CHAPITRE III
LE CARDIKAL
fiichelieu appuya son coude sur son manuscnt, sa joue sur sa main, et regarda un instant d'Artagnan.
Nul n'avait l'œil plus profondément scrutateur que le cardinal, et le jeune nomme sentit ce regard courir par ses veines comme une fièvre.
Cependant il fît bonne contenance, tenant son feutre à la main, fl atti ndant le bon plaisir de Son Emiueuce, sans trop d'oreueil. mais aussi sans trop d'humilité.
— Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d'Artagnan du Béarn?
— Oui, monseigneur.
— 11 y a plusieurs branches de d'Artagnan à Tarbes et dans le; environs; à laquelle appartenez-vous?
— Je suis le fils du d'Artagnan qui a fait les guerres de religion avec le grand roi Henri, père de sa gracieuse Majesté.
— C'est bien cela. C'est vous qui êtes parti, il y a sept •u huit mois à peu prés, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale?
— Oui, monseigneur.
— Vous êtes venu par Meung, ou il vous est arrivé quelque chose, je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose
' — Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ee qui m'est arrivé...
— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui todiguait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
vouiau ia lui raconter Vous étiez recommandé à M. deTréviUe, n'est-ce pas?
— Oui, monseigneur; mais justement dans cette malheureuse alfaire de Meung...
— La lettre de recommandation avait été perdue, reprit l'Emineace. î f saij rela. Mais M. de Tréville est un habile physionomiste «j'" ■«■anait les hommes à la première vue, et il vous ' ; , aans la compagnie de son beau-frère, M. des Essaf,.,, en vous faisant espérer qi'.'un jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires?
— Monseigneur est parfaitement renseigné.
— Depuis ce temps-là il vous est arrivé bien des choses : vous vous êtes promené derrière les Chartreux, un joui qu'il eût mieux valu que vous fussiez ailleurs ; puis vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux de Forges; eux se sont arrêtés en route, mais vous, vous avez continué votre chemin. C'est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre
— Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais...
— A la chasse à Windsor, ou ailleurs ; cela ne regarde personne. Je sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. A votre retour, vous avez elé reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir que vous avez conservé le souvenir qu'elle vous a donné.
D'Artagnan porta la main au d" r.snt qu'il tenait de la reine et en tourna vivement le chaton en dedans ; mais il était troj! tard.
— Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le cardinal; il allait vous prier de passer »" palais. Cette visite, vous ne la lui avez pas rendue, et v avez eu tort.
— Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgràck de Votre Eminence.
— Et pourquoi cela, monsieur? Pour avoir suivi les ordres de vos supérieurs avec plus d'intelligence et de cou-
LES TROIS MOUSQUETAIRti.
rage que ne l'eut fait un autre? Encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges! Ce sont les gens qui n'obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous, obéissent .. trop bien... Et la preuve, rappelez-vous la date du jour où je TOUS avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre mémoire ce qui est arrivé ce soir-là même.
C'était le soir même qu'avait eu lieu l'enlèvement de maiaroe Bonacieui.
D Artagnan frissonna, et il se rappela qu'une demi-heure auparavant la pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par la même puissance qui l'avaii déjà fait disparaître.
— Enfin, reprit le cardinal, comme je n'entendais pas parler de vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez. D'ailleurs, vous me devez bien quelques remerciments , vous avez remarqué vous-même com-
Asscyez-voui là devant moi, monsieur d'Artagnan, vous êtes assez bon gentilhomme pour ne pas écouler debout.
bien tous avez été ménagé dans toutes les circonstance>
D'Artagnan s'inclina avec respect.
— Cela, continua le cardinal, partait non-seulement d'un sentiment d'équité naturelle, mais encore d'un plan que je m'étais tracé à votre égard.
D Ârtatinan élail de plus en plus étonné.
— Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous re-
çûtes ma première invitation ; mais vous n'êtes pas venu. Ileureuscnient rien n'est perdu parce retard, et aujourd hui vous allez l'entendre. Asseyez-vous là devant moi, monsieur d'Arl.ignan ; vous êtes assez bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.
Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, kquel était si étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit un second signe de son interlocuteur.
— Vous êtes brave, monsieur d'Artagnan, poursuivit
LES TROIS MOUSQUETAIKES.
rEminence; vous êtes prudent, ce qui vaul mieux. J'aime les hommes de tête et de cœur, moi. Ne vous effrayez pas, dit-il en souriant: par les hommes de cœur, j'enifnds les hommes de courage; mais tout jeune, et à peine l'iitrant dans le monde que vous êtes, vous avez des enr'i rais puissants Si vous D'y prenez garde, ils vous per- <ront ! '
— Hélas! monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien facilement sans doute, car ils sont forts et bien appuyés, tandis que moi je suis seul.
Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous
avez déjà fait beaucoup, et vous ferez encore plus, ji n'en doute pas. Cependant vous avez, je 1,- crois, besoin a'ètre guidé dans l'aventureuse carrière que vous avez entre;irise.
Le roi passa eu re.vue les mousquetaires. — Face 14.
C2I', si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris avec l'ambitieuse idée de faire lortunî.
— Je suis dans l'âge des (olUs espérances, monseigneur, dit d'Artagnan.
— IL n'y a de folles espérances çjue pour les sots, monsieur, et vous êtes homme d'esprit. Voyons , que diriezvous d'une enseigne dans mes gardes, et d'une r/)mpagnie après la campagne '
— Ah ! monseigneur!...
— Vous acceptez, n'est-ce pas ?
— Monseigneur.... reprit d'Artagnan d'un ati embarrassé.
— Comment, vous refusez? s'écria le cardinal avec étonnement.
— Je suis dans les gardes de Sa Majesté , monseigneur, et je n'ai point de raisons d'être mécontent
— Mais il me semhle.dil l'Eminence, que mes gardes ;\ moi sont aussi les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu'on serve dacis un corps frannais, ou sert le roi.
- Monseigneur, Voire Emiueuce a mal compris mes paroles.
— Vous voulez un prétexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien 1 ce prétexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre, l'occasion que je vous offre, voiki pour le monde; pour vous le besoin de protections sûres. Car il est bon que vous sachiez, monsieur d'Artagnan, que j'ai reçu des plaintes graves contre vous. Vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.
D'Artagnan rougit.
— Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de papiers, j'ai l.i tout un dossier qui vous concerne. Mais, avant de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution, et vo» services, bien dirigés, au lieu de vous mener à mal, pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez et décidez-vous.
— Votre boni.' me confond, monseigneur, répondit d'Artagnan, et je reconnais dans Votre Eminence une grandeur d'.ime qui me fait petit comme un verre de terre; mais enliii, puisque monseigneur me permet de lui parler franchement...
D'Artagnan s arrêta
— Oui. parlez.
— Eh bien ' je dirai à Votre Eminence que tous mes amis iont aux mousquetaires et aux gardes du roi , et que mes ennemis, par une fatalité inconcevable, sont à Votre Eminence. Je serais donc mal venu ici, et mal regardé l,i-b.is, si j'acceptais ce que m'olTre monseigneur.
— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire de dédain.
— Monseigneur, Votre Eminence est cent fois trop lionne pour moi, et, au contraire, je pense n'avoir point encore fait assez pour être digne de ses bontés. Le siège de la Rochelle va s'ouvrir, monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Eminence, et, si j'ai eu le bouheurde me conduire à ce siège de telle façon que je mérite d'attirer ses regards. eh bien : après, j'annii au moins derrière moi quelque action d'éclat pour justilier In protection dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire à son temps. Peut-être plus tard auraije le droit de me donner; à cette heure, j'aurais l'air de me vendre.
— C'est-à-dire i|ue vous refusez de me servir, monsieur? dit le cardinal avec un ton de dépit dans lequel perçait cepeiiilant une sorte d'estime. Demeurez donc iibre, et' gardez vos haines et vos sympathies.
— Monseigneur...
— Bien. bien, dit le cardinal; je ne vous en veux pas; mais vous comprenez : on a assez de défendre ses amis et de les récompenser ; on ne doit rien à ses ennemis. Et cependant, je vous donnerai un conseil. Tenez-vous bien, nioiisii'ur d'Artagnan, car, du moment où j'.iur.ii retiré ma ■nain de dessus vous, je n'achèterais pas votre vie une obole.
— J'y tricherai , monseigneur, répondit le Gascon avec une humble assurance.
• — Songez plus tard, et à un certain moment, s'il vous arrive malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai été vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât pas.
— J'aurai, qiioi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main sur sa poitrine el en s'inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre Eminence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.
— Eh bien ! donc, comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous nous reverrons après la campagne. Je vous illivrai des yeui, car je serai là-bas, continua le cardinal eu montrant du doigt à d'Artagnan une uiagaifiguc armure
qu'il devait endosser. Et à noire retour, eh bien! nous compterons.
— Ah! monseigneur! s'écria d'.\rtagn,in, épargnezmoi le |joids de votre disgrâce; restez neutre, monseigneur, si vous trouvez que j'agis en galant homme.
— Jeune homme, dit lîichelieu, si je puis vous dire encore une fois ce que je vous ai dit aujouro'hui. je vous promets ie vous le dire.
Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible ; elle consterna d'Artagnan plus que n'eût fait une menace, car c'était un avertissement.
Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque malheur qui le menaçait. 11 ouvrit la bouche pour roiiondro; mais, d'un geste* hautain, le cardinal le congédia.
D'Artagnan sortit; mais à la porte le cœur fut prêt à lui manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrât.
Cependant la figure grave et sévère d'Athos lui apparut.
S'il faisait avec le cardinal le pacte que celui-ci lui proposait. Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le renierait.
Ce fut cette crainte qui le re'.iut, tant est puissante l'influence d'un caractère vraiment grand sur tout ce qui l'en ■ toure.
D'Artagnan descindit par le même escalier qu'il était entré ; il trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son retour, et qui commençaient à s'inquiéter. D'un mot d'Artagnan les rassura, et l'ianchet courut prévenir les autres postes qu'il était inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maitre était sorti sain et sauf du Palais-Cardinal.
Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s'informèrent des causes de cet étrange rendez- vous ; mais d'Artagnan se contenta de leur dire que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refusé.
— Et vous avez eu raison ! s'écrièrent d'une seule voix Porthos et Aramis.
Athos tomba dans une profonde rêverie, et ne répondit rien
Mais, lorsqu'il fut seul avec d'Artagnae
— Vous avez fait ce que vous deviez faire, lui dit-il; mal» peut-être avez-vous eu tort.
D'Artagnan poussa un soupir, car cette voix répondait à une voix secrète de son âme qui lui disait que de grands malheurs l'attendaient.
La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ.
D'Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville.
A cette heure on croyait encore que la séparation des gardes el des mousquetaires serait momentanée.
Le roi tenant son parlement le jour même, et devant partir le lendemain, M. de Tréville se contenta de deiiiander à d'Artagnan s'il avait brsoin de lui; mais d'Artagnan répondit qu'il avait tout ce qu'il lui fallait.
La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville qui avaient fait amitié ensemble.
On se quittait pour se revoir quand il plairait à Dieu, el s'il |ilais,it à Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car en pareil cas un ne peut conibatlre l'extrême préoccupation que par l'extrême insouciance.
Le lendemain, au premier son de; troiiipeltes, les nmh se uuitleri'nt ; les mousqiietain^ coururent à l'hôtel i» M. (le Tréville, les gardes a criui de M. des Essarts.
Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue.
Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui dt^'itde sa hauu: mine
En effet, la veille la flévre l'avait pris au milieu du parlement, et landis qu'il tenait son lit âe justice.
Il n'en était pas moins décidé à parlir le soir même, et, malgré les observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer si revue, espérant, par ce premier coup de vii^ueur, vaincre la maladie qui commençait à s'emparer de lui.
La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche. les mousmietaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit à Porthos d'aller faire, avec son superbe équipage, un tour dans la rue aux Ours.
La procureuse le vit passer avec son uniforme neuf et sur son beau cheval.
Elle aimait trop Porthos pour le laisser passer ainsi; elle lui fit signe de descendre et de venir auprès d'elle.
Porthos était magniflque; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait, sou épée lui battait fièrement les jambes.
Cette fois les clercs n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un coupeur d'oreilles.
Le mousquetaire fut introduit i)rès de M. Coquenard, dont le petit œil gris brilla de colère en voyant son prétendu cousin tout llamboyanl.
Cependant une chose le consola intérieurement, c'est qu'on disait partout que la caniij^rgne serait rude : il es| érait tout doucement au fond du cœur que Porthos y serait tue.
Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui Ri SCS adicu.x.
Maitre Coquenard lui souhaita toutes sortes de prospérités.
(Juaut d madame Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes ; mais on ne tira aucune mauvaise pensée de sa douleur ; on la savait fort attachée à ses parents, pour lesquels'
elle avait toujours eu de cruelles disputes avec son mari.
Tant que la procureuse put suivre des yeux son beau cousin, elle agita un mouchoir en se pencliant hors de la fenêtre à faire croire qu'elle voulait se précipiter.
Porthos reçut toutes ces marques de tendresse en homme habitué à de pareilles démonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et l'agita en signe d'adieu.
De son côté, Aramis écrivit une longue lettre.
A qui ? Personne n'en savait rien.
Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir même pour Tours, attendait cette lettre mystérieuse.
Alhos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin d'Espagne,
Pendant ce temps, d'Artagnan défilait avec sa compagnie.
En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour regarder gaiement 'a Bastille, à laquelle il avait échappé jusqu'alors.
Comme c'était la Bastille seulement qu'il regardait, il ne vil point miludy, qui, montée sur un cheval Isabelle, le désignait du dnigl à deux hommes d'assez mauvaise mine, qui s'approcbcrent lussilôl des rangs pour le reconnaître.
Sur une interrogation qu'ils firent du regard, milady répondit |iar un signe que c'était bien lui.
Puis, certaine qu'il ne pouvait plus y avoir de méprise dans l'exécuUon de ses ordres, elle piqua son cheval et disparut.
Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés qu'un domestique sans livrée tenait es main en les attendant.