‹ Les trois mousquetaires. IllustrésChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

»g L OTItlTS DIS T1IT-QZ DE P^iOl.

II était évident que, sans s'en douter, et mus seulement par leur caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de rendre service à quelqu'un que le cardinal honorait de sa protection particulière.

Slaintenant, quel était ce quelqu'un?

C'est la question que se firent d'abord les ti'ois mousauetaires; puis, voyant qu'aucune des réponses aue pouvait (aire leur intelligence n'était satisfaisante, Portnos appela l'hôte et demanda des dés.

Porihos et Aramis se placèrent à une table et se mirent i jouer.

Âthos se promena en rélléchissant.

En réQéchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant le tuyau du poêle rompu par la moitié, et doal l'autre extrémité donnait dans h chambre supérieure, «t, à chaque fois qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui liuirent par fl.\er son attention.

Athos s'approcha et distingua quelques mots qui lui parwTP.at sans doute mériter un si grand intérêt, qu'il fit signe i ses deux compagnons de se taire, restant lui-méine <-«urbé, l'oreille tendue à la hauteur de l'orifice inËrieur.

— Ecoutez, milady, disait le '.:ai'ûmal, l'affaire est importante. Asseyez-vous là et causons

— Hilady I murmura Athof.

— J'écoute Votre Eminenceivtc la plus grande attention, répondit une voix de feieme qui fit tressaillir le mousquetaire.

— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi. vous attend à l'embouchure de la Charente , au fort de la Pointe ; il mettra à la voile demain matin.

— Il faut alors que je m'y rende cette nuit.

— A l'instant même, c'est-à-dire lorsque vous aurez reçu .lies instructions. Deux hommes qiie vous trouverez à la porte vous serviront d'escorte ; vous me laisserez sortir le pr.mier; puis, une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.

— Oui, monseigneur. Maintenant, revenons à la mission dont vous voulez bien me charger, et, comme je tiens à continuer de mériter la confiance de Votre Eminence, daignez me l'exposer en termes clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.

Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs ; il était évident que le cardinal mesurait d'avance les termes dans lesquels il allait parler, et que milady recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu'il allait dire et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.

\thos profita de ce moment pour dire à ses deux cec:pagnons de fermer la porte en dedans, et pour leur îaàrt signe de venir écouter avec lui.

Les deux nioiisquelaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos.

Tous trois s'assirent, les lèles rapprochées et l'oreille au en et

— Vous allez partir pour Londres, reprit le cardinal. Amvée à Londres vous irez trouver linckingham.

— Je ferai observer à Son Eniiiience, dit niilady, que, depuis l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a toujours soupçonnée. Sa Grâce se délie do moi.

— Aussi, celte fois-ci. dit le cardinal, ne s'agit- il plus de capter sa confiance, mais de se présenter franchement et loyalement comme négociatrice.

— Franchement et )oyalement? répéta milady avec indicible expression de duolicité.

Allio» ut signe i SCS deux compagnons de se laire, se tenant lui-mOme courbci, l'oreille tendue à la hauteur

de rorificc inférieur. — Page 31.

— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton ; toute cette affaire doit être faite à découvert.

— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Ë'ninence, et j'attends qu'elle me les donne.

— Vous irez trouver finckinsham de ma part et vous lui iirez que je sais tous les [iréparalifs qu'il fait, mais que je De m'en irKiuiéte guère, attendu qu'au premier mouvement ^u'il ri&qucra, je perds la reine.

— Croira-t-il que Votre Eminence est en mesure d'«ecomplir la menace qu'elle lui fait?

— Oui, car j'ai des preuves

— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.

— Sans doute, et vous lui direz que je pulilie le rapport de Bois-Robert el du marquis de lleautru sur l'entrevue que

le auc a eue chez madame la connétable avec la reine le soir que madame la connétable a donné une léle masquée ; vous lui direz, afin qu'il ne doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du Grand Mo"ol que devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a aelielé a ce dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.

— Bien, monseigneur.

— Tous les détails de son entrée au Louvre et de s» sortie pendant la nuit ou il s'est introduit au palais sous le costume d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus: vous lui direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticité de mes renseis^nements, qu'il avait sous son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de têtes de irorl et d'os en sautoir; rar, en cas de surprise, U

.— Dites-lui que {e sais encore tous les détails de l'aventure d'Amîep

devait se faire passer pour te fantôme de la dame Blanche, qui, comme chacun .«ait, revient au Louvre chaque fcis que quelque grand événement va s'accomplir

— Est-ce tout, monseigneur?

— Dites-lui que je sais encore tous les détails de l'aventure d'Amiens ; que j'en ferai faire un petit roman spirituellement tourné, avec un plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène nocturne

— Je lui dirai cela.

— Dites-lui encore que je liens Montaigu, que Muutaign est à la Bastille, qu'on n'a pris aucune lettre sur lui. c'est vrai, mais que la torture peut lui faire dire tout ce qu'il sait, et même... ce qu'il ne sait pas.

— A merveille.

— EnBn. ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu'elle a mise à quitter l'iledc Ré, oublia Hnns sou logis certaine

LES TKOIS MOUSQUETAIRES.

lettre de madame de Chevreuse qui compromet singulière ment la reine, en ce qu'elle prouve non-seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?

— Votre Eminence va en juger: le bal de madame la connétable, la nuit du Louvre, la soirée d'Amiens, l'arrestation de Montaigu, la lettre Je madame de Chevreuse.

— C'est cela, dit le cardinal, c'est cela; vous avez une bien heureuse mémoire, milady.

— Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d'adresser ce compliment, .si, malgré toutes ces raisons, le duc ne se rend pas et continue de menacer la France?

— Le duc est .imoureux comme un fou, ou plutôt comme an niais, reprit Ui helieu avec une profonde amertume, "omme les anciens paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S'il sait que cette guerre peut coûter l'honneur et peut-être la liberté à la dame de ses pensées, comme il dit. je vous réponds qu'il y regardera à (Jeux fois.

— Et cependant, dit milady avec une persistance qui prouvait qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout dans la mission dont elle allait être chargée, cependant s'il per-

iste ?

— S'il persiste 1 dit le cardinal... ce n'est pas probable.

— C'est possible, dit milady.

— S'il persiste?....

Son Eminence fit une pause et reprit .

— S'il persiste , eh bien '. j'espérerai dans un de ces événements qui changent la face des Etats.

— Si Son Eminence voulait me citer dans l'histoire quelfjUes-uni. de ces événements , dit milady, peut-être parta- ^erais-je sa confiance dans l'avenir?

— Eh bien ; tenez, par exemple, dit Riche "eu, lorsfju'en 1610, pour une cause à peu près pareille à ce rui fait mouvoir le duc, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, a lait à la fois envahir les Flandres et l'Italie pour frapper l'Autriche des deux côtés, eh bien ! n'est-il pas arrive un événement qui a sauvé l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas même chance que l'empereur?

— Votre Eminence veut parler du coup de couteau de la rue de la Féronncrie !

— Justement, dit le cardinal.

— Votre Eminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac épouvante ceux qui auraient un instant l'idée de l'imiter'

— Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux que de se faire martyrs. Et, tenez, justement il me revient à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckinghnm, et que leurs prédicateurs le désignent comme l'Antéchrist.

— Eh bien .' fît milady.

— Eh bien '. continua le cardinal d'un air indifférent, il ne s'agirait pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, adroite, qui eut ,i se venger ellemême de BuckinL'ham. Une pareille femme peut se rencontrer. Le duc est homme à bonnes fortunes, et. s'il a semé bien des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses éternelles inGdélités.

— Sans doute, dit froidement milady, une pareille femme peut se rencontrifr.

— Eh bien ! une pareille femme qui mettrait le couteau de Jacques Clément ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique sauverait la France.

— Oui ; mais elle serait la complice d'un assassinat.

— A-l-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément?

— Non. car reut-êlre étaient-ils placés trop haut pour qu'on osiltles aller chercher là où ils eldient. On ne brûle-

rait pas le Palais de Justice pour tout le monde, raonsei gneur.

Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait une question sans importance.

— Moi , monseigneur , répondit milady , je ne crois rien; je cite un fait. voil,i tout. Seulement, je dis que, si je m'appelais madame de Montpensier ou la reine Marie de Médicis , je prendrais moins de précautions que je n'en prends, m'appelant tout simplement lady Clarik de Winter.

— C'est juste, dit Richelieu; que voudriez-vous donc?

— Je voudrais un ordre qui ratifi't d'avance tout ce que je croirais devoir faire pour le i .Us grand bien de la France.

— Mais il faudrait trouver d'abord la femme que je vous ai dite et qui aurait à se venger du duc.

— Elle est trouvée, dit milady.

— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira d'instrument .i la justice de Dieu.

— On le trouvera.

— Eh bien! dit le cardinal, alors il sera temps de réclamer l'ordre que vous demandiez tout à l'heure.

— Votre Eminence a raison, reprit milady, et c'est moi qui ai eu tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce qui est réellement, c'est-à-dire d'annoncer à Sa Grâce, de la part de Son Eminence, que vous counaisseï les différents déguisements à l'aide desi|uels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête donnée par madame la connétable; que vous avez les preuves de l'entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien, qui n'est autre que le duc de Buckingh.im ; que vous avez commandé un petit roman des plus s))irituels sur l'aventure d'Amiens, avec plan du jardin ou cette aventure s'est passée, et portraits des acteurs qui y ont figuré; que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui l'aire dire les choses dont il se .souvient et même les choses q' '1) aurait oubliées; enfin, .,ue vous possédez certaine lettre de madame de Chevreuse, trouvée a"ns le logis de Sa Gr.-îce. qui compromet singulièrement, non-seulement "elle qui l'a écrite, mais encore' celle au nom de qui elle a été écrite. Puis, s'il persiste malgré tout cela, comme c'est à ce que je viens de aire que se liorne ma mission, je n'aurai plus au'à prier liieu de faire un miracle pour sauver la France. C est bien cela, n'est-ce pas, monseigneur, et je n'ai pas autre chose à faire V

— C'est bien cela, reprit sèchement le cardinal.

— Et maintenant, dit milady sans paraître remarquer le changement de ton du cardinal-duc à son égard, maintenant que j ai reçu les instructions de Votre Eminence à propos de ses ennemis, monseigneur me permettra-t-il de dire deux mots des miens.'

— Vous avez donc des ennemis? dit Richelieu

— Oui. monseigneur, des ennemis contre lesquels vous me devez votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Eminence.

— Et lesquels ? répliqua le duc.

— Il y a d'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.

— Elle est dans la prison de Mantes

— C'est-à-dire qu'elle y était, reprit milady, mais la reine a surpris un ordre du roi, à l'aide duquel elle l'a fait Iraus porter dans un couvent.

— Hans un couvent ? dit le duc

— Oui, dans un couvent.

— Et dans leiiuil

— Je l'ignore; le secret a été bien gardé.

— Je le saurai, ,noi!

— Et Voire Eminence me dira dans quel cou,<nt en cette femme .'

^ Je n'y vois pa.? d'inconvénient, repondit le cardinal.

— Bien. Maintenant, j'ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour moi que cette petite madame Bonacieux.

— Et lequel ?

— Son amant.

— Comment s'appelle-t-il ?

— Oh ! Votre Eminence le connaît bien ! s'écria railady emportée par la colère ; c'est notre mauvais génie à tous deux ; c'est celui qui, dans une rencontre avec les gardes de Votre Eminence, a décidé la victoire en faveur des mousquetaires du roi ; c'est celui qui a donné trois coi<ps d'épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échoue" l'affaire des ferrels: c'est celui enfin qui, sachant que c'était raoi qui lui avais enlevé madame Bonacieux, a juré ma mort.

— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.

— Je veux parler de ce misérable d'Artagnan.

— C'est un hardi compagnon! dit le cardinal.

— El c'est justement parce que c'est un hardi co pagnon, qu'il n'en est que plus à craindre.

— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec Buckingham.

— Une preuve? s'écria milady, j'en aurai dix !

' - jlh bien ! alors, c'est la chose la plus simple du monde; lyez-moi cette preuve, et je l'envoie à la Bastille.

— Bien, monseigneur, mais ensuite ?

— Quand on est à la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le cardinal d'une voix sourde. Ah ! pardieu ! continua-t-il, s'il m'était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu'il m'est facile de vous débarrasser du vôtre, et si c'était contre de pareilles geus que vous me demandiez l'impu- 01 i...

- Monseigneur, reprit milady, troc pour troc, existence po ir existence, homme pour homme : aonnez-moi celui-là, le 'DUS donne l'autre.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le carlinal, et ne veux pas même le savoir, mais j'ai le désir de rous être agréable et ne vois aucun inconvénient a vous loDDer ce que vous m* demandez à l'égard d'une si tniime

créature, d'autant plus, comme vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître.

— Un infâme ! monseigneur, un infâme !

— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le cardinal.

— En voici, monseigneur.

— Bien.

Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet ou même à l'écrire.

Athos, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit à l'autre bout de la chambre.

- Eh bien ! dit Porthos, que veux-tu ? et pourquoi ne nous laisses-tu pas écouter la fin de la conversation ?

— Chut ! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons ente.'îdn tout ce qu'il est nécessaire que nous en entendions; d'ailleurs, je ne vous empêche pas d'écouter le reste, mais il faut que je sorte.

— Il faut que tu sortes ? dit Porthos; mais si le cardinal te demande, que répondrons-nous?

— Vous n'attendrez pas qu'il me demaiiiîç, vous lui direi les premiers que je suis parii en éclaireur, parce que certaines paroles de notre hôte m'ont donné à penser que le chemin n'était pas sûr; j'en toucherai d'ailleurs deux mots à l'écuyer du cardinal ; le reste me regarde , ne vous eo iiiquiélez pas.

— Soyez prudent, Athos, dit Aramis.

— Soyez tranquille , répondit Athos , vous le savez, j'ai du sang-froid.

Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place pifés do tuyau de poêle.

Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval attaché avec ceux de ses deux amis au tourniauet des contrevents, convainquit en aualre mots l'écuyer de la nécessité d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce de ses pistolets, mit l'épée aux dents, et suivit en enfant perdu la route qui conduisait au cam

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