CHAPITRE XX
nn UOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE.
Apres un moment de silence employé par elle à observer le jeune homme qui l'écoutait, milady continua son récit •
— Il y avait près de trois mnugé, ait-elle, je souffrais
1rs que je n'avais ni bu ni tortures alrnces ; parfois il ,uime serraient le front, qui
KB passait comme des nuages me voilaient les yeux.
C'était le délire.
Le soir vint; j'étais si faible, qu'à chaque instant je m'é- «nouissais, et, à chaque fois que je m'évanouissais, je remerciais Dieu, car je croyais que j'allais mourir.
Au milieu d'un de ces évanouissements, j'entendis la porte s'ouvrir.
La terreur me rappela à moi.
Mon persécuteur entra suivi d'un homme masqué; il était masqué lui-même; mais je reconnus son pas. je reconnus sa voix, je reconnus cet air imposant que 1 enfer a donné à sa personne pour le malheur de l'humanité.
— Eh bien! me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je vous ai demandé?
— Vous l'avez dit, les puritains n'ont qu'une parole ; la mienne, vous l'avez entendue : c'est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu !
— Ainsi vous persistez?
■ — Je le jure devant ce Dieu qui m'entend ; je prendrai le monde tout entier à témoin de votre crime, et cela jusqu'à ce que j'aie trouvé un vengeur.
— Vous êtes une prostituée, dit-il d'une voix tonnante, et vous subirez le supplice des prostituées ! Flétrie aux yeux du monde que vous invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n'êtes ni coupable ni folle.
Puis, s'adressant à l'homme qui l'accompagnait :
— Bourreau, diî-il, fais ton devoir!
— Oh I son nom, son nom ! s'écria de nouveau "ellon ; son nom ! dites-le-moi !
— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je comrainçais à comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de ses étreintes, et, sufi'oquée par les sanglots, presque sans connaissance, invoquant Dieu, qui ne m'écoutait pas, je poussai tout à coup un effroyable cri de douleur et de honte : un fer brûlant, un fer rouge , le fer du bourreau, s'était imprimé sur mon épaule.
Fellon poussa un rugissement.
— Tenez, dit milady en se levant alors avec une majesté de reine, tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d'un scélérat. Apprenez à connaître le cœur des hommes, et désormais faites-vous moins facilement l'instrument de leurs injustes vengeances.
Milady, d'un geste rapide, ouvrit sa robe, déchira la batiste
2ui couvrait son épaule, et, rouge d'une feinte colère et 'une honte jouée, montra au jeune homme l'empreinte ineffaçable qui déshonorait celte épaule si belle.
— Mais, s'écria Felton , c'est une fleur de lis que je VMsl
— Et voilà justement ou est l'infamie, répondit miladv La flétrissure d'Angleterre!... il eût fallu prouver quel tribunal me l'avait imposée, et j'aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume ; mais la llétrissure de France... oh ! par elle, j'étais bien réellement flétrie.
C'en était trop pour Felton.
Pâle, immobile, écrasé par celte révélation effroyable ébloui |iar la beauté surhumaine de cette femme, qui se dévoilait à lui avec une ini|]udeur qu'il trouva sublime, il fiml par tomber à genoux devant elle, comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et -aiiites martyres que 1» persécution des empereurs livrait d.ms le cirque à la san guinaiie lubricité des populaces.
La flétrissure disparut, la beauté seule resta.
— Pardon, pardon ! s'écria Felton, oh ! pardon ! Milady lut dans ses yeux : Amour, amour !
— Pardon de quoi? denianda-t-e!!e.
— Pardon de m'être joint à vos persécuteurs.
Milady lui tendit la main.
— Si belle ! si jeune ! s'écriait Felton en couvrant cette main de baisers.
Miladv laissa tomber sur lui un de ces regards qui d'un esclave font un roi.
Felton était puritain : il quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds.
Il ne l'aimait déjà plus, il l'adorait.
(luand cette crise fut passée, quand milady parut avoir repris son sang-froid, qu'elle n'avait jamais perdu, lorsque Felton eut vu se refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d'amour qu'on ne lui cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment :
— Ah! maintenant, dit-il, je n'ai plus qu'une chose à vous demander, c'est le nom de votre véritable bourreau, car pour moi il n'y en a qu'un ; l'autre était l'instrument, voilà tout.
— Eh ! quoi, frère, s'écria milady, il faut encore que jf le nomme? et tu ne l'as pas deviné?
— Quoi! reprit Felton. lui!... encore lui!... toujoiiiN lui!... Quoi! le vrai coupable?...
— Le vrai coupabl-e, dit milady. c'est le ravageur de l'Angleterre, le persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui, pour un caprice de son cœur corrompu, va faire verser tant de sang à daux royaumes, qui protège les protestants aujourd'liui et qui les trahira demain.
— BuckinghamI C'est donc Buckingham ? s'écria Felton exaspéré.
Jlilady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n'eut pu supporter la honte que lui rappelait ce nom.
— Buckingham ! le bourreau de cette angélique créature ! s'écria Felton. Et tu ne l'as pas foudroyé, mou Dieu, et tu l'as laissé noble, honoré, puissant pour notre perte à tous !
— Dieu abandonne qui s'abaudonne lui-même, dit milady
— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux maudits! continua Felton avec iir.c exaltation croissante. Il veut donc que la vengeance humaine prévienne la justice céleste !
— Les hommes le craignent et l'épargnent.
— Oh ! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l'épargnerai pas !...
Milady sentit son âme baignée d'une joie infernale.
— Mais comment lord de Winter, mon protecteur, moa Dére, demanda Felton, se trouve-t-il mêlé â tout ce.Ia'^
— Eooutpz, Felton, reprit milady, car, à côté des hommes | C'était ud erand seigneur ; c'était un homme en tout point lâches et méprisables, il est des natures grandi s et gêné- l'égal de Buckingham. reuses; j'avais un fiancé, un homme que j"aimais et qui "m'ai-
mail, un cœur comme le vôtre, Felton, un homme comme vous.
Je vins à lui et je lui racontai tout; il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant
11 ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s'enveloppa Je son manteau et se rendit à Bockingham-Palace.
— Oui, oui, uit Felton, je comprends, quoique avec d«
Plie, uDinobile, écrasé par celte révélation effroyable, ébloui par la beauté surhumaine de cette femme qui ic (tévoitait i loi *tec une impudeur qu'il trouva aublime, Felton fiait par tomber à genoux devant elle. — Vach 103,
(xireils hommes ce ne 8oit pas l'épée qu'il faille employer, ipîis le poignard
— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ■mbassadeur en Espagne, oii il allait demander la main de l'infanle pour le roi Charles I", qui n'était alors que prince de Galles.
Mon fiancé revint
— Ecouter, me dit-il, cet homme e«t parti, et pour le mo-
ment, par conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant, soyons unis comme nous devions l'être, puis rapportez-vons-en à lord de VVinter pour soutenir son nonneur et celui de sa femme,
— Lord de Winter! s'écria Felton.
— Oui, dit milady, lord de Winter; et maintenant voot devez tout comprendre, n'est-ce pas?
Miladv cacha son visage dans ses mains. — Page 10a.
LES TROIS MOLSQCETAIRES.
LES TROIS JIOUSQUETAIRES.
Buckingham resta prés d'un an absent ; huit jours avant son arrivée, lord de Winler mourut subitement, me laissant sa seule héritière.
D'où venait je coup ?
Dieu, qui sait tout, le sait sans doute ; moi, je n'accuse personne.
— Oh ! quel abime, quel abîme I s'écria Felton.
— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frore.
Le secret terrible devait être caché à tous jusqu'à ce qu'il éclatât comme la foudre sur la tète du coupable ; votre pro>
- ."^on. s'écru Kelton, dod, lu Ti»ras el tu seras vengée' — P»" ***
lecteur avait vu avec peine ce mariage de son frère avec une jeune fille sans fortune.
Je sentis que je ne pouvais attendre aucun appui d'un homme trompé dans ses espérances d'héritage.
Je passai en France, résolue à y demeurer pendant tout je reste de ma vie; mais toute ma fortune est eu Angleterre; ies communications fermées par la guerre ; tout me man-
(^ua ; force me fut alors d'y revenir ; n y a six jours, j abordai à Portsmouth.
— Eh bien? dit Felton.
— Eh bien ! Bnckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à lord de Winter, déjà prévenu contre jdoL et
lui dit que sa belle-sœur était une prostituée, une femme flétrie.
La voix noble et pure de mon mari n'était plus là pour me défendre.
Lord de Winter crut tout ce qu'on lui dit, avec d'autant plus de facilité qu'il avait intérêt à le croire.
Il me fit arrêter et conduire ici, me remit sous votre garde.
Vous savez le reste : après-demain il me bannit, il me déporte; après-demain il me relègue parmi les infâmes 1
Oh I la trame est bien ourdie, allez ! le complot est habile, et mon honneur n'y survivra pas.
Vous voyez bien qu'il fiut que je meure, Felton ; Felton, donnez-moi ce couteau.
Et, à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, milady se laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune oiflcier, qui, ivre d'amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec transport, la serra contre son cœur, tout frissonnant à l'haleine de cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant.
— Non, non, dit-il, non, tu vivras, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour triompher de tes ennemis !
Milady le repoussa lentement de la mam en l'attirant du regard.
— Oh ! la mort ! la mort ! dit-elle en voilant sa voix et ses
Îiaupières, oh! la mort plulôt que la honte 1 Felton, mon rére, mon ami, je t'en conjure I
— Non, s'écria Felton, non, tu vivras et tu seras vengée '
— Felton, je porte malheur à tout ce qui m'entoure ; Felton, abandonne-moi, Felton, laisse-moi mourir.
— Eh bien I nous mourrons donc ensemble ! s'écria- Sl.
- usieurs coups retentirent i la porte.
- Ecoute, dit-elle, on nous a entendus. On vient, c'en est fait, nous sommes perdus.
— Non, dit Felton, c'est la sentinelle qui me prévient seulement qu'une ronde arrive.
— Alors, courez à la porte et ouvret vous-même.
Felton obéit ; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son tme.
Il se trouva en face d'un sergent, commandant ane pa trouille de surveillance.
— Eh bien ! qu'y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
— Vous m'aviez dit d ouvrir la porte si j'entendais crier an secours, dit le soldat; mais vous aviez seulement oublié de me laisser la clef. Je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez; j'ai voulu ouvrir la porte, elle était fermée au dedans, «lors j'ai appelé le sergent.
— Et me voilà, dit le sergent.
Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix. Milady comprit que c'était à elle de s'emparer de la situation.
Elle courut à la table et prit le couteau qu'y avait déposé Felton.
— Et de quel droit voulez-vous m'empêcher de mourir? dit-elle.
— Grand Dieu I s'écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.
En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
Le baron, attiré par le bruit, en robe de chamb»e, son épée sous le bras, se tenait debout sur le seuil ie la porte.
— Ah ! ah ! dit- il, nous voici au dernier acte de la tragédie ; vous le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j'avais indiquées; mais, soyez tranquille, le sang ne coulera pas.
Milady comprit qu'elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une preuve immédiate et terrible de son courage.
— Vous vous trompez, milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber sur ceur qui le font couler I
Felton jeta un en et se précipita vers elle ; il était trop tard, milady s'était frappée.
Mais le couteau avait rencontré heureusement, nous devrions dire adroitement, le buse de fer qui, à cette époque, défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes, il avait glissé en déchirant la robe et avait pénétré de biais entre les chairs et les côtes.
La robe de milady n'en fut pas moins tachée de sang en une seconde.
Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie. Felton arracha le couteau.
— Voyez, milord, dit-il d'un air sombi«, voici une f emmt qui était sous ma garde et qui s'est tuée !
— Soyez tranquille, Felton, dit lord de Winter, elle n'est pas morte, les démons ne meurent pas si facilement; soyez tranquille et allez m'attendre chex moi.
— Mais, milord...
— Ailes, je vous l'ordonne 1
A cette injonction de son supérieur, Felton obéit, mais en sortant il mit le couteau dans sa poitrine.
Quant à lord de Winler, il se contenta d'appeler la femme qui servait milady, et, lorsqu'elle fut venue, lui ayant recommandé la prisonnière toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.
Cependant, comme, a tout' prendre, maigre ses soupçons, la blessure pouvait être grave, il envop à l'instant rnéma un homme à cheval chercher un raédean
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Évasion de Miladv.
LES TBOIS MOUSQUETAIRES.
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.ES TROIS MOUSQUETAIPJ'S.