ACTE I, SCÈNE XIV
CAMPANI
Hélas! parce que nous les avons perdus.
NITELLA.
Perdus ! Je ne saurais vous comprendre.
PÉRÈS
Ces droits viennent de nous être ravis par le SOU. NITELLA.
Le sort! Quoi! ce serait une carte, un coup de dés qui ferait l'un de vous maître de ma main, de mon cœur, de mon avenir ?
PÉRÈS
Nous ne pouvions accepter que le hasard comme arbitre.
NITELLA.
Je ne m’attendais pas à cette nouvelle étrange, en retour de celle que je vous apporte.
Qu’est-ce donc ?
NITELLA.
Hier, proGtant de l’émotion de la reine , lorsqu’elle eût appris avec quel courage vous aviez exposé votre vie à Vin ce un es, pour sauver le roi , sou époux, j'ai arraché et je vous apporte aujourd’hui le brevet îles emplois que vous désiriez. Vous êtes chef des haras de la reine, Campani ; vous, inspecteur aux gabelles, Joannès; et vous , Pérès , lieutenant du guet à cheval.
joannès.
Chère Nitclla !
PÊnÈs.
Que nous importe à présent !
NITELLA.
Quant à ma main , quoique vous en ayez disposé sans que j’en fusse même prévenue , je me rap|>eUcrai le serment fait à votre mère mourante ; et , puisque votre égoïsme n'a pas trouvé d’autre moyen d'éviter une rixe sanglante et meurtrière , j’abandonne ma personne sans murmure à celui que le sort a favorisé ; mais , au|>aravant , je veux lui parler quelques instans sans témoins. pérès.
Que va-t-elle lui dire?
JOANNÈS
Je suis prêt à vous entendre.
CAMPANI
Nous nous relirons.
A quelques pas seulement
(C.ampaui cl Pérès sc retirent.)
JOANNÈS, après un silence.
Hâtez-vous, Nitclla , votre air grave et solennel me fait peur. Mon bonheur est trop grand pour ne pas craindre... parlez... vous ne voulez pas être ma femme... peut-être!
NITELLA.
Sur les mânes de ma mère , je jure que ce n’est pas là ce que je voulais vous dire.
JOANNÈS
Qu’est-cc donc, mon Dieu! Vous ne m’aimez pas assez?
NITELLA.
Je vous aime comme le meilleur des hommes, et tout ce que peut une femme pour le bonheur d’un époux, soins, tendresse, sacrifices , je vous les prodiguerai si vous voulez m’accorder la grâce que j’implore.
JOANNÈS
Parlez , oh ! parlez. «
*&» NITELLA.
Emmencz-moi dans quelque pays lointain, sans que personne puisse savoir où vous voudrez me conduire. Fut-ce au bout au monde ; pour vous suivre , je quitterai la cour, vos frères...
Et pourquoi vouloir que je cache ma joie, comme un avare son trésor. Que j'abandonne mes frères, que je les fuie.
NITELLA.
11 le faut, Joannès.
JOANNÈS
Et pourquoi.
NITELLA.
Vous exigez que je vous le dise !.. Oui , peutêtre le dois-je par délicatesse. Mais rappelezvous que je m'abandonne à votre foi ; que je vous livre ma vie, et ne m’en voulez pas, n’en voulez à personne , si je froisse votre cœur par l’aveu que je vais vous faire.
JOANNÈS
Un autre a votre amour.
NITELLA.
Dans mes rêves de jeune fille , lorsque libre encore de mes pensées, je songeais...
JOANNÈS
Vous ne répondez pas... un autre à votre amour. nitella.
Si vous appelez amour ce penchant irrésistible, cet emportement aveugle qui nous jette malgré nous vers celui que n’aurait pas choisi notre raison peut-être !..
JOANNÈS
Quel est celui-là, je veux le savoir !
Ce n’est pas sa faute , il l’ignore même.
JOANNÈS
Est-ce quelqu’un de ces brillants gentilshommes qui vous auront séduits par des dehors !..
nitella.
Ah! Joannès!
JOANNÈS
Alors , c’est un de mes frères ! q
nitella.
Songez qu’il l’ignore.
JOANNÈS
Et... c’est Campani? (silence de NUella.) Pérès? (Nouveau silence.) répondez, Nitella, répondez.
nitella.
Qu'importe lequel, si nous les fuyons tous les deux. Loin de celui que je ne veux pas revoir, je triompherai de moi-même... Sous ses yeux, Joannès , je serais trop malheureuse , vous ne m'infligerez pas ce supplice,
JOANNÈS
Un autre! c’est un autre qu'elle aime! maudit cent fois le sort , maudit cent fois l’orgueil humain qui demande à une divinité aveugle les joies du Paradis. (Campani et Pérès rentrent.) Le Dieu véritable, que tant d'impiété offense lui envoie le déses|K>ir de l’enfer. Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! pardon.
(11 marche rapidement vers scs frères.)
NITELLA , voulant le retenir.
Joannès , Joannès !
JOANNÈS
Savez-vous ce que nous avons fait dans l’énivronunt de nos folles espérances? Dans IV-