‹ Les trois mousquetaires. IllustrésChapitre 33 sur 35 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

•P USSlSEk M CARDmAL

Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris, ils étaient restés dans les limites de leur congé, et, le même soir, ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.

— Eh bien! messieurs , leur demanda le brave capitaine. Tons ètes-vous bien amusés dans votre excursion'.'

— Prodigieusement! répondit Athos les dents serrées.

' Le K du mois suivant, le roi, tenant la promesse i(u'il •*ki( f.-iite an cardinal de revenir i la ilocbelle, quittait Taris

tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s'y répandre que Buckingham avait été assassine.

Quoique prévenue que l'homme qu'elle avait tant aimé courait qn danger, la reine, lorsqu'on lui annonça cette mort, ne voulut pas la croire; il lui arriva même de s'écrier imprudemment :

— C'est faux ' il vient de m'écrire

Mais, le lendemain, il lui fallut bien ajouter foi à cette nouvelle; Laportc, retenu comme tout le monde en Angleterre par les ordres du roi Charles 1", arriva porteur du dernier et funèbre présent que Buckingham envoyait à la reine.

La joie du roi avait été trés-vive; il ne se donna pas la poiiie de la dissimuler, et la fit même éclater avec aifectatinn devant la reine. Louis XIH, comme tous les cœurs faibles, manquait de générosité.

» Mais hieiitôt le roi redevint sombre et malade : son front n'était pas d« ceux qui s'éclaircissont pour longtemps; kl

LES TROIS iJiOUSQUETAIRES.

sentait qu'en retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y retournait.

ue cardinal était pour lui le serpent fasciiiateur, et il était, lui, l'oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir échapper à ce serpent.

Aussi le retour vers la Rochelle était-il profondément triste. Nos quatre amis surtout faisaient Tétonnement de leurs camarades; ils voyageaient ensemble côte à côte, l'œil sombre et la tête baissée. Alhos relevait seul de temps en temps son large front, un éclair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis, pareil à ses camarades, il se laissait de nouveau aller à ses rêveries.

Un jour que le roi avait fait halte sur la roule pour voler h pie et que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de suivre la chasse, s'étaient arrêtés dans un cabaret sur la graud'route, un homme, qui venait de la Rochelle à franc ètrier. s'arrêta à la porte pour boire un verre de vin et plongea son regard dans l'intérieur de la chambre où étaient attablés les quatre mousquetaires.

— Holà! monsieur d'Artagnan, diUil, n'est-ce point vous que je vois là-bas ?

D'Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qui l'appelait, c'était son fantôme, c'était son inconnu de Meung, de la rue des Fossoyeurs et d'Arras.

D'Artagnan tira son épée et s'élança vers la porte.

Mais cette fois, au lieu de fuir, l'inconnu s'élança à bas de cheval et s'avança à la rencontre de d'Artagnan.

— Ah! monsieur dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin. Celte fois, vous ne m'échapperez pas.

— Ce n'est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois je vous cherchais. Au nom du roi, je vous arrête.

— Cnninient! que dites-vous? s'écria d'Artagnan.

— Je dis que vous ayei a me rendre votre epee, monsieur, «t cela sans résistance. Il y va de la tête, je vous en avertis.

— (Jui êtes-vous donc? demanda d'Artagnan en baissant ton épée, mais saijis la rendre encore.

— Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l'inconnu, ''écuyer de M. le cardinal de Richelieu, et j'ai ordre de vous ramener à Son Eminence.

— Nous retournons auprès de Son Eminence, monsieur le chevalier, dit Alhos en s'avançant, et vous accepterez bien la parole de M. d'Artagnan qu'il va se rendre en droite ligne à la Rochelle.

— Je dois le remettre entre les mains de gardes qui le ramèneront au camp.

— Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de gentilshommes ! Mais, sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant le sourcil, M. d'Artagnan ne nous quittera pas.

Le chevalier de Rochefort jeta un coup d'œil en arriére, et vit que Porlhos et Aramis s'étaient placés entre lui et la porte ; il comprit qu'il était complètement à la merci de ces quatre hommes.

— Messieurs, dit-il, si M. d'Artagnan veut me rendre son épée et joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de iotre promesse de conduire M. d'Artagnan au quartier de monseigneur le cardinal

— Vous avez ma parole, monsieur, dit d'Artagnan, et voici mon épée.

— Cela me va d'autant mieux, ajouta Rochefort, qu'il faut que je continue mon voyage.

— Si c'est pour rejoindre milady, dit froidement ÂthGs, c'est inutile, vous ne la retrouverez pas.

— Qn'est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.

— Revenez a« camp et vous le saiirex.

SoebefftTt demeura un instant pensif; puis, comme on n'éplns qu'à une journée de Surgéres, jusqu'o» le cardinal

devait venir au-devant du roi, il résolut de soivre le conseil d'Alhos et de revenir avec eux.

D'ailleurs, ce retour lui offrait un avantage, c'était de surveiller lui-même son prisonnier.

On se remit en route.

Le lendemain, à trois heures de l'après-midi, on arriva t Surgéres; le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y échangèrent force caresses, se félicitèrent du heureux hasard qui débarrassait la France de l'ennemi acharné qui ameutait l'Europe contre elle. Après quoi, le cardinal, qui avait été prévenu par Rochefort que d'Artagnan était arrêté, et qui avait hâte de l'interroger, prit congé du roi, en l'invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue, qui étaient achevés.

En revenant le soir à son quar^tier dn pont de Pierre, le cardinal trouva debout, devant la porte de la maison c^u'il habitait, d'Artagnan sans épée et les trois mousquetaires armés.

Cette fois, comme il était en force, il les regarda sévèrement et lit signe de l'œil et de la main à d'Artagnan de le suivre.

D'Artagnan obéit.

— Nous t'attendrons, d'Artagnan, dit Athos assez haut pour que le cardinal l'entendit.

Son Eminence fronça le sourcil, s'arrêta un instant, puis continua son chemin sans prononcer une seule parole-

D'Artagnan entra derrière le cardinal ; et Rochefort derrière d'Artagnan : la porte fut gardée.

Son Eminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet, et fit signe à Rochefort d'introduire le jeune mousquetaire.

Rochefort obéit et se retira.

D'Arlagnan resta seul en lace au cnrdUiat, cetait la.se. conde entrevue avec Richelieu, et il avoua depuis qu'il avait été bien convaincu que ce serait la dernière.

Richelieu resta debout appuyé contre la cheminée, une table était dressée entre lui et d Artagnan.

— Monsieur, dit le cardinal, vous avez été arrêté par mes ordres.

— On me Ta dit; monseignear.

— Savez-vous pourquoi?

— Non, monseigneur, car la seule chose pour laquelle je pourrais être arrêté est encore inconnue de Son Eminence.

Richelieu regarda fixement le jeune homme

— Oh ! oh ! dit-il, que veut dire ceci?

— Si monseigneur veut m'apprendre d'abord les crimes que l'on m'impute, je lui dirai ensuite les faits que j'ai accomplis.

— On vous impute des crimes qui ont fait choir des tête» plus hautes que la vôtre, dit le cardinal.

— Lesquels, monseigneur? demanda d'Artagnan avec ua calme qui étonna le cardinal lui-même.

— On vous impute d'avoir correspondu avec les ennemi» du revaume, on vous impute d'avoir surpris les secrets de l'Etat", on vous impute a'avoir essayé de faire avorter le» plans de votre général.

— Et qui m'impute cela, monseigneur? dit d'Artagnan,

3ui se doutait que l'accusation venait de milady; une femme èlrie par la justice du pays, une femme qui a épousé un homme en France et un autre en Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari, et qui a tenté de m'empoisonner moi-même.

— Que dites-vous donc là, monsieur? s'écria le cardinal étonné ; et de quelle femme parlez-vous ainsi ?

— De milady de Winter, répondit d'Artagnan, oui, de milady de Winter, dont sans doute Votre Eminence ignorait tous les crimes lorsqu'elle l'a ignorée de sa confiance

— Monsieur, dit le cardinal, si milady de VVinler a cominis les crimes que vous dites, elle sera punie.

— Elle l'est, monseigneur.

— El qui l'a punie?

— ^ous

— Elle est en prison 7

— Elle est morte.

— Morte ! répéta le cardinal, qui ne pouvait croire à ce qu'il entendait: morte! n'avez-vous pas dit qu'elle était morte ?

— Trois fois elle avait essayé de me tuer, et je lui ai pardonné; mais elle a lue la femme que j'aimais, alors.

ïA, Bc e ii'-c

— Mes amis et moi, nous l'avons jugée et condamnée,

me.'! iniis et moi, nous l'avons prise, jugée et condamnée.

D'A ilaciiaii alors raconta l'empoisonnement de madame Bonar.iDX dai»s le couvent des (;.irmélile.s de Célhunc, le ju- Ettinri t dans la UMitop isolée, l'exécutioD sur les bords de UUi.

l'n frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne frissonnait pas facilement.

Mai.s tout à coup, comme subissant l'iiillnencc d'un<> pensée muette, la physionomie du cardinal, sombre jusqu'alors, s'éclaircit peu à peu et arriva à la plus parfaite sérénité.

— Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contr'tstait

iTec la sévérité de ses paroles, vous vous êtes constitués juges sans penser que ceux qui n'ont pas mission de punir et qui punissent sont des assassins.

— Monseigneur, je vous jure que je n'ai pas eu un instant l'intention de défendre ma tête contre vous, je tubirai le châtiment que Votre Eminence voudra bien

m'infliger. Je ne tiens pas asseï à la vie pour craindre la

mort.

— Oui, je le sais, vous êtes homme de cœur, monsieur, dit le cardinal avec une voix presque affectueuse : je puis donc vous dire d'avance que vous serez jugé , condamne même.

— Tooei, mon cher Athot, foOk, dit-B, qui vous rewenl tout naiorellemem. — Vux 15t

— Dn autre pourrait répondre à Votre Eminence qu'il a sa grâce dans sa poche; moi, je me contenterai de vous dire : orminnez, monseigneur, je suis prêt.

— Votre grâce? dit Richelieu surpris.

— Oui. monseigneur, répondit d'Artagnan

— Et signée de qui?... du roi?...

Le cardinal prononça ces mots avec nue singulière expression de mépris.

— Non, de Votre Eminence.

— De moi ! Vous êtes fou, monsieur.

— Monseigneur reconnaîtra sans doute son éeriture.

Et d'Arla^nan présenta au cardinal le précieux papier qu'Alhos avait arraché à mtiady et qu'il avait donné à d'Artagnan pour lui servir de sauvegarde.

Son Eminencej)rit le papier, et lut d'une voix lente et en appuyant sur chaque syllabe :

« C'est par mon ordre et pour le bien de l'Etat que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait.

4 Au camp de la Rochelle, ce 5 août 1628.

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