CHAPITRE VI
l'aDBERCE du cnLOMBlER KOITGI.
A peine arrivé au camp, le roi. qui avait si grande hSte de se trouver en face de l'ennemi, et qui partnseait la haine du cardinal contre Buckingham. voulut faire d'abord toutes les disposiliiins, d'abord [lour chasser les .anglais de l'ile de Ré, ensuite pour presser le siège de la Rochelle; mais, malgré lui, il fut relardé par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg contre le duc d'Angoulème.
.MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France el réclamaient leur droit de commander l'armée sous les ordres du roi ; mais le cardinal, qui craignait que Bas.sompierre, huguenot au fond du cœur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois. ses frères en religion, poussait au contraire le duc d'Angoulème, ■^ue le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général.
II en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l'armée, on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier.
Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis la Leu jusqu'à Dompierre; le duc d'Angoulème prit les siens à l'est , depuis Dompierre jusqu'à Périgny, et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu'à Angoutin.
Le logis de Monsieur était à Dompierre Le logis du roi était tantôt à Estrée, tantôt à la Jarrie Enfin, le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de la Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.
De cette façon. Monsieur surveillait Bassompierre, le roi, !e duc d'.\ngôulême, et le cardinal M. de Schomberg.
.\ussitôt cette organisation établie, on s'était occupé de chasser les Anglais de l'ile.
La conjoncture était favorable.
Les Anglais, qui ont avant toutes choses besoin de bons vivres pour être bons soldats, ne mangeant une des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient torce malades dans leur camp; de pins, la mer, fort dangereuse à cette époque de l'année sur toutes les côtes de l'ouest, meltiit tous les jours quelque petit bâtiment à mal, et la plage, depuis la pointe de l'Aiguillon jusqu'à la tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte de pinasses, de roberges et de felouques brisées; il en résultait (jue même les gens du roi se tinssent-ils dans leur camp, il était évident qu'un jour où l'autre Buckingham. qui ne demeurait dans I île de Ré que par entêtement, serait obligé de lever le siège.
Mais comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait en finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
Notre intention étant, non pas de faire un journal du siège, mais au contraire de n'en rapporter que les événement qui ont trait a l'histoire que nous racontoiiî, nous nous contenterons de dire en aeus mots quo l'entreC'ise réussit au grand contentement du roi et à la grande gloire de M. le cardinal.
Les Anglais, repoussés pied à pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l'ile de Loie, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes, parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenants-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt genlilshummes de qualité, «[uatre pièces de canon et soixante drapeaux, qui furent apportés à Paris par Claude de Saint- Simon el suspendus en grande pompe aux voûtes de Notrebami-
Des Te Deum furent chantés au camp, et de là .se rèpan dirent dans toute la France.
Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siése sans avoir, du moins momentanément, rien à craindre de^a par' des .\nglais
Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'était qu>momentané.
Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaîgu, avait été pris, et l'on avait acquis la preuve d'une ligue er tre l'Empire, l'Espagne, l'Angleterre et la Lorraine.
Cette ligue était formée contre la France.
De plus, dans le logis de Buckingham, qu'il avait et forcé n'abandonner précipitamment, on avait retrous-é de papiers qui confirmaient cette ligue, à ce qu'assure M. 1 cardinal dans ses .Mémoires, et qui compromettaient for madame de Chevieuse, et par conséquent la reine.
(rètait sur le cardinal que pesait toute la responsabilitt car on n'est pas ministre absolu sans être responsable.
.\ussi, toutes les ressources de son vaste génie étaientelles tendues nuit et jour et occupées .-i écouter le moindrt bruit qui s'élevait dans un des grands royaumes de l'Europe.
Le cardinal connaissait l'activité et surtout la haine de Buckingham ; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence était perdue.
La politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs représentants" dans le cabinet du Louvre, ou elles n'avaient encore que des partisans.
Lui, Richelieu, le ministre français, le minisire national par excellence, était perdu ; le roi qui. tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant hait son mailre, l'abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur el de la reine.
Il était donc perdu, et peut-être la France avec lui ; il fallait parer à tout cela.
Aussi, vit-on les courriers, devenus à chaque instant pins nombreux, se succéder nuit et jour dans celle petite maison du pont de la Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.
C'étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu'il était facile de reconnaître qu'ils appartenaient surtout à l'église militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies ; enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui sentaient l'homme de qualité d'une lieue à la ronde.
Puis encore d'autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.
11 est vrai que les ennemis de Son Eminence disaient que c'était elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin d'avoir, le cas échéant, le droit de représailles; mais il ne faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs ennemis.
Ce qui n'empêchait pas au reste le cardinal, à qui ses plus acharnés détracteurs n'ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire force courses nocturnes, tantôt pour cornmuniquer au duc d'Angoulème des ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt pour conférer avec Quelque messager qu'il ne voulait pas qu'on laissât entrer chez lui.
De leur côté, les mousquetaires, qui n'avaient pas grand'chose à faire au siège, n'étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie.
C?la leur était d'autant plus aisé, à nos trois compagnons surtout, qu'étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de s'attarder et de rester, après la fermeture du camp, avec des permissions particulières.
Or, un soir que d'Artagnan, qui était de tranchée, n'avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de leurs manteaux de guerre, une main sur la crosse de leur pistolet, revenaie t to>-" 'rois d'une buvette qu'Athos avait découverte
!.FS TROIS MOUSQUETAIRES.
deux jours auparavant sur la roule de Jarrie, et qu'on appelait le Colombier-Rouge.
Ils suivaient le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l'avons dit, de peur d'embusc.nde. lors(|ue. à un quart do lieue à peu près du Tillage de Coisnau, ils crurent entendre le pas d'une cavalcade qui venait à eux.
Aussitôt, tous trois s'arrêtèrent, serrés l'un coi.tre l'uutre, et ils attendirent, tenant le milieu de la route.
Au bout d'un instant, et comme la lune sortait jusiemeni d'un nuage, ils virent apparaître au détour d'un chemin duux cavaliers qui. les apercevant, s'arn'ti'rent d leur tour, paraissant délibérer s'ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière.
Athos f^isînt quelques pas en avant, cria de sa voix ferme: — Qui vivel
Cetti hésiLilion donna quelques soupçons aux trois ami', et AthiK, faisant quelques cas en avant, crin de sa voix ferme :
— Qui rive?
— Qui vive vous-même? répondit un des deux cavaliers.
'- Ce n'est pas répondre, celai dit Athos. Qui vive? répondez ou nous chargeon:!
— Trcnez gardr a ce que vous allez faire, messieurs, Jll alors une vnix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.
— C'est quelque officier supérieur (|ui fait sa ronde de nuit, dit Athos se retournant vers ses amis. Que voulez-vous faire, messieurs?
— Qui ctesvous ? dit la même voix du même ton de commander.ient; répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance
— Mousquetaires du roi! ditAthos, de plus en plus convaincu que celui qui les interrogeait ainsi en avait le droit.
— Quelle compagnie 1
— Compagnie de Tréville.
— Avancez a l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici à cette heure.
Les trois compagnons s'avancèrent l'oreille un peu basse, car tous trois maintenant étaient convaincus qu'ils avaieni affaire à plus fort qu'eux.
On laissa, du reste, à Athos le soin de porter la parole.
Uu des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, était à dix pas environ de son compagnun;
Un nomme enveloppé d'uo manteau sortit aussitôt et échangea quelques paroles rapides avec le Ci.rdinal. — Page 30
Athos fit signe à Port os et à Aramis de rester de leur côté en arrière et s'avança seul.
Pardon, mon officier, ditAthos, mais nous ignorions
à qu nous avions affaire, et vo'is pouvez voir que nous faisions bonne garde.
— Votre nom ? dit 1 ofEci r qui se couvrait un ■ partie du visage avec son manteau.
— Mais vous-même, monsieur, dit Athos, qui commençait à sfc révolter contre cette inquisition, donnez-moi , je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m'interroger.
— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à paraître à visagi découvert.
— Monsieur le cardinal ! s'écria le mousqueUire stupéfaii.
LES TROIS 310USQUF:TAiaFS.
— Votre nom? reprit pour la troisitme fois Son Eininencf.
— Athos, dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l'i'ciiyer, qui se rapprocha
— Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse; je ne veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp: et, en nous suivant, nous serons sûrs qu'ils ne le diront à personne.
— Nous sommes gentilshommes, monseigneur, dit Athos; demandez-nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons garder un secret.
Le cardiaal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
— Vous avez l'oreille fine , monsieur Atho.s, dit le cardinal ; mais niainteuaut écoutez ceci : ce n'est point par défiance que je vous prie de me suivre, c'est jour ma sûreté. Sans dniitp, vos deux compagnons sont JDI. Porthos et .\rami^
— Oui, Votre Emineuce. dit Athos, tandis que les deux mousquetaires restés en arriwe s'appracliaient le chapeau h la main.
— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais : je sais que vous n'êtes pas tout à fait de mes amis, et j'en suis fâché ; mais je sais que vous êtes de bravi^'; et loyaux gentilshommes, et qu'on peut se fier à vous. Monsieur Athos. faites-moi donc l'honneur de m'accompaçaer, vous et vos deux amis, et alors j'aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.
Les ti-ois mousquetaires s'inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.
— Eh bien ! sur mon honneur, dit Athos, Votre Emirence a raison de nous emmener avec elle : nous avons rencontré sur le route des visages afireux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.
— Une querelle '. et pourquoi, messieurs? dit le cardinal. Je n'aime pas li s querelleurs, vous le savez
— C'est justement pour cela que j'ai eu l'honneur de prévenir Votre Eminence de ce qui vient d'arriver, car elle pourrait l'apprendre par d'autres que nous, et sur un faux .apport croire que nous sommes en faute
— Et (HH'ls ont été les résultats de celte querelle ? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.
— .Mon ami Aramis que voici a reçu un petit coup d'épée dans le bras, ce qui ne l'empêchera pas, comme Votre Eminence peut le voir, de monter demain à l'assaut si Votre Emineuce ordonne l'escalade.
— Mais vous n'êtes pas homme à vous laisser donner des coups d'épée ainsi ? dit le cardinal. Voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez bien rendu quel(|ucs-uns : confessez-vous; vous savez que j'ai le droit Je donner l'absolution.
— Moi. monseigneur, dit Athos, je n'ai pas même mis j'épée .1 la main; mais j'ai pris celui à qui j'avais affaire à 'ras-le-corps, et je l'ai jeté par la fenêtre; il parait qu'en
ihibaiit , continua Athos avec quelque hésitation, il s'est ssé la cuisse.
— Ah! ah ! fit le cardinal. Et vous, monsieur Porthos.'
— Moi, monseigneur, sachant que le duel est défendu. j'ai saisi un banc et j'en ai donné à l'un de ces brigands un coup qui, je crois, lui a brisé l'épaule.
— Bien, dit le cardinal ; et vous, monsieur Aramis?
— Moi, monseigneur, comme je suis d'un naturel trèsdoux, et que d'ailleurs, ce que mon.sciiçnenr ne sait peutélre pas, j« sui.> sur le point d'entrer (tans les ordres, je voulais .séparer mes camarailrs quand un de ces misérables m'a donne traîtreusement un coup d'épi'c à travers le bras gniii !ie ; alor.^ la patience m'a manqué, j'ai tire mon épée à mon lour. et, comme il revenait .i la rharfre. je crois avoir
senti qu'en se jetant sur moi il se l'était passée au travers du corps; je sais bien qu'il est tombé seulement, et il m'a semblé qu'on l'emportait avec ses deux compagnons.
— Diable, messieurs 1 dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour une querelle de cabaret ! vous n'y allez pas de main morte ! Et à propos de quoi était venue la querelle ?
— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu il y avait une femme oui était arrivée ce soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.
— Forcer la porte ! dit le carainal, et pour quoi faire ?
— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos ; j'ai eu l'honneur de dire à Votre Eminence que ces misérables étaient ivres.
— Et cette femme était jeune et jolie ? demanda le cardinal avec une certaine inquiétude.
— Nous ne l'avons pas vue, monseigneur, dit Athos.
— Vous ne l'avez pas vue ? Ah I très-bien '. reprit vive=»^ ment le cardinal ; vous avez bien fait de défendre l'honneur d'une femme, et. comme c'est à l'auberge du Colombier- Rouge que je vais moi-même, je saurai si vous m'avez dit ia vérité.
— Monseigneur, s'écria fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour sauver notre tête nous ne ferion* pas un mensonge.
— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je n'en doute pas un seul instant ; mais, ajoutat-il pour changer la conversation, cette dame était-elle donc seule ?
— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle , dit Athos; mais, comme ce cavalier, malgré le brui!, ne s'est pas montré, il est à pn^sumer que c'est un lâche.
— Ne jugez pas témérairement, dit l'Evangile, répliqua le cardinal.
Aramis s'incl'ua.
— El maintenant, messieurs, c'esi bien, co'ilinu.i Son Eminence, je sais ce que je voulais savoir : suivez-moi.
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s'enveloppa de nouveau le visage de .son manteau, et remit son cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
On arriva bientôt à l'auberge silencieuse et solitaire.
Sans doute l'hôte savait ipiel illustre visitiur il attendait, et en conséquence il avait renvoyé les importuns.
Dix pas avant d'arriver .i la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux trois niousquelairos de fairo halte ; ur cheval tout sellé él:iit attaché au contrevent; le rardina frappa trois fois et de certaine façon.
Un homme enveloppé d'un manteau sortit aussitôt, et échangea (|uelques paroles rapides avec le cardinal; après quoi i! remonta à cheval, et partit dans la direction deSurgére, qui était aussi celle de Paris.
— Avancez, messieurs, dit le cardinal.
— Vous m'avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s'adressant aux trois mousquetaires, et il ne tiendra pas i moi qiie notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse. En attendant, suivez-moi.
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires firent autant; le cardinal jeta la bride de son cheval mains (le son écuyer; les trois mousquetaires attacher la bride des leurs aux contrevents.
L'hôte se tenait sur le seuil de sa porte.
Pour lui le cardinal n'était qu'un officier venant vititsA une dame
— Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où mc messieurs puissent m'atteudre aoDrés d'un bon feu? dit \t
cardinal.
L'hôte ouvrit la porte d'une grande salle, oans i:n(uelle justemeot on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente cheminée.
— J'ai celle-ci, répondit-il.
— C'est bien, dit le cardinal.
Entrez là. messieurs, et
veuillez m'attendrn ; je ne serai pas plus d'une demi-heure
Et, tandis que les trois mousi|uetaires entraient dans 1, chambre du rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus aninli's renseiprnemenis, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on lui indique .son chemin.