CHAPITRE XXI
Comme l'avait pensé 'ord de Winter, la blessure de ruilady n'était pas dangereuse; aussi, des qu'elle se rctroiiv.i seule avec la femme que le baron avait l'ait appeler et qui ce hâtait de la déshabiller, rouvrit elle les yeux
Cependant, il fallait jouer la faiblesse el la douleur.
Ce n'étaient pas choses difficiles pour une comédienne ^OTime mi lady.
Aussi la pauvre femme fiit-clle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses instances, elle s'obstina à la veiller toute la nuit.
Mais la présence de celte femme n'empêchait pas milady Je songer.
Il n'y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à elle.
Un ange apparut-il au jeune homme pour accuser milady, A le prendrait certainement, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, pour un envoyé du démon.
Milady souriait à cette pensée, car Felton, c'était désor- ■nais sa seule espérance, son seul moyen de salut...
Mais lord de Winter pouvait l'avoir soupçonné; et Felton, Tiaintenant, pouvait être surveillé lui-mênie.
Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais, lepuis le temps où milady s'était frappée, la blessure s'était léjà refermée.
Le médecin ne put donc en mesurer ni la direction ni la irofondeur; il reconnut seulement au pouls de la malado lue le cas n'était point rave.
Le matin, milady, sods prétexte qu'elle n'avait pas dormi le la nuit et qu'elle avait besoin de repos, renvoya la femme jui veillait prés d'elle.
Milady avait une espérance, c'est que Felton arriverait à 'heure du déjeuner, mais Felton ne vint pas.
Ses craintes s'étaient-elles réalisées?
Feltou. soupçonné par le baron, allait-il lui manquer au nomcnt décisif?
Elle n'avait plus qu'un jour.
Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour e 25, et l'on était a rivé au matin du 22.
Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu'à /'heure du diaer.
Quoiqu'elle n'eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté i l'heure habituelle, milady s'aperçut alors avec effroi que l'uniforme des soldats ^(ui la gardaient était changé.
Alors elle se has rda à demander ce qu'était devenu Fel-
lOh
On lui répondit que Felton était monté à cheval, il y avait iiiie heure, et étai parti.
Elle s'informa si le baron était toujours au chiàteau ; le soldat répondit que oui, et qu'il avait l'ordre de le prévenir <i la prisonnière désirait lui parler.
Milady prétendit qu'elle était trop faible pour le moment et que son seul désir était de demeurer seule.
Le soldat sortit laissant le diner servi.
Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés; on se déliait donc de Felton.
C'était le dei'nier coup porte à la prisonnière.
Restée seule, elle se leva.
Ce lit , où elle se tenait par prudence et pour qu'on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier ardent.
iîlle jet* un coup d'œil sur la porte; le baron avait fait
clouer une planche sur le guichet, il craignait sans douîe que, griice à cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique, à séduire les gardes.
Milady sourit de joie: elle pouvait donc se livrer à ses transports sans être observée.
Elle parcourait la chambre avec l'exaltation d'une folle furieuse ou d'une tigresse enfermée dans une cage de fer.
Certes, si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus ;i e tuer elle-même, mais cette fois à tuer le baron.
\ six heures, lord de 'Winter entra, il était armé jusqu'aux dénis.
Cel homme , dans lequel jusque-là milady n'avait vu qu'ui geDtieman élégant et poli, était devenu un admirable geôlici.
Il semblait tout prévoir, tout deviner, tout prévenir.
Un seul regard jeté sur milady lui apprit ce qui se passait dans son âme.
— Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd'hui, vous n'avez plus d'armes, et d'ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez commencé à pervertir mon pauvre Felton ; il subissait déjà votre infernale influence, mais je le veux sauver, il ne vous verra plus. Tout est fini; rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J'avais fixé l'embarquement au 24, mais j'ai pense que, plus la chose serait rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j'aurai l'ordre de votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce soit avant d'être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la cervelle, il en a l'ordre. Si sur le navire vous dites un rnot à qui (|ue ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter à la mer, c'est convenu. Au revoir; voilà ce que, pour aujourd'hui, j'avais à vous dire. Demain, je vous reverrai pour vous faire mes adieux !
Et, sur ces paroles, le baron sortit.
Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain sur les lèvres, mais la rage dans le cœur.
On servit le souper, milady sentit qu'elle avait besoin de forces, elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui s'approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des éclairs lointains annonçaient un orage.
L'orage éclata vers les dix heures du soir.
Milady sentait une consolation à voir la nature partager le désordre de son cœur.
La foudre grondait dans l'air comme la colère dans sa pensée; il lui semblait que la rafale, en passant, échevelait son front, comme les arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles.
Elle hurlait comme l'ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.
De temps en temps, elle regardait une bague qu'elle portait à son doigt.
Le chaton de cette bague contenait un poison subtil et violent.
C'était sa dernière ressource.
Tout à coup, elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d'un éclair, elle vit le visage d'un homme apparaître derrière les barreaux.
Elle courut à la fenêtre et l'ouvrit.
— Felton! s'écria-t-elle, je suis sauvée!
— (Kii, dit Felton, mais silence! silence! il me faut le temps de scier vos barreaux; prenez garde seulement qu'ils ne vous voient par le guichet.
— Oh ! c'est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit milady; ils ont fermé le guichet avec une planche.
— C'est bien ! Dieu les a rendus msensés, dit Felton.
— Mais que faut-il que je fasse? demanda milady.
— Rien, rien, refermez la fenêtre seulement. Coucheztcnis, ou du moins mettez-vous dans votre lit tout habillée; quand j'aurai fini, je frapperai aux carreaux. Mais, pourrez- »ous me suivre?
— Oh! oui
— Votre blessure^
— Me fait souffrir, mais ne m'empêche pas de marcher.
— Tenez vous donc prête au premier signal.
Milady referma la fenêtre, éteignit sa lampe et alla, comme le lui avait commandé Felton, se blottir dans soii lit
LiOrd de Wiiiter entra, il était irméjusquaui d>!nU. — Paci 107.
Au milieu des plaintes de l'nraj^c, elle entendait le grincement de la lime contre les harreaui, et, à la lueur de chaque éclair, elle aiierccvait l'ombre de Felton derrière les vitres.
nlle nassa une heure sans respirer, haletante, la sueur »ur le Irool et le cœur serré |)nr une cponv.É niable angoisse à chaque mouvement qu'elle entendait dans le corridor.
M y a des heures qui durent une année.
Au bout d'une heure, Felton frappa de nouveau.
Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir.
Deux barreaux enlevés formaient une ouverture i pa-sser un homme.
— Etes-vous prête? demanda Felton.
— Oai ; faut- il que j'emporte quelque chose?
— De l'or, SI vous en avez
— Heureusement, on m'a laisse ce que j'en avais.
— Tapt mieux, car j'ai usé tout le mien pour fréter une Wque.
— Prenez, dit miladjr en mettant aux mains de Felton un ■ac plein d'or
Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.
— Maintenant, dit-il, voulez-vous venir î
— Me voici.
Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la fenêtre.
Puis il souleva milady dans ses bras et s'éloigna vivcrneul. -- I'age IIO.
Elle Tit le jeune officier suspendu au-dessus de l'abime par une échelle de corde.
Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu'elle était femme. Le vide l'épouvantait.
— Je m'en étais douté, dit Felton
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit milady ; je descendrai its yeux fermés.
— Avez- vous confiance en moi? dit Felton.
— Vous le demandez!
— Rapprochez vos deux mains , croisez-les. C'est bien !
Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis, par-dessus le mouchoir, avec une corde.
— Que faites-vous î demanda milady avec surprise.
LES TKUIS .MOLS0UETAIP.es.
— Passez vos bras antour de "non cou, et ne cr3ii:nez rien
— Mais je vous ferai perdre l'équilibre, et nous nous briserons tous les deux.
— Soyez tranquille, je suis marin.
Il n'y avait pas une seconde à perdre. Milady passa ses deui bras autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre.
Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un.
Blalgré la pesanteur des deux corps, le souffle de l'ouragan les balançait dans l'air.
Tout à coup, Felton s'arrêta.
— Qu'y a-t-il? demanda milady.
— Silence! dit Felton, j'entends des pas.
— Nous sommes découverts?
Il se Ct un silence de quelques instants.
— Non, dit Felton, ce n'est rien.
— .Mais enfin, quel est ce bruit?
— Celui de la patrouille, qui va passer sur le chemin de ronde.
— Où est le chemin de ronde ?
— Juste au-dessous de nous.
— Elle va nous découvrir.
— Non, s'il ne fait pas d'éclairs.
— Elle heurtera le bas de l'échelle.
— Heureusement elle est trop courte de six pieds.
— Les voilà, mon Dieu I
— Silence!
Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds du sol.
Pendant ce temps, les soldats passaient au-dessous d'eux, riant et causant.
Il y eut pour les fugitifs un moment terrible La patrouille passa.
On entendit le bruit des pas qui s'éloignaient, et le murmure des voix qui allait s'affaiblissant.
— Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés'
Milady poussa un soupir et s'évanouit.
Felton continua de descendre.
Parvenu au bas de l'échelle, et lorsqu'il ne sentit plus d'appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains: enfin, arrivé au dernier échelon, il se laissa pendre à la force des poignets, et toucha l.i terre; il se baissa, ramassa le sac d'or et le prit entre ses dents.
Puis, il souleva milady dans ses bras et s'éloigna vivement du coté opposé à celui qu'avait pris la patrouille.
Bientôt il quitta le chemin de ronde, descendit a travers les rochers, et, arrivé au bord de la mer, fit entendre un coup de siftlet.
Un si;.'n;il pareil lui répondit, et, cinq minutes après, H vit apparaître une barque montée par quatre hommes.
La barque s'approcha aussi près qu'elle put du rivage; mais il n'y avait pas assez de fond pour qu'elle put toucher te bord.
Felton se mit à l'eau jusqu'à la ceinture, ne voulant conter à personne son précieux fardeau.
Ilctireiiscmenl, la liiiiprie commençait à se calmer, et cependant la mer était encore violente.
U petite barque bondissait sur les vagueieomme unecoquille de noix.
— Au iloop ! dit Felton, et nagei vivement.
Les quatre hommes se mirent à la rame; mais la mer était Bro grosse pour que ies avirons eussent grande prise dessus.
Toutefois, on s'éloignait du château : c'était le principal.
La nuit était rrofondément ténébreuse, et il était déjà presque inipossibL de distinguer le rivage de la bar(iue. « plus forte raison n'eilt-on pas pu distinguer la barqr.e du rivage.
Un point noir se balança . sur la mer..
C'était le sloop.
Pendant que la barque s'avançait de son côté de toute la force de ses quatre rameurs. Felton déliait la corde et le mouchoir qui liaient les niaias de miladv.
Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l'eau de mer et la lui jeta au visage.
Milady poussa un soupir et ou\Tit les yeux.
— Où suis-je? dit-elle.
— Sauvée! répondit le jeune officier.
— Oh ! sauvée ! sauvée ! s'écria-t-elle. Oui, voici le cie voici la mer ! Cet air que je respire, c'est celui de la liberté Ah !... merci, Felton, merci !
Le jeune homme la pressa contre son cœur.
— Mais, qu'ai-je donc aux mains? demanda milady; il me semble qu'on m'a brisé les poignets dans un étau.
En effet, milady souleva ses bras : elle avait les poignets meurtris.
— Hélas ! dit Felton en regardant ces belles maia et ea secouant douloureusement la tête.
— Oh ! ce n'est rien, ce n'est rien ! s'écria milady; maiutenant, je me rappelle.
Milady chercha des yeux autour d'elle.
— Il est là, dit Felton en poussant du pied le sac d'or.
On approchait du sloop.
Le marin de quart héla la barque.
La barque répondit.
— Quel est ce bâtiment? demanda milady.
— Celui que j'ai h .'té pour vous.
— Et où va-t-il me conduire?
— Où vous voudrez, pourvu que vous me jetiez, moi, à Portsmouth.
— Qu'allez-vous faire à Portsmouth? demanda milady.
— Accomplir les ordres de lord de VVi .ter. dit Fe!!ï;> avec un sombre sourire.
— Quels ordres? dimanda milady.
— Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.
— Non ; expliquez-vous, je vous en prie.
— Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui même et m'a envoyé à sa place faire signer à Buckin£;liani l'ordre de votre dé|iortation.
— Mais, s'il se défiait ûe vous, comment vous s-t-il ixnfié cet ordre?
— Etais-je censé savoir ce que je portais, pnis(|u'il ne m'avait rien dit et que je tiens le secret de vous?
— C'est juste. Et vous allez à Portsmouth?
— Je n'ai pas de temps à perdre : c'est demain le 23, et Buckingliam part demain avec la flotte.
— Il part demain ! Pour où part-il.'
— Pour la Hocbolle.
— Il ne faut pas qu'il parte! s'écria milady, oubliant présence d'esprit accoutumée.
— Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pu.