CHAPITRE XXIX
liXECimoii
(1 était minuit à peu prés; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de l'orage, se levait derrière la petite ville d'Armentiéres, qui détachait 'ur sa lueur blafarde la silhouette sombre de ses maisons, !t le squelette de son haut clocher découpé à jour; en face, a Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d'étain fondu, '.andis que, sur l'autre rive, ou voyait la masse noire des ar- Dres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. A gauche s'élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà et là, dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps, un large éclair ouvrait l'horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait, comme un effrayant cimeterre, couper le ciel et l'eau en deux parties, l'as un soufUe de vent ne passait dans l'atmosphère alourdie, un silence de mort écrasait toute la nature, le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes, ranimées, jetaient leur parfum avec plus d'énergie.
Deux valets traînaient milady, qu'ils tenaient chacun par un bras. Le bourreau marchait derrière; lord de VVinter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers. •
Les deux valets conduisaient milady du côté de la rivière : sa bouche était muette; mars ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, .suppliant tour à tour chacun de ceux qu'elle regardait.
Comme elle se trouvait à quelques pas en avant, elle dit aux valets :
— Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais, si vous me livrez à vos maîtres, j'ai ici prés des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort.
Grimaud hésitait, Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de milady, s'approcha vivement ; lord de VVinter en fit autant.
— Renvoyez ces valets, dit-il ; elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrivée au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s'écrier :
— Vous êtes des l.iches, vous êtes de misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égouger une pauvre femme; prenez garde, si je ne suis pas secourue, je serai vengée!...
— Vous n'êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n'appartenez pas à l'espèce humaine : vous êtes un démon échappé de l'enfer et que nous allons y faire rentrer.
— Ohl messieurs les hommes vertueux, dit milady, faites attention que celui de vous qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
— Le bourreau peut tuer sans être pour cela un assassin, madame, dit l'homme au manteau en frappant sur sa larg« épée : c'est le dernier juge, voilà tout. Nachrichter, comm* disent nos voisins les Allemands.
Et, comme il la liait en disant ces paroles, milady pou.ssa deux ou trois cris sauvages qui firent un effet sombre et étrange en s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
— Mais, si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous m'accusez, hurlait milady, conduisez-moi devant un tribunal; vous n'êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
— Je vous ai proposé Tyburn, dit railord de Winter, pourquoi n'avez-vous pas voulu ?
— • Parce que je ne veux pas mourir, s'écria milady en Se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir !
— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d'Artagnan.
— J'entrerai dans un •".loître, je me ferai religieuse, dit milady.
— Vous étiez dans un cloitre, dit le bourreau, et vous en êtes sortie pour perdre mon frère.
Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux. Le bourreau la souleva sous les bras et voulut l'emporter vers le bateau.
— Oh ! mon Dieu ! cria-t-elle, mon Dieu i allez-vous done me noyer?
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d'Artagnan, qui d'abord était le plus acharné à la poursuite de milady, se laissa aller sur une souche et pencha sa tète, se bouchant les oreilles avec les paumes de ses mains, et cependant, malgré cela, il l'entendait encore menacer et crier.
D'Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le cœur lui manqua.
— Oh I je ne puis voir cet affreux spectacle, dit-il ; je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi.
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'était reprise à une lueur d'espérance.
— D'Artagnan ! d'Artagnan ! cria-t-elle, souviens-loi que je t'ai aimé !
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle. Mais Athos tira son épée et se mit sur son chemin.
— Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous croiserons, le fer ensemble.
D'Artagnan tomba à genoux et pria.
— Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
— Volontiers, monseigneur, dit le bourreau, car, aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma fonction sur celte femme.
— C'est bien
Athos fit un pas vers milady.
— Jo vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fan je vous pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par lu désespoir où vous m'avez jeté. Mourez en paix !
Lord de Winter s'avança à son tour.
— Je vous pardonne, dit-il, l'assassinat de mon trere, l'assassinat de Sa Grâce lord Buckingham; je vous pardonu"
la mort dn pauvre Fellon ; je vons pardonne vos tentatives (urma personne. Mourez en paix!
— El raoi, dit d'Artagnan, pardouncz-m»i, madame, d'a- Toir, par une fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqué votre colère, et, en échange , je vous pardonne le neurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles
sur moi. Je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourei
en paix!
— l am lostl murmura en anglais milady. / must die.
— Oui, OUI, murmura Athos, qui parlait l'anglais comme sa langue maternelle ; oui, vous êtes perdue, oui, il faal mourir
— Oii vais-je mourir/ domanda-l-elle.
Alors, elle se reieva d'elle-même, jeta tout autour d'olle de ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un œil de mme.
Elle ne vit rien.
Elle écoula, et n'entendit rien. Klle n'éuit entourée que d'ennemis.
— Ou vais-je mourir? demanda-elle.
— Sur l'autre rive, répondit le bourreau.
Alors, il la Gt entrer dans la barque, et, comme il allait y metlri; lo piod pour la suivro, Athos lui donna une somma d'argent.
— Tenez, dit-il, voici le prix de l'exécution; ofue l'on Toie bien que nous agissons en juges.
— C'est bien, dit le bourreau, et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n'accomplis pas mon métier. mais mon devoir.
i\ il jeta l'argent dans la rivière.
— Voyez, dit Athos, celle femme a un enfant, et cependant elle n'a pas dit un mol de son enfant!
Le bateau s'éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l'exéculeur. Tous les autres demeurèrent sur la rive droite, ou ils étaient tombes .i genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac
Al«r< on Tit de l'intre nve le bourreau lerer lentement m deux bru.
ious le reflet d'un nuage pâle qui surplombait l'eau en ce
momeni.
On le vit aborder sur l'autre rive ; les personnages se découpaient en noir sur l'horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds ; en arrivant prés du rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide : en arrivant au haut du talus, elle glissa et loniba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute : elle comprit que le ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors, on vit de l'autre rive le bourreau lever lentement ses deux bras ; un rayon de la lune refléta sur la lame de sa
fSO
large épée, les deux bras retombèrent ; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquée s'affaissa sous le coup.
Alors, le bourreau détacha son manteau rouge, retendit a terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et, suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :
— Laissez passer la justice de Dieu ! cria-l-il à haute von.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se referma sur lui