‹ Les trois mousquetaires. IllustrésChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XXm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXm

EK FRAKCI.

La première crainte du roi d'Angleterre, Charles I"', en apprenant cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelois.

Il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longlcmps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau ne sortit jusqu'à ce que l'armée que Buckinçham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-même le départ.

Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu'à retenir en Angleterre l'ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l'ambassadeur ordinaire de Dollande. qui devait ramener dans le port de Flessiiigue les navires des Indes que Charles I" avait fait restituer aux Provinces-Unies.

Mais, comme il ne songea à don»er cet ordre que cinq heures après l'événement, c'est à-dire vers deux heures de l'après-midi, deux navires étaient déjà sortis du port : l'un emmenant, comme nous le savons, milady, laquelle, se doutant déjà de l'événement, fut encore conliriiièe dans celte croyance en voyant le pavillon noir se développer au mât du vaisseau amiral.

Quant au second bMimcnt, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit.

Pendant ce temps, au reste, rien de nouveau au camp de U Itochelle.

Seulement le roi, qui s'ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus nu cinip qu'.iiileurs, réiolut d'aller incognito passer les fcMes de la Sainl-Liiuis i Saint-Germnin, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorti: de vingt inousquelaires.

Lt cardinal, que l'ennui du roi gagnait quelquefois, ac

corda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d'être de retour vers le 15 septembre.

M. de Tréville, prévenu par Son Eminence, fll son portemanteau, et, comme, sans en connaître la cause, il savait le vif désir et même l'impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il les désigna pour faire partie de l'escorte.

Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d'heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua.

Ce fut alors que d'Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le cardinal en le faisant passer aux mousquetaires.

Sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp, tandis que ses compagnons partaient.

On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir madame Bonacieux en se rencontrant au couvent de Béthune avec milady, son ennemie mortelle.

Aussi, comme nous l'avons dit, Araniis avait-il écrit immcdiatenienl à Marie Michon, cette lin^ere de Tours qui avait de si belles ronuaissances, pour qu'elle obtint que la reine donnât l'iiutorisalion à madame Bonacieux de sortir du couvent et île se retirer soit en Lorraine, .soit en Belgique.

La réponse ne s'était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu celte lettre :

« Mon cher cousin,

« Voici l'aulonisation de ma sœur à retirer noire petite « servante du couvent de Béthune, dont vous pensezque l'air « est mauvais pour elle.

« Ma sn!ur vous envoie cette autorisation avec grand plai- « sir, car elle aime fort cette petite lille, à laquelle elfe m « réserve d'èlre utile par la suite.

t Je vous embrasse,

c UABi* xicnon r

A cette lettre était jointe une autorisation conçue en ces termes .

(t La supérieure du couvent de Béthiine remettra aux mains ie la personne qui lui rendra ce billet la novice qui était întrée dans son couvent sous ma recsmmandation et sous mon patronage.

0 An JUiuvre, le 10 août 1628.

< AIWE. »

On comprend combien ces relations de parente entre Aramis et une linsére qui appelait la reine sa sœur avait égayé !a verve des jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi ieux ou trois fois jusqu'au blanc des yeux aux grosses plaU ianteries de Porthos, avait prié ses amis de ne plus revenir ;ur ce sujet, déclarant que, s'il lui en était dit encore un seul not, il n'emploierait plus sa cousine comme intermédiaire tans ces sortes d'affaires.

Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les luatre mousquetaires, qui d'ailleurs avaient ce qu'ils vouaient, l'ordre de tirer madame fionacieux du couvent des :armélites de Béthune.

Il est vrai que cet ordre ne leur servait pas à grand'chose ant qu'ils seraient au camp de la Rochelle, c'est-à-dire à 'autre bout de la France.

Aussi d'Ariagnan allait-il demander un congé à M. de Treille, en lui confiant tout bonnement l'importance de son lépart. lorsque celte nouvelle lui fut transmise, ainsi qu'à es compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une scorie de" vingt mousquetaires et qu'ils faisaient partie de 'escorte.

La joie fut grande.

Ou envoya les valets devant avec les bagages, et l'on parti le 16 au matin.

Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzes, ' t là le roi et son ministre prirent congé l'un de l'autre avec e grandes démonstrations d'amitié.

Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en heminant le plus vile qu'il lui était possible, car il désirait tre arrivé à Paris pour le 23, s'arrêtait de temps en temps our voir voler Id pie, passe-temps dont le goût lui avail aurefois été inspiré par de Luynes, premier mari de madame e Chevreuse, et pour lequel il avait toujours conservé une rande prédilection.

Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arriail. se réjouissaient fort de ce bon temps, mais quatre mauréaienl de leur mieux.

D'Ariagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels ans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi :

— Une très-grande dame m'a appris que cela veut dire ue l'on parle de vous quelque part.

Enfin l'escorte traversa Paris le 25 dans la nuit; le roi relercia M. de Tréville et lui promit de distribuer des congés our quatre jours, à la condition que pas un des favorisés e paraîtrait dans un lieu public sous peine de la Bastille.

Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense rien, le furent à nos quatre amis.

Il y a plus, Alhos obtint de M. de Tréville six jours au ieu de quatre, et fît mettre dans ces jours deux nuits de nus ; car ils partirent le 24 à cinq heures du soir, et, par omplaisance encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 .0 malin.

— Eh ! mon Dieu, disait d'Ariagnan, qui, comme on le ait ne doutait jam?i:: de rien, il me semble que nous faisons lien de l'embarras pour une chose bien simple : en deux ours et en crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe, •ai de r«rgeal), je suis à Béthune, je remets la lettre de la ■eiue à la supérieure, et je ramène ie cher trésor que je vais Jiercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à ?aris. où il sera bien mieux caché, surtout tant que M. le iardinal sera à la Rochelle. Puis, une fois de retour de la lampagne, eh bien I moitié par la protection de sa cousine, noilié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous vouiroas. Restez donc ici, ne vous épuiseï pas de fatigue inuti-

lement. Moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une expédition aussi simple.

A ceci. Athos répondit tranquillement :

— Nous aussi nous avons de l'argent, car je n'ai pas encore Im tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Arami-, ne l'ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu'un. Mais songez, d'Ariagnan. ajoutat-il d'une voix si sombre que son accent donna le frisson au jeune homrtie, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n'aviez affaire qu'à quatre hommes, d'Ariagnan, je vous laisserais aller seul. Vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant.

— Vous m'épouvantez, Athos ! s'écria d'Ariagnan ; que craignez-vous donc, mon Dieu ?

— Tout! répondit Alhos.

D'Ariagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celai d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquiétude profonde, et l'on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.

Le 23 au soir, comme ils entraient à Arras et comme d'Ariagnan venait de mettre pied à terre à l'auberge de la Herse d'Or, pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop et avec un cheval frais le chemin de Paris.

Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent enlr'ouvril le manteau dont il était enveloppé, quoiqu'on fût au mois d'août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de la main et enfonça vivement sur ses yeux.

D'Ariagnan, qui avait les regards fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre.

— Qu'avez-vous, monsieur? dit Planchet. Ohl là, là! accourez, messieurs, voilà mon mailre qui se trouve mal.

Les trois amis accoururent et virent d'Ai'tagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils rarrêtèrenl sur le seuil de la porte.

— Eh bien ! où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Alhos.

— C'est lui ! s'écria d'Ariagnan pâle de colère et la sueur sur le front, c'est lui ! laissez-moi le rejoindre.

— Mais qui, lui? demanda Alhos.

— Lui ! cet homme I

— Que) homme?

— Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j'ai toujours vu lorsque j'étais menacé de quelque malheur, celui qui accompagnait l'horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j'ai provoqué notre ami Athos, celui que j'ai vu le matin même du jour où madame Bonacieux a été enlevée, l'homme de Meung enfin, je l'ai vu, c'est lui! Je l'ai reconnu quand le vent a enlr'ouvert son manteau.

— Diable! dit Athos rêveur.

— En selle ! messieurs, en selle ! et poursuivons-le, nous le rattraperons.

— Mon clier, dit Aramis, songez qu'il va du côté opposé à celui où nous allons, qu'il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués; q«e, par conséquent, nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre.

— Eh! monsieur! s'écria un garçon d'écurie courant après l'inconnu, eh ! monsieur! voilà un papier qui s'est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! en! eh!...

— Mon ami, dit d'Ariagnan, une demi-pislole pour ce papier.

— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir; le voies.

Le garçon d'écurie, enchanté de la bonne journée qu'il avMl ftite, rentra dans la cour de l'hôtel. D'Ariagnan déplia le papier.

— Eh bien ? demaBdérent ses amis en l'écoutant.

— Rien qu'un mot! dit d'Ariagnan.

— Oui, reprit Aramis, mais ce mot est un nom d« v'àî».

IM

LES TROIS jflOUSQcTCTAIRES.

— Armentières, lut Porlhos. Armentières ? je ne connais pas cela.

— Et ce nom est écrit de sa main ; s'écria Athos.

— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d'Artagnan; peut-être n'ai-je pas perdu ma demi-pislole. A cheval, amis, à cheval !

Et les (quatre compagnons s'élancèrent au galop sur la roQte de Bethune

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