CHAPITRE XXIV
LB CODTEUT DES CARHBUTES DE BÉTBintB.
Les grands criminels portent avec eux une espèce oe prédestination qni leur fait surmonter tous les obstacles et
— ÂTfnmlièTei, lut l'orthos. Armentière»? je ne connais pas cela.
let Wl échapper à tous les dangers, jusqu'au moment que la Providence, lassée, a marqué pour l'écueil df leur fortune impie.
Il en était ainsi de milndy.
Elle passa au travers des croiseurs des deux nations et arriva i Boulogne sans aucun accident.
Bn débarquant .i PorLsmouth, milady était une Anglaise que lea persécutions de la France chassaient de la Rochelle.
M^rouM i Boulo;;De après deux jours de traversée, elle
se fit passer pour une Française que les Anglais inquiétnient à Portsmoulh. dans la haine qu'ils avaient contre la France.
.^ilady avait d'ailleurs le plus efflcace des passe-ports, la beauté et la générosité avec laquelle elle répandait les pis-
tolrS.
AITranchie des formalités d'usage par le sourire affable «t les manières galantes d'nn vieux gouverneur du port, qui lui baisa les mains, elle ne s'arrêta à Boulogne que le tempi d» mettre à la poste une lettre ainsi conçue :
« Â Son Eminence monseignettr U cardinal de Richelieu, en son camp devant la Rochelle.
s Monseigneur,
« Que Votre Eminence se rassure, Sa Grâce le duc de Buckingham ne partira point pour la France.
« Boulogne. 23 au soir.
< P. S. Selon les désirs de Voire Eminence, je me rends
au couvent des Carmélites de Béthune. ou j'attendrai set ordres. »
Effectivement, le même soir, milady se mit en route; la nuit la surprit; elle s'arrêta et coucha dans une auberge, puis le lendemain , à cinq heures du malin , elle partit, et trois heures après elle entra à Béthune.
Elle se fil indiquer le couvent des Carmélites, et y entra aussitôt.
La supérieure vint au-devant d'elle, milady lui montra
La supérieure du couvent des Carmélitss.
l'ordre du cardinal ; l'abbe'îse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.
Tout le passé s'était effacé aux yeux de cette femme, et, le regard fixé vers l'avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui réservait le caidinal, qu'elle avait si heureusement servi, sans que son nom fût mêlé en rien à cette sanglante affaire.
Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l'apparence de ces nuages qui montent dans le ciel, rellétant tantôt l'azur, Untôt le feu, lanlôt le noir de
la tempête, et qui ne laissent d'autres traces que la dévastttion et la mort.
Apres le déjeuner, l'abbesse vint lui faire sa visite.
Il y a peu de distractions au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
Milady voulait plaire à l'abbesse.
Or, c'était chose facile à cette femme si réellement rieure.
Elle essaya d'être aimable, elle fut charmante, et séduisit son hôtesse par sa conversation si variée et par les grâces répandues dans toute sa personne.
L'abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout ces histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu'aux eitrémités du royaume, et qui surtout ont tant de peine à franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent espirer les bruits du monde.
Jlilady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou sis ans. elle avait constamment vécu.
Elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions outrées du roi.
Elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des liâmes de la cour, que l'abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha léserement les amours de la reine et de Buckinîham, parlant beaucoup pour qu'on parlât un peu.
Mais l'abbesse se contenta d'écouter et de sourire sans répondre.
Cependant, comme milady vit que ce genre de récit l'amulait fort, elle continua ; seulement, elle fit tomber la con- .•ersation sur le cardinal.
Mais elle était fort embarrassée ; elle ignorait si l'abbesse était royaliste ou cardinaliste.
Elle se tint dans un milieu prudent.
Mais l'abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son Eminence.
Milady commença à croire qu'elle s'ennuierait fort dans ce couvent.
Elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir tout de suite à quoi s'en tenir.
Voulant voir jusqu'où irait la discrétion de l'abbesse, elle se mil à dire un mal trés-dissimulé d'abord, puis trés-circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec madame d'Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes.
L'abbesse écouta plus attentivement, s'anima peu à peu et sourit. '
— Bon! dit milady, elle prend goût à mon discours. Si elle est cardinaliste, elle n'y met pas de fanatisme, au moins.
Alors, elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses ennemis.
L'abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni improuver.
Gela confirma milady dans son opinion que la religieuse itait plutôt royaliste que cardinaliste.
Milady continua, renchérissant de plus en plus.
— Je suis fort iffoorante sur toutes ces matiéres-lâ, dit enfin l'abbesse ; mais, tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehiirs des intérêts du monde que nous nous trouvons placées, nous avons des exemples fort tristes de la vérité de ce que vous nous racontez là, et l'une de nos pen- •-ionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. le cardinal.
— Une de vos pensionnaires? dit milady. Oh ! mon Dieu, pauvre femme, je la plains alors!
— Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre. Pri- ■•on, menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit l'abbesse, M. le cardinal avait peutêtre des motifs plausibles pour a,L'ir ainsi, et, quoiqu'elle ail l'air d'un ange, il ne faut pas toujours juger des gens sur la mine.
— Bon! dit milady à elle-même, qui sait? je vais peulêlTf; découvrir quelque chose ici, je suis en veine.
El elle s'appliqua à donner à son visage une expression de caiideur parfaite.
— Uêlas ! dit milady, je le sais, on dit cela qu'il ne faut nu croire aux physionomips. Mais ;i quoi croira-l-oii repen- 4«Dt, il ce n'est au jilus bel ouvrage du Seigneur .' Oiaul à
moi, je serai trompée toute ma vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage m'inspirera de la sympathie.
— Vous seriez donc tentée de croire, dit l'abbesse, que cette jeune femme est innocente?
— M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit milady; il y a certaines vertus qu'il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.
— Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l'abbesse.
— Et sur quoi ? demanda milady avec naïveté.
— Mais sur le langage que vous tenez.
— Que trouvez-vous donc d'étonnant à ce langage? de manda en souriant milady.
— Vous êtes l'amie du cardinal, paisqu'il vous envoie ici, 9t cependant...
— Et cependant, j'en dis du mal, reprit mila(^, achevant la pensée de la supérieure.
— Au moins n'en dites-vous pas de bien.
— C'est que je ne suis pas sou amie, dit-elle en soupirant, mais sa victime.
— Cependant, cette lettre par laquelle il vous recommande à moi...
— Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de
firison, dont il me fera tirer par quelques-uns de ses satelites...
— Mais pourquoi n'avez-vous pas fui?
— Où irais-je? Croyez-vous qu'il y ait un endroit de la terre où ne puisse atteindre le cardinal, s'il veut .se donner la peine de tendre la main ? Si j'étais un homme, à la rigueur, cela serait possible encore, mais une femme !... Que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?
— Non, c'est vrai; mais elle, c'est autre chose, je la crois retenue en France par quelque amour.
— Alors, dit milady avec un soupir, si elle aime, elle n'est pas tout à fait malheureuse.
— Ainsi, dit l'abbesse en regardant milady avec un intérêt croissant, c'est encore une pauvre persécutée que je vois?
— Uélas ! oui, dit milady.
L'abbesse regarda un instant milady avec inquiétude , comme si une nouvelle pensée surgissait dans son esprit.
— Vous n'êtes pas ennemie de notre sainte foi ? dit-elle en balbutiant.
— Moi I s'écria milady, moi, protestante! oh! non, j'atteste le Dieu oui nous entend que je suis au contraire une fervente catholique.
— Alors, madame, dit l'abbesse en souriant, rassurezvous, la maison où vous êtes ne vous sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce qu'il faudra pour vous f.iire chérir la captivité. Il y a plus : vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de quelque intrigue de cour; elle est aimable, gracieuse; elle vous plaira.
— Comment la nommez- vous?
— Elle m'a été recommandée par quelqu'un de très-haut placé sous le nom de Ketty. Je n'ai pas cherché à savoir son autre nom.
— Ketty! s'écria milady; quoi, vous êtes sure?
— Qu'elle se fait appeler ainsi, oui, madame. Laconiiat triez-vous?
Milady sourit à l'idée qui lui était venue que cette jeune femme pouvait être son ancienne camérière.
Il se mêlait au souvenir de cette jeune tille un souvenir de colère, et un désir de vengeance avait bouleversé les traits de milady, qui reprirent au reste presque aussitôt rex|iression calme et bienveillante que cette Icnmie aux cent visages leur avait niomentanémcnt imprimée.
— Et quand pourrai-je voir celte jeune daiin', pour laquelle je me sens déjà une f\ grande sympathie, lieniaDda milady.
— Ce soir, dit l'abbesse. dans la journée môme. Mais vous voyagez depuis quatre jours, m'avez-vous dit; vous-même, ce matin, vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos; couchez-vous et dormez; à l'heure du diner, nous vous réveillerons.
Quoique milady eût très-bien pu se passer de sommeil, soutenue qu'elle était par toutes les excitations qu'une aventure nouvelle faisait éprouver à son cœur avide d'intrigues, elle n'en accepta pas moins l'offre de la supérieure.
Depuis douze ou quinze jours, elle avait passé par tanC d'émotions diverses, que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.
Elle prit donc congé de l'abbesse et se coucha doucement, bercée par ses idées de vengeance, auxquelles l'avait naturellement ramenée le nom de Ketty.
. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal si elle réussissait dans son entreprise.
Elle avait réussi : elle pourrait donc se venger de d'Artagnan.
Une seule chose épouvantait milady, c'était le souvenir de son mari, le comte de la Fére, qu'elle avait cru mort ou du moins expatrié, et qu'elle retrouvait dans Alhos, le meilleur ami de d'Artagnan.
Mais aussi, s'il était l'ami de d'Artagnan, il avait dû lui prêter assistance dans toutes les menées à l'aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Eminence; s'il étuit l'ami de d'Artagnan, il était l'ennemi du cardinal, et sans doute elle parviendrait à l'envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait étouffer le jeune mousquetaire.
Toutes ces espérances étaient d'agréables pensées pour milady; aussi, bercée par elles, s'endormit -elle bientôt.
Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit.
Elle ouvrit les yeux et vit l'abbesse, accompagnée d'une jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard plein d'une bienveillante curiosité.
La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue.
Toutes deux s'examinèrent avec une scrupuleuse attention xiut en échangeant les compliments d'usage.
Toutes deux étaient fort belles, mais de beautés tout à fait différentes.
Cependant milady sourit en reconnaissant qu'elle l'emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en façons aristocratiques.
Il est vrai que l'habit de novice que portait la jeune femme n'est pas très-avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.
L'abbesse les présenta l'une à l'autre; puis, lorsqne cette formalité fut remplie, comme ses devoirs l'appelaienî à l'église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.
La novice, voyant milady couchée, voulait suivre i>a supérieure ; mais milady la retmt.
— Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue, et vous voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais un peu, je vous l'avoue, pour le temps que j'ai à passer ici!
— Olon, madame, répondit la novice ; seulement, je craignais d'avoir mal choisi mon temps : vous dormiez, vous êtes fatiguée.
— Eh bien ! dit milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un bon réveil. Ce réveil, vous me l'avez donné, laissez-moi en jouir tout à mon aise.
Et, lui prenant la main, elle l'attira sur un fauteuil qui était prés de son lit.
La novice s'assit.
— Mon Dieu ! dit-elle, que je suis malheureuse ! voilà six mois que je suis ici, sans l'ombre d'une distraction ; vous •rrivez, votre présence allait être pour moi u>v- compagnie
charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d'un moment à l'autre je vais quitter le couvent.
— Comment! dit milady, vous sortez donc bientôt?
— Du moins, je l'espère, dit la novice avec une expression de joie qu'elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.
— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la pari du cardinal, continua milady. C'eut été un motif de plus de sympathie entre nous.
— Ce que m'a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime du cardinal?
— Chut! dit milady, même ici, ne parlons pas ainsi de lui : tous mes malheurs viennent d'avoir dit à peu près ce que vous venez de dire devant une femme que je croyais mon amie et qui m'a trahie. Et vous êtes aussi, vous, la victime d'une trahison?
— Non, dit la novice, mais de mop dévouement à une femme que j'aimais, pour qui j'eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.
— Et qui vous a abandonnée? c'est cela !
— J'ai été assez injuste pour le croire; mais, depuis deux ou trois jours, j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie Dieu. Il m'aurait coûté de croire qu'elle m'avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre et que, si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu'à vous.
— Où voulez-vous que j'aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où...
— Oh ! s'écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous voudrez; vous paraissez si boiine et vous êtes si belle !
— Cela n'empêche pas, ajouta milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et persécutée.
— Ecoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le ciel; voyez-vous, il vient toujours un moment où le bien qu'on a fait plaide votre cause devant Dieu ; et, tenez, peutêtre est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m'ayez rencontrée, car, si je sors d'ici, eh bien ! j'aurai quelques amis puissants, qui, après s'être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.
— Oh '. quandj'ai dit que j'étais seulb, reprit milady, espérant faire parler la novice en parlant elle-même, ce n'est pas faute d'avoir aussi quelques connais.sances haut placées, mais ces connaissances tremment devant le cardinal. La reine elle-même n'ose pas soutenir de lutte contre le terrible ministre, et j'ai la preuve que Sa Majesté, malgré son excellent cœur, a plus d'une fois été obligée d'abandonner à la colère de Son Efminence les personnes qui l'avaient servie.
— Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l'air d'avoir abandonné ces personnes-là; mais il ne faut pas en croire l'ap' parence; plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles; et souvent, au moment où elles croient qu'elle y pense le moins, elles ont la preuve d'un bon souvenir.
— Hélas ! dit milady, je le crois, la reine est si bonne !
— Oh I vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d'elle ainsi! s'écria la novice a"ec enthousiasme.
— C'est-à-dire, reprit milady poussée dans ses retranchements, que je n'ai pas l'honneur de la connaître personnellement, mais je connais bon nombre desss amis les plus intimes. Je connais M. de Putange, j'ai connu en Angleterre M. Dujart, je connais M. de Treville.
— M. de Treville ? s'écria la novice, vousconnaissezM. de Treville?
— Oui, parfaitement; beaucoup même.
— Le capitaine des mousquetaires du roiî
— Le capitaine des mousquetaires du roi.
— Ob ! mais, vous allez voir, s'écria la novice, que à l'heure nous allons être des connaissances achevéei, aue des amies. Si vous connaissez M. de Treville, voHi dû aller cltei l^i.
If4
— Souvent, dit milady, qui, entrée dans cette voie et s'apeiwvant que le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqv.âu bout.
— Chez lui, vous avet dû v«ir quelques-uns de ses mousquetaires .'
«• — Tous ceux qu'il reçoit habitueilemeot, répondit milady, pour laquelle celte conversation commsaçait i prendre un mtérét réel.
— Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissei, et vous verrez qu'ils seront de mes amis.
— Mais, dit miladv embarrassée, je connais M. de.'.ouvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac.
La novice la laissa dire; puis, voyant qu'elle s'arrêtait :
— Vous ne connaissez pas . diuelle , un gentilhomme nommé Athos?
Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle
•m. Vom ne tronpei, madiiue, dit li novice, vous avei été aa maitressel — Pioi 12&.
éUit eouchée, et, si maîtresse qu'elle fût d'elle-même, ne put s'empêcher de pousser un cri en saisissant la main de lOD interlocutrice et en la dévorant du regard.
— Quoi! qo'avei-vous? Oh! mon Dieu 1 demanda cette pauvre jeune femme, ni-je donc dit quelque chose qui vous lit ble«»ie?
— Non, mais ce nom m'a frappée, parce que moi aussi j'ai connu ce gentilhomme, et qu'il me parait étrange de trouver quelqu un <(ui !e connaisse beaucouo.
— Ohl oui, beaucoup, beaucbiip: non-seulement lui, mais encore ses amis, MM. Porlhos et Aramis.
— En vérité? eux aussi je les connais! s'écria milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu'à son cœur.
— Eh bien ! si vous les connaissez, vous devei savoir qu'ils sont bons et braves cnmiiagiions. Que ne vous adressez-vous i eux, si vous avez besoin d'appui?
— C'esl-à-dire balbutit milady, je ne suis liée rceliemeot
avec aucun d'eux; je les connais pour en avoir entendu parler par un de leurs amis, M. d'Artagnan.
— Vous connaissez M. d'Artagnan? s'écria la novice à son tour en saisissant les mains de milady et en la dévorant des yeux.
Puis, remarquant l'étrange expression du regard de milady :
— Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?
— Mais, reprit railady embarrassée, mais à titre d'ami.
— Vous me trompez, madame, dit la novice, vous ave» été sa maîtresse !
— C'est vous qui l'avez été, madame, dit milady à son tour.
— Moi? dit la novice.
— Oui, vous ; je vous connais maintenant; vous êtes m*- I dame Bonacieux.
3"-& i:t,:\UCiss
^îcëîieAr ^W'
D s'arrête â la porte, il sonne. — Page 126.
La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
— Oh ! ne niez pas, répondez, reprit mil.idy.
— Eh bien ! oui, madame, je l'aime, dit la novice. Sommes-nous rivales ?
La figure de milady s'illumina d'un feu tellement sauvage, que, dans toute autre circonstance, madame Bonacieux se fût enfuie d'épouvante; mais elle était tout à sa jalousie.
— Voyons, dites, madame, reprit madame Bonacieuxavec une énergie dont on l'eût crue incapable, avei-vons été sa maîtresse ?
— Oh ! non ! s'écria milady avec un accent qui n'admettait pas le doute sur la vérité, jamais ! jamais !
— Je vous crois, dit madame Bonacieux; mais pourquoi donc, alors, vous être écriée ainsi?
— Comment, vous ne comprenez pas? dit milady, qui était déjà remise de son trouble et qui avait retrouvé toute u présence d'esprit.
— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
— Vous ne comprenez pas que M. d'Artagnan, étant mon ami, m'avait prise pour ojnBdente ?
— Vraiment .'
— Vous ne ct»mprene2 pas que je sais tout : votre enlèvement de la petite maison di' Saint-Germain, son désespoir, celu' de ses amis, leurs recbtuches depuis ce moment? Et comment voulez-vous que je oe m'étonne pas quand, sans m'en douter, je me trouve auprès de vous, dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous, qu'il aime de toute la force de son àme; de vous, qu'il m'avait fait aimer avant que je ne vous eusse vue ! Ah! chère Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin .'
Et milady tendit ses bras à madame Bonacieux, qui. convaincue par ce qu'elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu'up instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu'une amie sincère et dévouée.
— Oh 1 pardonnez-moi, pardonnez-moi ! s'écria-t-elle en se laissant aller sur son épaule, je l'aime tant!
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces de milady eussent été à la hauteur de sa haine, madame Bonacieux ne fût sortie que morte de cet embrassement.
Mais, ne pouvant pas l'étouffer, elle lui sourit.
— Oh' chère belle, chère bonne petite, dit milady, que je suis heureuse de vous voir ! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la dévorait eBectivement au rej;ard. Oui. c'est bien vous. Ah! d'après ce qu'il m'a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais parfaitement.
La pauvTe jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait d'affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces yeux si brillants, m elle ne lisait que de l'intérêt et de la compassion.
— Alors, vous saveï ce que j'ai souffert, dit madame Bonacieux, puisqu'il vous a dit ce qu'il soulTrait. Mais, souffrir pour lui, c'est du bonheur.
Milady reprit machinalement :
— Oui, c'est du bonheur.
Elle pensait à autre chose.
— Et puis, continua madame Bonacieux, mon supplice touche 3 son terme : demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n'existera plus.
— Ce soir? demain? s'écria milady, tirée de sa rêverie par ces paroles; que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelb- de lui?
— Je l'attends.
— Lui-même? d'Artagnan ici?
— Lui-même.
— Mais, c'est impossible ! il eût au siéiie de la Rochelle avec le cardinal; il ne reviendra à Paris qu'après la prise de la ville.
— Vous le croyez ainsi ; mais, est-ce qu'il y a quelque chose d'impossible à mon d'Artagnan, noble et loyal gentilhomme ?
— Oh ! je ne puis vous croire.
— Eii bien ! lisez donc ! dit, dans l'excès de son orgueil et de sa joie, la malheureu.se jeune femme, en présentant une lettre à milady.
— L'écriture de madame de Chevreuse! se dit en ellemême milady. Ah ' j'étais bien sûre qu'ils avaient des intelligences de ce côlé-là.
Et elle lut avidement ces quelques lignes :
< Ma chère enfant,
« Tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt, et il • ae vous verra que pour vous arr.icher de li prison où vo-
« tre sûreté exigeait que vous fussiez cachée; prêparez-vouf « donc au départ et ne désespérez jamais de nous.
R Notre brave Gascon vient de se montrer brave et fidélf « comme toujours; dites-lui qu'on lui est bien reconnaissant « quelque part de l'avis qu'il a donné. »
— Oui, oui, dit milady, oui, la lettre est précise, et savez vous quel est cet avis ?
— Non. Je me doute seulement au'il aura prévenu la reine de quelque nouvelle machination du cardinal.
— Oui, c'est cela sans doute, dit milady en rendant la lettre à madame Bonacieux et en laissant retomber si tête pensive sur sa poitrine.
En ce moment, on entendit le galop d'un chev&l.
— Oh! s'écria madame Bonacieux en s'élançant à la fe nêtre, serait-ce déjà lui?
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise tant de choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que, pour la première fois, la tête lui manquait.
— Lui! lui! murmura-t-elle; serait-ce lui? Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
— Hélas ! non, dit madame Bonacieux, c'est un homme que je ne connais pas. Il a l'air de venir ici. Oui, il ralentit sa course, il s'arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
— Vous êtes bi.en sûre que ce n'est pas lui ? dît-elle.
— Oh ! oui, bien sûre. -
— Vous avez peut-être mal vu?
— Oh I Je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je le reconnaîtrais, lui!
Milady s'habillait toujours.
— N'importe, cet homme vient ici, dites-vous?
— Gui, il est entré.
— C'est ou pour vous ou pour moi.
— Oh ! mon Dieu 1 comme vous semblez agitée I
— Oui, je l'avoue, je n'ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal.
— Chut! dit madame Bonacieux; on vient. Effectivement, la porte s'ouvrit et la supérieure entra.
— Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à milady.
— Oui, c'est moi, répondit celle-ci.
El lâchant de ressaisir son sang-froid :
— (Jiii me demande?
— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du cardinal.
— Et qui veut me parler? demanda milady.
— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
— Alors faites entrer, madame, je vous prie.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu! dit madame Bonacieux, .serait-ce quelque mauvaise nouvelle.'
— J'en ai peur.
— Je vous laisse avec cet étranger; mais aussitôt .son d part, si vous le permettez, je reviendrai.
— Comment donci je vous en prie.
Li supérieure et madame Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte. Un insl* après, on entendit le bruit des éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s'ouvrit et un nnninie parut,
Milady jeta un cri de joie. Cet homme, c'était le comlec'.S Rochefort, l'iinie damnée de Son Lminence.
Eif,. .:
Milady jeta un cri de joie.
LES TROIS MOUStirETAinES.
Page m. — II.