CHAPITRE VIII
SCÏ51! C0>JIGALE.
Comn>e l'ilv.iii provii Alli.u. le raidiii.il no tarda point à desccndfp; il nnvrii la porti' de la chambre oii Plaient entrés
les mousquetaires, et trouva Porlhos faisant une partie de
dés acharnée avec Araniis.
D'un coup d'œil rapide il fouilla tous les coins de la salle et vil qu'un de ses hommes lui manquait.
— Qu'est devenu M. Alhos? demanda-t-il.
— Monsei;;neur, répondit Porlhos, il est parti en éclaireur sur quelques propos de notre hôte qui lui ont fait croire que la route n'étail pas sMrc
' « cardinal »uvra la )iorte de u chambre et trouva rorlhoi faisant une partie de dis aoliarndc avec Araiiiis.
— Et TOUS, qn *«ez-vous fait, monsieur Porthos?
— J'ai gagne cinq pislolcs à Aramis.
— El mainlcnanl vous pouvez revenir avec moi ?
— Nous sommes aux ordres de Voire Eminence.
— A cheval donc, messieurs, car il se fait tard.
I.'écujer était à la porte et tenait en Kide le cheval du eirilinal.
Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de troii chevaux apparaissait dans l'ombre.
Ces deux hommes étaient ceux qui devaient conduire milady au fort de la Pointe, et veiller à son embarquement.
L'écuycr confirma nu cardinal ce que les deux mousune» taires lui avaient déjà dit à propos d'Athos.
Le cardinal Cl un geste approbateur et reprit la routa
s'enlourant au retour des mêmes précautions qu'il avait prises au dcpart.
Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l'écuyer et les deux mousquetaires, et revenons à Athos.
Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure; mais, une fois hors ce vue, il avait lancé son cheval à droite, avait fait un détour, el était revenu guetter dans
le taillis le passage de la petite troupe; puis, ayant reconnu les chapeaux bordés de ses compagnons et la frange dorée du manteau de M. le cardinal, il attendit que Irs cavaliers eussent tourné l'ande de la route, et, les ayani perdus de vue, il revint au galop à l'auberge, qu'on lui onvrii
sans difficulté.
L'hôte le reconnut.
-w-'w ium.':
Uadaine, dit Athos, tous allez à l'instant mSme me remettre le papier que vous a signé le cardinal, oa, sur mon âme, je tous fais sauter la cervelle. — Page 38.
— Mon officier, dit Athos , a oublié de faire à la dame du premier une recommandation imjiorlanle, et il m'envoie pour réparer son oubli.
— Montez, dit l'iiôte, elle est encore dans sa chambre.
Athos profita de la permission, monta l'escalier de son cas le plus léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte eBtr'ouverte, il vit milady qui attachait son chapeau
11 entra dans la chambre et referma la oorte derrière lui.
Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau, son feutre rabattu sur ses yeux.
En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, milady eut peur.
— Qui êtes-vous et que demandez-vous? s'écna-t-elle
LES TROIS MOUSQUE'lAlKt;».
— Allons, c'est bien ellel murmura Atiios.
Et, laissant tomber son manteau et relevant son chapeai ■1 s'avança vers milady.
— Me reconnaissei-Tons, madame? dit-il.
Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue l'un serpent.
— Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.
— Le comte de la Fére ! murmura milady en pâlissant et en reculant jusqu'à ce que la muraille l'empêchât d'aller plus loin.
— Oui, milady, répondit Athos. le comte de la Fére en personne, qui revient tout exprès de l'autre monde pour avoir le plaisir de vous voir. Asseyons-nous donc et causons, comme dit M. le cardinal.
Milady, dominée par une terreur inexprimable, s'assit sans proférer une (larole.
— Vous êtes un démon envoyé sur la terre, dit Athos ; votre puissance est grande, je le saisi niais vous savez aussi qu'avec l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus terribles. Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais vous avoir terrassée, madame; mais, ou je nie trompai, ou l'enfer vous a ressuscitée.
Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables, baissa la tête avec un gémissement sourd.
— Oui, l'enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l'enfer t-ous a faite riche, l'enfer vous a donné un autre nom, 'enfer vous a presque refait même un autre visage, mais il l'a effacé ni les souillures de votre âme, ni la flétrissure de !otre corps.
Milady se leva comme mue par ud ressort , et ses yeux ancérent des éclairs.
Athos resta assis.
— Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte, et ce nom d'Athos avait caché le comte do la Fére. comme le nom de miladj' de Winter avait caché Anne de Breuil? N'était-ce pas ainsi que vous vous appeliez :}uana voire honoré frère nous a mariés ? Notre position est vraiment étrange, poursuivit Athos en riant; nous n'avons vécu jusqu'à présent l'un et l'autre que parce que nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gêne moins qu'une créature , quoique ce soit chose dévorante parfois qu'un souvenir.
— Mais enfin , dit milady d'une vou sourde, qui vous ramène vers moi, et que me voulez-vous?
— Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne vous ai pas perdue de vue, moil
— Vous savez ce que j'ai fait?
— Je puis vous raconter jour par jour vos actions depuis votre entrée au service du cardinal jusqu'à ce soir.
, Un sourire d'incrédulité passa sur les kèvres pâles de milady.
Ecoutez. C'est \'Ous qui avoz coupé les deux ferrets de diamants sur l'épaule du duc de Buckingham ; c'est vous qui avez fjit enlever madame Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant le recevoir, avez ouvert votre porte à d'Arlagnan ; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu u; faire tuer par son rival ; c'est vous qui, lorsque ce rival eu., dccouv;'. votre InfArae secret, avez wulu le faire assassinai à son tour par deux meurtriers que vous avez envoyés à sa pui.r suite; c'e.st vou.'i qui, voyant que les balles avaient manque leur Cfiup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis; c est vous enlin qui venez là, dans cette chame,«fisise sur relie chaise ou je suis assis, de prendre avec ««al de Richelieu l'enKaeement de faire assassiner le
duc de iiuckinj'h.ini. .';i échange de la promesse qu'il vou, a faite de vous laisser assassiner d'Artagnan.
Milady était livide.
— Mais vous êtes donc Satan ! dît-elle.
— Peut-être, dit Athos, mais en tout cas écoulez bien ceci : assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m'importe, je ne le connais pas ; d'ailleurs c'est l'ennemi de la France. Mais ne touchez pas à un seul cheveu de d'Artagnan , qui est un fidèle ami que j'aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père, le crime que vous aurez essayé de commettre ou que vous aurez commis sera le dernier.
— M. d'Artagnan m'a cruellement oil'ensée, dit milady d'une voix sourde; M. d'Artagnan mourra.
— En vérité, cela est-il possible qu'on vous offense, madame ? dit en riant Athos : il vous a offensée et il mourra ?
— Il mourrai reprit milady : elle d'abord, lui ensuite!
Athos fut saisi comme d'un vertige; la vue de cette créature qui n'avait rien d'une femme lui rappelait des souvenirs terribles ; il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur.
Son désir de meurtre lui revint brûlant et l'envahit comme une fièvre ardente ; il se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet et l'arma.
.Milady. prlle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne put proférer qu'un son lauque qui n'avait rien de la parole humaine et qui semblait le r.-ile d'une bête fauve; collée contre la sombre tapisserie, elle apparaissait les chevaux épars comme l'image effrayante de la terreur.
.\thos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière à ce que l'arme touchât presque le front de milady, puis, d'une voix d'autant plus terrible qu'elle avait le calme suprême d'utie iiilk'.\ilj)K résolution ;
— Madame, dit-il, vous allez à l'instant nièuio ino remettre le papier que vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme. je vous fais sauter la cervelle.
Avec nn autre homme, milady aurait pu conserver quelque doute; mais elle connaissait Athos.
Cependant elle resta immobile.
— Vous avez une seconde pour vous décider, dit-il.
Miladv vit à la contraction de son visage que le coup allait partir ; elle porta vivement la main é sa poitrine, en tira un papier, et le lendit i Athos.
— Tenez, dit-elle, et soyez maudit !
Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture, s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'était bien celui-là, le déplia et lut
« C'est par mon ordre et pour U bien de l'Etat que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait. « 3 décembre 1627.
« liiiniHLitu. »
— Et maintenant, dit Athos en reprenant son nuuleaii et en replaçant son feutre sur sa tête, maintenant que je l'ai arraché les dents, mords si tu peux, vipère !
El il sortit de la chambre sans même regarder derrière lui.
A la porte de l'auberge il trouva les deux hommes et lo cheval qu'ils tenaient en main.
Messieurs, dit-il, l'ordre de monseigneur, vous le savez, es' de conduire celte femme, sans perdre de temps, au fort «1% la Pointe et de ne la quitter que lorsqu'elle sera à bord
Athos se mit légèrement en selle et partit au galop.
lES TROIS MOUSOUETAIRES.
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Comme ces paroles s'accordaient etlectivement avec l'ordre qu'ils avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
Quant à Atlios, il se mit légèrement en selle et partit au ^alop.
Seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs, piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arrêtant pour écouter.
Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs chevau.\.
11 ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte.
Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna .son cheval avec de la bruyère et des feuilles d'arbres, et vint se mettre en travers de la route, à deux cents pas du camp à peu près.
— Qui vive? cria-t-il de loin quanl il aperçut les cavaliers.
— C'est notre brave mousquetaire , je crois, dit le cardinal.
— Oui, monseigneur, répondit Athos, c'est lui-même.
— Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remercîmenls pour la bonne garde que vous nous avez faite. Messieurs, nous voici arrivés ; prenez la porte à gauche ; le mot d'ordre est Bot et Ré.
En disant ces mots , le cardinal salua de la tête ks trois amis, et prit à droite, suivi de son écuyer, car cette Duit-là lui-même couchait au camp
— Eh bien ! dirent ensemble Porlhos et Aramis lorsque le cardinal fut hors de la portée de la voix ; eh bien ! il a signé le papier qu'elle demandait.
— Je le sais, dit tranquillement Atho„, puisque le voici
Et les trois amis n'échangèrent plus une seule parole jusqu'à leur quartier, excepté pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.
Seulement on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l'instant même au logis des mousquetaires.
D'un autre côté, comme l'avait prévu Alhos, milady, en retrouvant à la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficulté de ics suivre.
Elle avait luen eu envie un instant de se faire reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de sa part amenait une révélation de la part d'Alhos.
Elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait qu'elle était marquée.
Elle pensa qu'il valait donc encore mieux garder le silence, partir discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission difficile dont elle s'était chargée ; puis, toutes choses accomplies à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance.
En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du matin elle était au fort "de la Pointe ; à huit heures elle était embarquée, et à neuf heures le bâtiment qui, avec des lettres de marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonno; levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.