‹ Les trois mousquetaires. IllustrésChapitre 34 sur 35 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

Le cardinal, après avoir lu ces deux lignes, tomba dans une rêverie profonde, mais il ne rendit pas le papier à d'Arlagnan.

— Il médite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit tout bas le Gascon. Eh bien ! ma foi, il verra comment meurt un gentilhomme.

Le jeune mousquetaire était en excelleiite disposition pour trépasser héroïquement.

Richelieu pensait toujours, roulait et déroulait le papier datts sa main. Enfin, il leva la tête, fixa son regard d'aigle sur celte physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonné de larmes toutes les souffrances gu'il avait endurées depuis un mois, et songea, pour la troisième ou quatrième fois, combien cet enfant de vingt ans avait d'avenir et quelles ressources son activité, son courage et son esprit pouvaient offrir à un bon maitre.

D'un autre côté, les crimes, la puissance, le génie infernal de milady, l'avaient plus d'une fois épouvanté. 11 sentait comme une joie secrète d être à jamais débarrassé de ee complice dangereux.

Il déchira lentement le papier que d'Artagnan lui avait si généreusement remis. ,

— Je suis perdu, dit en lui-même d'Artagnan.

Et il s'inclina profondément devant le cardinal en homme qui dit :

— Seigneur, que votre volonté soit faite.

Le cardinal s'approcha de la table, et, sans s'asseoir, écrivit quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers étaient déjà remplis, puis il y apposa son sceau.

— Ceci est ma condamnation, dit d'Artagnan, il m'épargne l'ennui de la Bastille et les lenteurs d'un jugement. C'est encore fort aimable à lui.

— Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris un blanc seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce orevet : vous l'écrirez vous-même.

D'Artagnan prit le papier en hésitant et jeta les yeux lessug.

C'était une lieutenance dans les mousquetaires. D'Artagnan tomba aux pieds du cardinal.

— Monseigneur, dit-il, ma vie est A vous, disposez-en désurmai'; ; mais cette faveur que vous m'accordez, je ne la mérite pas : j'ai trois amis qui sont plus dignes. .

— Vous êtes un hrave garçon, d'Artagnan, interrompit le cardinal en lui frappant familièrement sur l'cpaulc, charmé qu'il était d'avoir vaincu celle nature rebelle; faites de ce brevet ce qu'il vous plaira, puisque le nom csi en blanc; seulement rappelez, vous que c'e^l à vous que je le donne.

— Je ne l'oublierai jamais, répondit d'Artagnan ; Votre Bmineuce peut en ^ire certaine.

Le cardinal se retourna et dit à haute voii :

— flocheforl

Le chevalier, qui sans doute se tenait derrière la porte, entra aussitôt.

— Rocheforl, dk le cardinal, vous voyez M. d'Artagnan; je le reçois au nombre de mes amis. Ainsi donc, que l'on s'embras'se et que l'on soit sage si l'on lient à conserver sa tête.

Rocheforl et d'Artagnan s'embrassèrent du bout des lèvres; mais le cardinal était là qui les observait de son œil vigilant.

Ils sortirent de la chambre en même temps.

— Nous nous retrouverons , n'est-ce pas , monsieur, dirent-ils.

— Quand il vous plaira, fit d'Artagnan.

— L'occasion viendra, répondit Rocheforl.

— Hum ! fil Richelieu en ouvrant la porte.

Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son Eminence.

— Nous commencions à nous impatienter, dit Athos.

— Me voilà, mes amis, répondit d'Artagnan, non-seulement libre, mais en faveur.

— Vous nous conterez cela.

— Dés ce soir. Mais, pour le moment, séparons-nous.

En effet, dès le soir même, d'Artagnan se rendit au logis d'Athos, qu'il trouva en train de vider sa bouteille de vin l'Espagne , occupation qu'il accomplissait religieusement tous les soirs.

11 lui raconta ce qui s'était passé entre le cardinal et lui, et tirant le brevet de sa poche :

— Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout naturellement.

Athos sourit de son doux et charmant sourire.

— Ami, dit-il, pour Athos, c'est trop; pour le comte de la Fére, c'est trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous ; hélas ! mon Dieu, vous l'avez acheté assez cher.

D'Artagnan sortit de la chambre d'Athos et entra dans celle de Porlhos.

11 le trouva vêtu d'un magnifique habit, couvert de broderies splendides, et se mirant dans une glace.

— Ah I ah ! dit Porlhos, c'est vous, cher ami ; comment trouvez-vous que ce vêtement me va ?

— A merveille, dit d'Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui vous ira mieux encore.

— Lequel? demanda Porlhos.

— Celui de lieutenant aux mousquetaires.

D'Artagnan raconta à Porlhos son entrevue avec le cardinal, et tirant le brevet de sa poche :

— Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus et soyez bon chef pour moi.

Porlhos jeta les yeux sur le brevet et le rendit à d'Artagnan au grand élonncmenl du jeune homme.

— Oui, dit-il. cela me flatterait beaucoup, mais je n'aurais pas assez longtemps à jouir de celte faveur; pendant notre expédition de Bélhune, le mari de ma duchesse est mort, de .sorte que, mon cher, le coffre du défunt me tendant les bras, j épouse la veuve. Tenez, j'essayais mon habit de noces. Garoez la lieutenance, mon cher, gardez.

El il rendit le brevet à d'Artagnan.

l>e jeune homme entra chez Aramis.

JiS TROIS MOUSQUETAIRES.

Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son livre d'heures ouvert.

Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la troisième fois son brevet de sa poche :

— Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit-il, acceptez ce brevet; vous l'avez mérité plus que personne par votre sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats

— Hélas ! cher ami, dit Aramis. nos dontéres aventures m'ont dégoûté tout à fait de la vie d'homme d'épée. Cette fois, mon parti est pris irrévocablement : après ie siège, j'entre chez les lazaristes. Gardez ce brevet, d Artagnan ; le métier des armes vous convient ; vous serez un Brave et aventureux capitaine.

D'Art«gnao. l'œil humide de reconnaissance et bnliant de

joie, revint à Athos, qu'il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de malaga à la lueur de la lampe.

— Eh bien 1 dit-il, et eux aussi m'ont refusé.

— Cest que personne, cher ami, n'en était plus digne qu« vous.

Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d'Artagnan et le lui rendit.

— Je n'aurai donc plus d'amis, dit le jeune homme. Hélas ! plus rien que d'amers souvenirs.

Et il laissa tomber sa tète entre ses mains, tandis que deux larmes roulaient le long de ses joues.

— VoQS êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le temps de se changer en doux souvenirs.

LES TROIS MOUSl^UETAlRES.

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