CHAPITRE XVI
DIDXIËMI JODB>'ÉI DE CAPTIVITt.
coulant sous la hache du bourreau qui dessinait ce charmaot sourire sur ses lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
Le lendemain, lorsqu'on entra dans sa chambre, elle était encore au lit.
Uilady rêvait qu'elle tenait enfin d'.Artaguan, qu'elle as- •istait à son supplice ; et c'était la vue de son sang odieux
Feltou se tenait dans le corridor; il amenait la femma dont il avait parlé la veille, et qui venait d'arriver.
^ Voulei-Tou> qu'on appelle un médecin? dil U temma.
Cette Temme entra et s'approcha du lit de milady en lui offrant sc^ services.
Milady était hnbitiinllenient pMe; son teint pouvait donc ••omper une personne qui la voyait pour la (*ii.
voyait pour la première
J'ai la fièvre, dit-elle, Je u'h: pas dormi un seul in-
st.inl pendant toute cette lontiue nuit. Je souffre hnrnolenient, serei-vous plus humaine qu'on ne l'a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au reste, c'est la permission de rester couchée.
— Voulez-vous qu'on appelle un médecin? dit la femme
Fclton écoutait c« dialogue tmy dire une seule ouoU
Milady réfléchissait que, plus on l'entourerait de monde.
S lus elle aurait de gens à apitoyer, et plus la surveillance e lord de Winter redoublerait.
D'ailleurs, le médecin pouvait déclarer que la maladie était feinte; et milady, après avoir perdu la première partie, De voulait pas perdre la seconde.
— Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi boa?ceii messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie 11 en serait sans doute de même aujourd'hui; car, dep hier soir, on a eu le temps de prévenir le docteur.
— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, dame, quel traitement vous voulez suivre
— Je le dirai, létna milady «tic une ejaltalinn feinte, le jour où j'aurai a««ei soulTeit pour ma foi. — P»m W-
— Eh! le sais-je, mon Dieul Je sens que je souffre, voilà tout. Qu'on me donne ce que l'on voudra, peu m'importe.
— Allez chercher lord de Winter, dit Fellon, fatigué de tes plaintes éternelles
— Oh! non, nonl s'écria milady; non, monsieur, ne rappelé» pas, je vous en conjure; je suis Lien, je n'ai betotn da rien ; ne l'aDoelez D&r
Elle mit une véhémence si naturelle dans ceUe eiclam» tion, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la .-.harobre.
— 11 est ému, pensa milady.
— Cependant, madame, dit Feltoa, si vous souflrti r*llimeni, on enverra chercher un médecin, et, si vous noaj
Bi
UE? TROIS MrUSQUETAIRES.
trompez, eh bien ! ce sera tant pis pour vous ; mais du moins, de notre côté, nous n'aurons rien à nous reprocher.
Milady ne répondit point ; mais, renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en san-
Fellon la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis, voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit.
La femme le sniivit.
Lord de Winter ne parut pas.
— Je crois que je commence à voir clair, murmura milady avec une joie sauvage en s'ensevelissant sous les draps pour caclier à tous ceux qui pourraient l'épier cet élan de satisfacliou intérieure.
Deux heures s'écoulèrent.
— Maintenant il est temps que la maladie cesse, ditelle, levons-nc et obtenons quelques succès dès aujourd'hui. Je n'ai que dix jours, et ce soir il y «n aura deux d'écoulés.
En entrant le matin dans la chambre de miIady, les gens de service lui avaient apporté son déjeuner.
Or, elle avait pensé qu'on ne tarderait pas à venir l'en- .ever, et qu'en ce moment elle reverrait Feîton.
Milady ne se trompait pas, Felton reparut, et, sans faire ■ttention si milady avait ou non touché au repas, il fit un signe pour qu'on emportât hors de la chambre la table, que l'on apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil prés de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martjrre.
Felton s'approcha d'elle et dit :
— Lord de Winter, qui est catholique comme vous, ma- *ame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible : il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel.
A l'air dont Felton déposa ce livre sur la petite table prés de laquelle était milady, au ton dont il prononça ces deux mots : Votremesse, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, milady leva la tête et regarda plus attentivement l'officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d'une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu'elle avait rencontrés si souvent, tant à la cour du roi Jacques qu'à celle du roi de France, ou, malgré le oiuvenir de la Saint-Barthélémy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les
§ens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, ans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots : Fotre messe, et un simple coup d'œil jeté sur Felton, lui avaient en effet révélé toute l'importance de la réponse qu'elle allait faire.
Mais, avec la rapidité d'intelligence qui lui était particulière, celte réponse toute formulée se présenta sur ses léwes :
— Moi? dit-elle avec un accent de dédain monté ,i l'unisson de celui qu'elle avait remarqué dans la voix du jeune offlcier, moi, monsieur, ma meisef Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c'est un piège qu'il veut me tendre.
— Ev '11' quelle religion étes-vous donc, madame? de- ■«nda l'clton 'vvec un etonoement que, malgré aon empire nr lui-même, il ne put ctcher entièrement.
— Je le dirai, s'écria milady avec une exaltation feinta, le jour où j'aurai assez souffert pour ma foi.
Le regard de Felton découvrit à milady toute l'étendue df l'espace qu'elle venait de s'ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile: son regard seul avait parlé.
— Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains. Eh bien! que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu ! Voilà la réponse que je vous prie de faire à lord de Winter. Et, ouanl à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout ou doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût du être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de lord de Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hé résie.
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de répugnance qu'il avait déjà manifesté, et se retira pensif.
Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir.
Milady avait eu le temps, pendant toute la journée, de s« tracer son plan de conduite, elle le reçui en femme quia déjà repris tous ses avantages.
— Il parait, dit le baron en s'asseyant dans un fauteuil en face de celui qu'occupait milady et en étendant nonchalamment ses pieds vers le foyer, il parait que nous avons fait une petite apostasie?
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que, depuis la dernière fois que nout nous sommes vus, nous avons changé de religion. Aurieivous épousé un troisième mari protestant, par hasard.'
— Expliquez-vous, milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je vous déclare que j'entends vos paroles, mais que je ne les comprends pas.
— Alors, c'est que vous n'avez pas dn religion du tout; j'aime mieux cela, reprit en ricanant lord de Winter.
— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit froidement milady.
— Oh ! je vous avoue que cela m'est parfaitement égal.
— Oh ! vous n'avoueriez pas cette indifférence religieuse, milord, que vos débauches et vos crimes en font foi.
— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline! vous parlez de crimes, lady Macbeth I ou j'ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu I bien impudente!
— Vous parlez ainsi parce qu'on nous écoute, monsieui, répondit froidement milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur le ton poétique, et la comédie d'hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serei où vous devez être, et ma tâche sera achevée.
— Tâche infâme ! tâche impie I reprit milady avec l'exaltation de 1.1 victime qui provociiie snji juge.
— Je crois, ma parole d'honneur, dit de Winter en se levant, que la drôlette devient folle. Allons, allons, calmezvous, niailame la puritaine, ou je vous lais mettre an cachot. Pardieu 1 c'est mon vin d'Espagne <iui vous monte à la tête, n'est-ce pas? mais, soyez tranquille, cette ivresselà n'est pas dangereuse et n'aura pas de suites.
Et lord de Winter se retira en jurant, ce qui, à cette époque, était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte, et n'avait pas penhi un mot de toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
— Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au contraire ; mais lu ne les sauras, imbécile, qM lorsqu'il ne sera plus temps de les éviter.
Le silence se rétablit, deux heures s'écoulèreK
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De quoi vous mélez-vous, drôle? vous a-t-on ordonné d'empccher cet'.e femme de chanter?
LES TH0I3 IIOUSQUETAIBES.
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On apporta le souper, et l'on Uouva niilady occupée à ÎKire ses prières, prières qu'elle avait apprises d'un vieux lerviteur de son second mari, puritain des plus austères.
Elle semblait en extase, et ne parut pas même faire atention à ce qui se passait autour d'elle.
Felton fit signe qu'on ne la dérangeât point, et, lorsque tout fut en état, il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu'elle pouvait être épiée, elle continua donc ses prières jusqu'à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de sentinelle à sa porte ne marchait plus du nême pas et paraissait écouter.
Pour le moment, elle n'en voulait pas davantage.
Elle se releva, se mil à table, mangea peu et ne but que de l'eau.
Une heun après on vint enlever la table ; mais milady remarqua que cette fois Felton n'accompagnait point les soldats.
Il Craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna pour sourire, car il y avait dans ce sourire une telle expression de triomphe, que ce seul sourire l'eiit dénoncée.
Elle laissa encore s'écouler une demi-heure, et, comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux château, comme on n'entendait que l'éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l'Océan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet de ce psaume alors en faveur entière chez les puritains :
Sci';neur, $i tu nous abandonnes C'est pour voir si nous sommes fons.
Hais ensuite c'est toi qui donnes De la céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n'étaient pas excellents, il s'en fallait même de beaucoup ; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, milady écoutait.
Le soldat de garde à sa porte s'était arrêté comme s'il eût été changé PII pierre.
Milady put donc juger de l'effet qu'elle avait produit.
Alors ello continua son chant avec une ferveur et un sentiment inexprimables, il lui sembla que les sous se répandaient au loin sous les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le cœur de ses geôliers.
Cependant, il parait que le soldat en sentinelle, zélé catholique sans doute, secoua le charme, car à travers le guichet qu'il ouvrit :
— 'l'aisez-vous donc, madame, dit-il, voire chanson est triste comme un De Profundis. et si, outre l'agrément d'être en garnison ici, il faut encore Y entendre de pareilles choses, ce sera à n'y poi&t tenir.
— Silence! dit alors une voix grave que milady reconnut pour celle de Kelton ; de quoi vous mêlez-vous, drôle'' Vous a-t-on ordonné d'empêcher cette femme de chanliT? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si ellr; essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la; mais ne changez rien à la consigne.
Une expression de joie indicible illumina ^e visage de milady ; mais cette expression fut fugitive comme le reÛet d'un éclair,et,saus paraîtreavoir entendu le dialogue dont
elle n'avait pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l'étendue et toute la séductioB que le démon y avait mis :
Pour tant de pleurs et ae misère.
Pour mon exil el pour mes fers, J'ai ma jeunesse, ma prière.
Et Dieu, qui comptera les maux que j'ai souffert».
Cette voix, d'une étendue inouïe et d'une passion sublime, donnait à la poésie rude et inculte de ce psaume une magie et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de leurs frères, et qu'ils étaient forcés d'orner de toutes les ressources de leur imagination.
Felton crut entendre chanter l'ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise !
Milady continua :
Mais le jour de la délivrance Viendra pour nous. Dieu juste et fort.
Et s'il trompe notre espérance, Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse mit toute son âme, acheva de porter le désordre dans le creur du jeune officier ; il ouvrit brusquement la porte, et milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
— Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
— Pardon, monsieur, dit milady avec douceur, j'oubliais que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé dans vos croyances, mais c'était sans le vouloir, je vous jure. Pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui certainement est involontaire.
Slilady était si belle dans ce moment, l'extase religieuse dans laquelle elle se trouvait plongée donnait une telle expression à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l'ange que tout à l'heure il lui semblait seulement entendre.
— Oui, oui, répondit-il, oui, vous troublez, vo,.j u^uei les gens qui habitent le château.
El le pauvre insensé ne s'apercevait pas lui-même de l'incohérence de ses discours, tandis que milady plongeait son œil de lynx au plus profond de son cœur.
— Je me tairai, dit milady en baissant les yeux, avec toute la douceur qu'elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu'elle put imprimer à son maintien.
— Non, non, madame, dit Felton, seulement chante? moins haut, la nuit surtout.
Et à ces mots, Felton, sentant qu'il ne pourrait pas cdjserver plus longtemps sa sévérité à l'égard de la prisonnière, s'élança hors de son appartement.
— Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat, ces chtcta liouleversent l'âme ; cependant on finit par s'y accoutumer • la voix est si belle!