien connue lui ai; •

— Monsieur, je vous appoite voire manteau, car il fait frais ce soir

— Planchel! s'écria d'Artagnnn ivre de joie

— Planchetl s'écricrent rmlhns pt Arriiii-.

— Eh bien! oui, Planchet, dit Atnos, qu'y a->-il détonnant à cela? Il avait promis d'èlre de retour a huit heures, et voilà huit lieures qui sonnent. Bravo 1 Pl.mchct, vous êtes un garçon de parole, et. si jamais vous quittez votre maître, je vous' garde une place à mon service.

— Oh! non, jaraa'is. dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d'iUUignan.

El en même temps d'Arlagnan sentit que Planchel lui glissait un petit billet dans la main.

D'Artagnan avait grande envie d'embrasser Planchel; mais il eut piur que celle marque d'effusion donnée à son laquais en pleine rue ne parut extraordinaire à quelque passant, et il se continl.

— J'ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.

— C'est bien, dit Athos, entrons chez nous et nous le lirons.

Le billet brûlait la main de d'.\rlagnaii ; il voulait hâter le pas, mais Allios lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de régler sa course sur celle de son ami.

Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et. tandis que Flanchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas surpris. d'Arlagnan, d'une main tremlilante. brisa le cachet et ouvrit la lettre tant attendue.

Elle contenait une demi-ligne d'une écriture toute britannique et d'une concision toute Spartiate.

Think you he easy "

Ce qui voulait dire : Merci , soyez tranquille

Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcks de la lampe, y mit le feu et ne la lâcha point qu'elle ne fût réduite en cendres.

Puis appelant Plancbet :

— Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer les sept cents livres, mais* tu ne risquais pas grand'chose avec un billet comme celui-là.

— Ce n'est pas faute que j'aie inventé bien des moyens de le serrer, dit Plancbet.

— Eh bien ! dit d'Artagnan, conte-nous cela.

— Dame! c'est bien long, monsieur.

— Tu as raison, Planchel; d'ailleurs la retraite est battue et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que les autres.

— Soit, dit d'Artagnan, couchons-nous; dors bien, Planchel.

— Ma foi, monsieur, ce sera la première fois depuis seize jours.

— Et moi aussi ! dit d'Artagnan.

— Et moi aussi ! répéta Porlhos.

— El moi aussi ! répéta Aramis

— Eh bienl voulez-vous que je vous avoue la vérité'.' Bl moi aussi ' dit Athos.

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