Les trois pirates
ccOuand finalement nous ftini es vendus au>: environs de la côte de Guinée, mon second, qui réglait 2L ma place la route dont je n** avais pas la pratique, s''en vint m'^avertir avec subordination, que je me trouvais rendu à peu près où j''avais voulu me rendre. Je lui demandai comment on pouvait appeler les parages ou nous nous trou-
vions sur la carte marine. Il me re'pondit : Capitaine, ça peut s''appeler IHle du Prince,
— Et ne voit-on pas quelque chose au large ? lui ripostai-je, pour voir ce cju''il riposterait luimême a cette question. Quelque chose ^ vous m''entendez bien , les enfans ; le quelque chose dont la sorcière m''avait soufflé le mot, il y avait déjà deux ou trois mois.
— Mais, mon capitaine, me répondit le second, on ne voit rien autre chose, sauf le respect que je vous dois, que File dont je viens d** avoir Fhonneur de vous réciter le nom.
« Iln''y avait pas deux minutes que je venais de
V causer de cette manière avec mon second, qui
n'' entendait pas trop ce que je voulais lui dire,
que la vigie du grand mat se mit à crier : Na-
viiel
— Où , navire ? que je demande en sautant immédiatement sur le pont, les cheveux tout écouvillonnéssur la tète.
— Soi^S le vent à nous ! la î capitaine, à en^^
RAPPORT J)K MW'.fxK llASTRINGUi;. , S
viron trois bonnes lieues, s''ëcria rhomme de la vigie.
— Est-il gros ?
— Mais il paraît entre les deux , ni trop gros , ni trop petit.
— Oui, entrelardé ?n''est-ce pas, Taveuglé î Et ne vois-tu pas quelque chose à côté de lui ?
— Si, je crois effectivement voir quelque chose pas loin de lui; le soleil d''abord, et puis comme qui dirait une espèce ou une manière de pavillon embrumé, qu'ail aurait sur son arrière.
ce A ce mot d^avertissement que Fhomme de la vigie croyait voir quelque chose ^ sans compter le soleil qui lui crevait les yeux , je me dis tout d''un trait]: ce quelque chose là ce ne peut être que mon affaire ; et je commande au timonnier qui était à la barre , de laisser arriver en dépendant sur le navire qui se voyait sous le vent a nous et qui commençait a torcher de la toile pour me laisser en plan le plus tôt possible. Mais au bout de trois heures de chasse forcée ,
je VOUS cngante le fuyard , et me via dans ses eaux, parJ a lui brûler la moustache a demiportée de pistolet d'^arçon. C'était un Imckgoëlette un tant soit peu moins corsé que le général Sucre ^ qui sentait de près la sueur de pègre a plein nez et a faire mal au cœur , mais plaisir à la bourse. Il fit d''abord semblant de vouloir se préparer au combat. h\\ mais, c''est la que je n'^avais plus besoin de demander des idées a personne! Attrape^ que je commandai, à saler les côtes à ce vil basardeiir {macchand) d^esclai^es. Tel fut mon seul discours a l'équipage. En deux ou trois volées très gentilles, il en reçut , ce pauvre bigre de brick-goélette , dix fois plus qu''il ne pouvait en porter , tant en boulets , mitraille et biscayens, qu'yen grappes de raisin j quartiers de melons^ paquets de balles et autres ingrédiens de même qualité supérieure. Tout craquait et déménageait à son bord comme s''il avait eu des sacs de noix tombantes dans son gréément et le tremblement
RAPPORT DE MAITRE BASTRl^'GUE. 5
du tonnerre dans sa membrure. Par pitié pour sa carcasse et par humanité pour son capitaine, mon confrère , je voulus finir de causer aussi haut avec lui , et je manoeuvrai à Faborder a la doucette de bout en bout, à seule fin de le couler tout de suite pour ne pas le faire souffrir , ou de le forcer à amener en grand son pavillon pour moi... Il amena comme de fait bientôt son pavillon national , pavillon espagnol avec une bagatelle jaune au milieu à la mode de son pays et de son prince. Les hommes de mon équipage étaient tous passés de fureur après ce combat pour rire , les cocjuins , vu que le négrier en question avait osé nous résister en brave et honnête homme. Ils criaient déjà que j^avais le droit d'^envoyer le monde de la prise par dessus le bord et de ne garder de vivant que les peaux tannées ( les nègres ) qu''il avait dans sa cale. Oui , je disais a mes gens : vous avez raison. Le capitaine de ce négrier s''est comporté en guerrier: il a mérité trop notre
ft. LES TROIS PIRATES.
estime pour ne pas boire un coup le long de son bord , et périr comme le doit un héros comme lui. Parez-vous en conséquence a le débarquer par-dessus le bastingage et sans palans ni coup de sifflet d''honneur... Ah je Taurais fait comme je le disais au moins , aussi vrai que je m'^appelle par mon nom. Mais ne voila-t-il pas qu''a la minute même oii je lance un coup d''œil pas trop doux à portée de gaffe, a la figure du capitaine du brick amariné, que je reconnais dans le milieu des traits de sa face, le capitaine Ituralde , mon propre oncle , celui-là même avec qui j''avais navigué pendant si long-temps , comme vous le savez !
« Mes deux pauvres jambes a cette reconnaissance si invraisemblable , se mireilt a gigot ter et à craquer sous la lourdeur de mon corps, ni plus ni moins que deux bigues avariées. J ^appelai au secours de mon mal au coeur , le petit Palanquin qui, en courant pour venir à Tordre , me demanda :
— Eh bien! mon capitaine, avez-vous reconnu le vieux chrétien ?
— Oui , Palanquin , dis-je a Fenfant , en devenant plus blanc et plus pâle que la chemise que j''avais alors sur le dos. Ce capitaine, c'est ton père et mon oncle , et j''ai véritablement trop peur qu'ail ne me remette à la physionomie.
c( Aussitôt, Fenfant descend plus souple qu''un chat de cambuse dans notre entrepont , et, un pot de peinture verte a la main, il remonte, l'instant d*'après,.-plus vif que Fëclair a Fhorizon , sur le pont, 11 commence par me repasser ni plus ni moins sur la figure , et avec sa main droite, une double ou triple couche de cette peinture verte k Fhuile , qui était restée a bord pour barbouiller le dedans de nos pavois a la mer. Ensuite, ce petit juif- errant, api es m"'avoir racastillé de cette façon rustique , me dit : Si mon pé^e nous reconnaît avec ce galUpot Fa, il faudra , le cher homme , qu'ail soit devenu
plus fin cFesprit que je ne Pai connu dans toute sa vie.
K Et Fenfant m''ayî\nt adressé ces simples mots, se ramona lui-même aussi le visage en dehors avec la même peinture, pour tromper comme moi Foeil de son pauvre père , dans ce quHl pouvait avoir de plus cher et de plus abominable au monde.
ce Notre savonnage ainsi fait à tous les deux , nous ne fumes plus trop embarrasses pour commencer à faire la barbe un peu proprement au capitaine Ituralde. Je lui commandai d''abord, en déguisant ma voix en amoroso , d''avoir pour moi Famitié de me céder pour rien et rondo sa cargaison d'^esclaves. 11 me regarda au premier moment avec Pair d''un hébété et d^m embêté , mais sans m'^adresser une seule parole de sa bouche ouverte en forme de gueule de caronade. Ce que voyant , j''ordonnai à mon monde de ménager provisoirement la vie des hommes , et de transporter, nonobstant a notre
bord , tous les nègres radicalement et sans exception, du na\ire amarinë. Jamais je n*'avais encore eu la satisfaction d'hêtre servi et obéi à bord de mon brick aussi bien que je le fus dans cet instant de pillage et de contrebande. C^e'tait la discipline d'un bâtiment de guerre qui venait de passer tout d''un coup , et comme un aimable charme parmi mon équipage , pour filouter le chargement de mon malheureux oncle. L''ordre fut exécute' avec une subordination digne d^m plus saint devoir, mais ça vous aurait fait pitié de voir Fétat indécent de ces misérables deux cent quatre-vingts esclaves, sans souliers, sans chemises , sans bonnets et presque sans autre chose plus décente encore que des souliers et la chemise. Mais ce qui vous aurait fendu le coeur en quatre , bien plus peut-être que la misère incomparable de ces esclaves , c''était la figure disloquée que vous faisaient premièrement mon oncle , et ensuite les gens de son équipage , en voyant leur cargaison a deux pattes sans poils ,
déloger de la cale du brick-goèlette pour venir s'^arrimer , de même que des moutons sans laine , sous les écoutilJes barbares du Général- Sucre* Non, jamais, au grand jamais, croyezmoi si Yous voulez , je n''ai été aussi mortifié que ce jour la, et pour ne rien vous cacher de ma bêtise, je vous confierai même que je me sentis deux grosses imbéciles de larmes dégringoler de mes yeux sur la peinture verte que le petit Palanquin m'avait galipotée avec un bouchon d''étoupes sur le cuir de la face pour mieux me déguiser a la vue de son respectable père. Mais comme on dit, il fallait que le service se fît et passât avant les larmes de ma faiblesse particulière. Les deux cent quatre-vingts noirs une fois soulagés d''à bord du négrier, je crus dans ma conscience que la vengeance avait été poussée assez loin au large de ma mauvaise humeur naturelle ; et j''adressai cette parole de consolation au capitaine Ituralde, en contrefaisant toujours , bien entendu , la voix de son
RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUE. î I
cruel et cher neveu : Vous vous êtes défendu en brave , et je vous reconnais pour ce que vous êtes. Conséquemment , vous pouvez vous en retourner où vous voudrez avec votre navire, moins votre cargaison. Cest ainsi qu'Hun homme comme moi sait récompenser les bons enfans comme ms ! Jusqu''au revoir , mon brave !
,<> "vA « Au lieu de reconnaître ma bonté et de me ^1 ^sfifeS compliment de ma manière d''agir , savez-
*^ ^; Amibien ce que mon oncle me répondit pour
'iîf ^ S- ' ■
V; '; /** sa raison ? Brigand , me dit-il , j''accepte la vie que
'"'- i'IJjffeie laisses ; mais aune seule condition, et avec
le seul espoir d''en user pour te faire un jour
étrangler selon la loi ! ... »
«La seule chose que je répondis a sa colère fut
ceci : Je vous avais cru plus philosophe que cela,
vil ^banian d''esclaves; mais vous êtes un ingrat,
voilà tout, et pas un fichtre de plus. Je suis bien
sur, au surplus et eu définitive, qu*" allégée comme
elle l'est de son chargement, votre barque filera
trois nœuds de plus qu''auparavant , et c''est
comme cela que vous me remerciez de vous avoir donne trois noeuds de plus de marche ? Allez, je vous abandonne à votre noire ingratitude , et prenez garde d''ëchauffer inutilement votre tempérament et le mien , ça peut faire mal aux santés délicates*
c( Le cœur du matelot , a ce qu'ion prétend, est fait d''un bois joliment dur, mais néanmoins, il n''est pas fait de bois de fer. Quand je vis mon oncle s''en aller en pagaie , avec son navire lège sur Peau comme une bouffie ( une vessie ) je fis appeler Palanquin auprès de moi pour lui donner une leçon de bons sentimens, et je lui dis : Vois donc , ton pauvre bigre de père, comme il va en dérive avec sa barque , et comme il a Pair raffalé pour le moment ! Alors , après avoir laissé sortir de ma personne ces grosses paroles qui pesaient sur mon estomac , pire qu\ui boulet de trente-six , je me mis a pleurer comme un enfant , et Fenfant se mit , lui , de son bord , à éclater de rire , comme
ua homme endurci dans le malheur des autres. « ^innocent était un fils bien dénaturé, ainsi que vous pouvez Favoir déjà oliservé; mais il est vrai de dire que ce n''était pas moins un bon petit rien-qui-vaille , pour le conseil et les idées.
ce II me laissa perdre un demi- quart-d*" heure environ, en pleurs et en soupirs inutiles : le cœur me débordait de chagrin en cet instant ; après cela, Palanquin me voyant redevenir peu à peu moins sensible a la peine , me proféra ce discours avec un air consolant qui semblait me passer un mouchoir sur les yeux , pour en essuyer les épurins (^).
— Vous êtes mille fois trop bon, pour ne pas dire plus , capitaine Tafia , et c''est votre seul défaut a vous. Dans le petit coup de torchon que nous avons donné à ce négrier, vous vous êtes bellement patiné , et je ne dis pas non ; mais vous avez dans la marmelade du coup de feu, oublié une chose que je me suis heureuse-
Î4 LES TROIS PIRATEâ.
ment rappelée a votre place. Pendant le transbardement des esclaves , j''ai descendu , il faut vous dire, dans la grand''chambre de notre prise, pour mettre les quatre doigts et le pouce sur les instructions et les papiers que papa , le vieux hypocrite, avait eu soin , comme d'^habitude , de cacher dans son secrétaire. Ses papiers et ses instructions, les voila ; intacHbus; et c''est pour vous dire que je vous en ai encore paré d'aune belle ! Et de trois ! . . .
— Lis-moi ça tout de suite, et tout chaud, je te Fordonne , dis-je sur Pheure et la minute au malin singe. Il faut, entends-tu bien , provenance de scélérat en bas-âge, que je connaisse a fond les instructions majeures de celui que la grâce du bon Dieu m''a poussé a remplacer dans la circonstance présente.
ce Le petit misérable lut approchant ceci , et très couramment et d^une seule baleinée , car il avait le don de la lecture et de Técriture moulée, lemarmaillon.
RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUE. l5
ce Instructions à suivre par le capitaine J. B^ c( lluralde dans son opération à la côte de « Vetc, (le nom de la cote en question, n''y e'tait « pas apostille). Le susdit capitaine, après avoir c( fait la traite au Nouveau-Calabar, se dirigera c( sur Porto-Piico , où il tâchera d''altërir de nuit « dans le mouillage le plus voisin de mon habi- « tation de TEst, dite du Gros-Ilot. Trois fanaux c( hissés sur son avant ou des amorces brûlées ce de minute en minute , par le travers de son « navire, m''instruiront de sa présence sur la côte « oii je Tattendrai vers le temps oii je suppose- « rai qu'ail pourra arriver. Un nombre suffisant c( de grandes pirogues sera toujours disposé ce vers cette époque a se rendre à son bord , à ce quelque heure de jour ou de nuit qu'ail attéc( risse , pour ramener le plus promptement ce possible sur le rivage , et mettre en lieu de « sûreté les trois cents noirs, qu''il devra nous « apporter, en échange de la cargaison que nous c( lui avons confiée. Quant au paiement de la
(( somiîic convenue entre nous pour son voya[]^e, c< il s efFectucra au moment même du debarquec( ment de la cargaison, a raison d^me once d''or « par tête pour chacun des nègres c[u''il me 1 Ivrera c( vivant et en bon état. Le navire une fois de- <( barrasse de son chargement , s''en retournera u désarmer au port Principe de Cuba , dans le c( plus bref délai, sous le commandement du ca- « pitaine lui-même. Toutes les autres conditions « non stipulées dans le présent, seront jugées en « cas de contestations des parties par un tiers c( arbitre au choix des intéressés. »
Fait au Gros-Mot de Porto-Ilico , le jour et an que dessus.
vSi gné :
Veuve Cécile Lacassave , habitante^
— C'est donc une femme qui a signé ceci? m''éeriai-je après la lecture de Finstruction. Je ne croyais pas en vérité que le sexe s'^amusat à faire la traite pour le compte des hommes !
^ -*»*iC'<
RAPPOPtT DE Maure bastringue. Ï7
— ■ Il y paraît cependant , dit Palanquin, car veuve Cécile Lacassave, habitante, est plutôt du féminin singulière, que du masculin plurière. Mais femme , hermaphrodique ou syphlide , le sexe n''y fait rien de rien; il faut actuellement, et il ne vous reste plus qu'^'a mener subitement la barque h. Porto-Rico , et a toucher les doublons qui devaient tomber dans le creux de la main du papa ïtuvalde : voila votre lot à la loterie , et c''est le bon numéro qui gagnera le quine.
— C'est vrai , enfant , et ton idée est digne de moi : je la gaffe, et ce sera dorénavant la mienne, primo mihi. Va ordonner sur-le-champ, au second, de ma part, de faire gouverner sur la partie de FEst de la cote de Porto-Rico. Le reste ensuite me regardera , quand le tour du reste arrivera pour nous .
te Nous voiFa donc par mon ordre en train de faire route pour Porto-Rico, avec bonne brise et le Général-Sucre métamorphosé en négrier, par
la grâce de Dieu, Tout allait bien à bord et pas trop mal dans mon esprit. Comme Fequipage était goulu , et galant , et qu'ail y avait à boire, à manger, et des négresses à bord , mes gens, en faisant bamboche tout le long du long de la journée , me laissaient tranquille comme Batiste dans mon commandement, et surtout la nuit. Ils s''amusaient , criaient , galopaient et se bûchaient même, d'un instant à Fautre, comme des perdus et des pervers. Mais la discipline et Fautorité étaient toujours respectées, et que je ne leur en demandais pas davantage , a ces tas de racailles , dont il n^y avait rien autre chose a espérer que de la tranquillité à prix de débauche et de paresse. Rien même, je crois, ne serait arrivé pour me fiche malheur pendant la traversée sans un petit accident où j** eus bigrement peur de laisser ma peau, et celle de toutmon monde, dans les mailles de certains filets de poche, d''oii j^eus un mal du tonnerre à me débrouiller. Je vais vous informer du fait en deux mots :
c( Environ vingt jours, il faut vous dire, après Tcpoque de Fenlèvement de la cargaison démon oncle 5 je rencontrai un navire que jWs la sottise, pardon de Pexpression , de prendre d** abord pour un trois-mâts qui pourrait bien me céder une partie de ses vivres en liquide, attendu que le susdit liquide inclinait un peu à nous manquer à la cambuse. Ma première idée, vous allez voir, fut d''appuyer la chasse au bâtiment en vue , pour lui remettre tant seulement ma carte de visite intéressée à bord, par simple politesse d'^occasion. Mais quand je ne fus plus qu''à une portée de canon de lui , je commençai à m'^apercevoir qu''au lieu d''un trois-mâts marchand, c*" était un vaisseau de ligne qui avait fait semblant de prendre par peur la chasse devant moi; il faut vous dire aussi que dans le moment où nous Pavions reluqué sans prétention , tout le monde avait la vue un peu en patrouille à mon bord , mais rien ne vous éclaircit mieux les yeux et nous dégrise plutôt Fesprit, que la crainte d'hêtre
happé ou refait au demi-cercle , par un croiseur de soixaiite-quatoize pièces de batiste ronflant en batterie. Bien loin de continuer a chasser ce débitant brutal de boulets en gros , je me mis , vous pensez bien, à courir au large de lui , et tan*: que la barque put en porter. Le temps par bonheur était a grains , le ciel bouché et a nuages foncés; la mer un peu houleuse et tracassière, mais pas trop mdle encore pourtant pour un petit navire bordieux et fin voilier. Je torchai de la toile, bien entendu, que le cœur nous en faisait mal. pour tâcher de parer la coque des désagrémens qui nous tombaient si vivement dessus. L* vaisseau en torcha pour le moins autant que moi. Et dig , dog , trie et trac, pendant cinq heures de temps, la barbe de mon brick, et celle des Alan of war , nous en fumèrent 'a tous les deux, comme si le feu devait prendre îil étrave de nos deux bateaux qu'on aurait dit sur le point de chavirer à chaque instant, tant ils étaient couchés siu* Teau par le poids de la brise et le
poids de leurs voiles. Mais malgré le grand sillage du Général-Sucre, je crois, ma foi de Dieu, que mon grand gredin de compagnon de bordée l^aurait fini par manger notre soupe, si le ciel ne s''était pas mêlé un peu obligeamment pour moi de mes affaires particulières. Il approchait d^instant en instant de nous, ce gros coquin de vaisseau, de façon a me faire courir la peur par tout le corps, et a me donner la brûlure aux pieds dlmpatience , lorsque par miracle, je vis une trombe , une véritable trombe-marine , venant au milieu du grain, h deux ou trois encablures de nous !... *
<(Une trombe, vous savez sans doute ce que c''est en marine. Une trombe, voyez-vous, c'est comme qui dirait le ciel qui pompe la mer dans un nuage entirbouchon, et qui fait en même temps sur Feau un carrillon d'^enfer et trente six mille tours de walse en moins d\me minute. Et en voyant courir, et en entendant ronfler tout contre nous, et par notre bossoir, ce désagrément
cruel de la nature , je tins ce seul propos a l'équipage qui n''avait plus la luette si haute: Mes amis , si nous amenons pour la trombe que voila, nous sommes chenopëspar le vaisseau que voici. ^■ Si au contraire nous ne voulons pas être chcnope's par le vaisseau qui n''est plus qu''à trois cents brasses ^de nous , nous riscfuons d''ctre chamberdés par la trombe qui va nous tomber sur le corps. Pour quelle manière d''étre chamberdés , ou chenopés , êtes- vous tous ? Pour le vaisseau en amenant , ou pour la trombe en tenant toutes voiles dehors poiu' nous dégager du vaisseau?
« JV' amenons pas ^ n amenons pas l gueulèrent tous nos déterminés. Chose pour la trombe. Tremble qui a peur\ malheureux cjui est piis !
ce Tiens bien bon la drisse partout et Jeanfesse qui amène , répondis-je aussitôt , en criant ces paroles sec dur et dru.
«La trombe vient pour lors sur nous avec un bruit de coups de canon en courant par bâbord
du brick contre le vent. La barque plie , et la mature craque et crie. Nous allons chavirer en grand, c''estsùr que je me dis a moi-même; mais c'^cst égal, nous ne serons pas happes par le vaisseau , si nous nous mettons la barqne sur le dos. Un paquet d''eau plus ou moins soigne^ qui tournait comme une toupie, passe a nous ranger à une demi-portée de gaffe. Le brick le Général-Sucre se couche à plat sur Peau et en vache ; le bout de ses basses vergues pique dans la lame, et tous nous disons v'ià que c'est fini de rire ei nouS" sommes fichus. Mais ne voilàt-il pas qu^au même instant cette trombe , qui allait enlever toute la barque a cent pieds plus ou moins dans Pair , se met a courir et a ronfler par caprice, vers le vaisseau en nous laissant , tout étourdis , nous relever peu à peu , le brick sur sa quille éventée et nous sur nos pattesdémontées : de mon exislence, je puis dire que je n''ai vu un tremblement pareil. Le vaisseau et la trombe qui étaient dans mes
▼ eaux , ça ne faisait plus qu'Hun, et pendant trois quarts-d''lieure , on ne vit plus le camarade qui devait ëternuer dans la trombe, plus fort, je yous en donne ma signature, que s''il avait pris une pincée deMacouba par le nez. Seulement , de temps h. autre, on entendait tousser et on voyait briller dans le tourbillon d''eau dont il était exterminé , les coups de canon qu'ail envoyait a toutes volées pour crever la trombe qui venait de l'écraser. Ce ne fut que quand la trombe eut tout saccagé a son aise, que nous revîmes le coquin de vaisseau avec sa voilure criblée a jour comme de la dentelle , et ses vergues pendues en long comme des paquets d'' allumettes. — Mais nous étions déjà loin de sa volée , n''ayant pas oublié de jouer des escarpins pendant qu''il recevait son décompte de foutrop, et qu''il en prenait plus avec le nez qu''avec une pille a lest ou a autre chose.
«Cest pour lors, je vous avouerai, puisqu'il n'y a rien ii vous cacher, que jVntendis mes gens crier
devant : Cest une grâce de Dieu que nous avons eue la, et qui nous a fait échapper a ce coquin de croiseur que T)ieu confonde. Faisons un vœu , il faut faire un vœu chacun en particuHer , pour remercier le ciel en gênerai.
— Un VŒU à qui? demandai-je pour lors a ce tas de braillards et de de'vots.
— Un vœu à n'importe qui, me répondirentils, Qui dit faire un vœu dit tout , et c'est à vous, capitaine Tafta, de donner Vexemple en faisant votre vœu à qui vous voudrez.
«Pour ne pas trop faire la coquette plus que les autres , je me mis donc à gre'er le premier vœu venu dans ma tête , et tout seul en qualité de capitaine , pendant que les uns faisaient de leur bord, le vœu les uns de manger un gigot a la prochaine terre , les autres d" épouser la première créature qu'ails trouveraient, et les derniers de brûler un cierge en suif ou une chandelle en cire en Thonneur de la première vierge qui
leur arriverait dans Fesprit ou le tempérament.
aMon vœu^ à moi, fut plus solide et plus riche en ma qualité de chef, que celui de tous ces rien-qui-vaille. Je promis à je ne sais plus qui maintenant, dans le ciel , de servir de^parrain a tous les nouveau-nés qui se trouveraient sans pareils dans le port de ma première relâche f).
«Vous savez , mes amis, si j''ai tenu à ma parole. Il n''y a pas un petit bâtard ou un nouveau-né sur la mer, qui puisse dire a saint Thomas que je lui ai refusé de quoi le faire baptiser proprement avec des dragées et des gants blancs et des nourrices.
a Ce vœu la, imaginez-vous, me porta bonheur comme avait fait auparavant la bonne aventure de la sorcière de la Pointe , quoique je ne croie pas plus a la bonne- aventure des tireuses de cartes qu''aux vœux des salots de matelots. Deux fois vingt-cpatre heures après avoir reçu la chasse du vaisseau croiseur , j*'arrivai de midi a
Porto-Rico a Fendroit précis que portaient mes instructions, ou plutôt, pour dire la ve'rité , les instructions que j'^avais flibustëes a mon oncle avec un changement.
« Cest alors qu''il me fallait avoir des idées , et de ÎDonnes, encore.
« Avant de me rendre à terre pour aller siffler un mot à la veuve Cécile Lacassave , la propriétaire des nègres que j ''avais dans ma cale, je commençai, d''après le conseil du petit Palanquin , parfaire faire le long de mon bord, deux grandes manières de dromes avec tous les bouts de bois de rechange du navire , afin de mettre tous les esclaves sur ces radeaux portatifs. Ils auront un peu les pieds mouillés , me fit observer, comme de juste, mon second. Mais c''est égal, lui répondis-je : un bain de pied ne peut pas leur faire de mal dans Fétat de peu de propreté où ils sont tous. Et puis j ''allai à terre avec Palanquin à mon côté, et deux pistolets de longueur à ma ceinture , pour tâcher de
trouver parmi les maisons, turnes, baraques ou cases du lieu , Fliabitation de madame la veuve Lacassave , habitante des colonies de son ëtat, et consig nataire de ma cargaison , pour Finstant , d''après la nature de mes instructions.
c^ Celle-ci ne fut pas longue a chercher ni à trouver. Le premier nègre venu me montra toute de suite oii demeurait la veuve en délibération.
c( Hola ! de la case ! criai- je a la porte. N''y aurait-il pas moyen de parler d'^affaires pressées cette nuit a la maîtresse de la propriété ? La maîtresse réveillée en sursaut à mon commandement, descendit avec vme robe de chambre entrouverte du haut du cou jusqu'^à la cheville des jambes. Je ne sais pas trop si elle était belle au grand jour ; ce qu'ail y a de sûr et certain , c'^est qu'à la lumière avec sa robe de chambre elle était aussi maigre , aussi vilaine et aussi vieille que la plus abominable négrillarde avancée de toute ma cargaison.
— Que voulez -vous pour l'instant, et qu''y a- t-i 1
pour votre service ? me demanda-t-elle esi me regardant du tenon a IVmplanture.
— Il y a pour mon service , madame , que j''ai a vous apprendre que le respectable capitaine Ituralde étant mort a la côte dWfrique , et son équipage s''étant révolte , il m''a chargé, avant de passer de Fautre bord , de prendre la cargaison qu'ail avait traitée a votre intention , pour vous en tenir bon et fidèle compte en son lieu et place , et par conséquent en son nom.
— Et vos papiers , capitaine , pourrai-je avoir l'^honneur d''en pren'dre connaissance?...
— L*'honneur, non, madame ; car il n^y a pas besoin de papiers pour vous dire que j -ai la deux cent quatre-vingts billes de bois d''ébcne, qui ont besoin de débarquer avant le jour, pour ne pas risquer a être gênées dans leur voyage a terre , par les arguasils et les gendarmes opposés aux vues du commerce et du négoce.
— Eh bien l capitaine , faites-moi Famitié de
80 LES TROIS PÏRATii^.
les faire mettre à terre le plutôt possible.*. Je vais charger les hommes de confiance de mon habitation , de les recevoir sur le rivage et de vous seconder dans votre opération.
— Mais, ma belle dame, auriez- vous aussi la politesse de charger vos hommes de confiance de me compter en même temps, si ça ne les dérange pas trop , le Quibus qui me revient d''après mes instructions , pour mon voyage de la côte ici ?
— Parlez-vous espagnol, capitaine?
— Pas beaucoup en ce moment , madame.
— Et anglais ?
— Jamais de ma vie. L''anglais me fait mal aux dents a parler. Mais je parle assez le bon français, et vous aussi , pour nous entendre sur Farticle en question et dans la même langue.
— - Voudriez-vous , en attendant que j^aie donné des ordres et réveillé mon monde , me faire Fhonneur de prendre quelque chose chez moi?
RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUî-:. âl
— Oui, je prendrais volontiers Targent que vous me devez, et qui doit se trouver prêt à être pris d''après les pièces en règle que j'^ai pu lire dans les papiers du défunt.
— Cest cela, capitaine Tafia! me dit en me voyant orienter sur ce bord la, le petit Palanquin qui ne me quittait pas plus des yeux que Fombre de ma personne. Cest cela. — Tenez bon à retour avec cette vieille pelleterie , elle veut vous ensucrer.
La vieille pelleterie répondit :
— Avez-vous éprouvé bien des contrariétés dans votre voyage ?
— Pas trop : la seule et la plus refîchante , c'^est celle de ne pouvoir pas m''arranger avec vous sans perdre de temps et a la douce. Mais ou il n''y a pas moyen de s''entendre , il y a au moins toujours moyen de s''arranger. As-tu de Fargent ou non, vieille tripaille ? parle vite ou je te démâte du premier coup de mauvaise humeur qui va te tomber sur le sac ?
— Cruel homme que vous êtes! laisez-vous, je vous en supplie, reprit-elle, mais sans trembler. Vous ne m''aYez pas comprise, et vous osez me menacer î — N'^avez-vous donc pas vu que pendant que je causais avec vous , je faisais dans ma
tête le calcul de la somme que j''avais a vous
compter, pour me délivrer de vos importunités? — lié voyons donc, me diras-tu a la fin des fins oii est cette somme pom^ mon dû légitimePPuisque tu le comptes, cet argent, il faut que tu Paies. Dans quel trou a chien Fas-tu caché ?
— Suivez-moi , malheureux que vous êtes. Mais ne croyez pas que, sans ma bonne foi , vous m'' arracheriez par la violence ce que je m^étais engagée a compter au capitaine Ituralde. Venez , mais faites-moi, avant tout , le plaisir de laisser à la porte de ma caisse , ces armes dont vous vous êtes muni comme si vous alliez attaquer une forteresse. J'en ai vu d''autres que vous, et qui ne m''ont pas fait peur.
— Et moi aussi , j''en ai vu d''autres que vous
aux yeux ; car vous feriez , le ciel me préserve , brasser une escadre à culer rien que par la figure. Voyons, mon argent ?
— Et mes nègres ?
— Ils sont à terre.
— Quand vous me les aurez livres , je les paierai.
— Quand tu me les auras payés, je te les livrerai.
c( Je ne sais ma foi de Dieu pas trop comment toute cette dispute aurait fini , sans ce petit damne de Palanquin qui , pour couper la queue à la méchanceté de la conversation , eut la malice de passer par derrière la femme de mauvaise foi , et de lui poser le bout de son pistolet sur le derrière du cou. L''habitante sentant le froid de Farme si près de sa vie, commença a treml)ler pour lors de la farce du coquin de mousse ; elle alla avec nous , souple comme un morceau de
fourrure , a une grande armoire , d''oii elle dé- II. 3
â4 LÉS TROTS PIRATÉS.
Sarrima des piastres et des doublons qu(i nous nous mîmes à compter. Palanquin , après avoir soupesé' la monnaie , me dit que le poids et le compte y étaient a peu près pour deux cent quatrevingts tètes,, à une once d'^or par tète.
a C'était juste , comme de fait. Il ne fallait plus , par conséquent , que porter tous les deux les pistaches jaunes à bord, et livrer la marchandise à madame Fhabitante , ce qui se fit ainsi cjue cela devait se faire.
cv' En revenant bord à bord le long de la mer, je reluquai du coin de Fœil les drômes qu''on avait faites à bord du brick, pour amener les esclaves à terre entre deux eaux. Accostez actuellement , vous autres , que je me mis à crier à mon second et à mes officiers j tout est payé : vous pouvez laisser enlever la cargaison par la porteuse du connaissement a ordre !
« Les radeaux furent hâlés , à mon commandément, le long de la grève, et Fhabitante, fine comme Fambre, commença par nombrer une à
une les têtes de nègres que je devais lui remettre pour son argent. Quand une fois elle avait compte un lot de dix, elle les faisait poster en rang d''ognon , ni plus ni moins que si ç''avait ëte ui\ bataillon de conscrits. Au bout d''une heure, plus ou moins, de cette manœuvre, elle s''en vint me dire : En vTa deux cents, capitaine ; il m'' en faut encore quatre-vingts , d'' après mon calcul , et je ne les vois pas arriver, ces quatre-vingts restans î — Ni moi non plus , que je lui répondis ; mais cVst qu''apparemment on n''a pas pu embarquer encore les derniers quatre-vingts sur le radeau qui doit vous les envoyer ici. Attendez-moi un peu , si vous avez la bonté' : je vais aller a bord moimême , faire presser Touvrage par ma présence, (^a ne sera pas long, et ça sera meilleur.
c( La maîtresse de riiabitatîon donna ainsi en grand dans mon écoutille, et je m'^en fus à bord, soi-disant pour faire débarquer les quarante paires de nègres , mais véritablement pour es-
croquer riiabitante de Porto-Rico. Cest trop fichant d''étre honnête envers les malhonnêtes gens , pour pouvoh- ne pas avoir Penvie de les subtiliser quand on peut.
c( C'était encore Palanquin qui m'^avait conseille de garder pour mon compte quatrevingts nègres sur notre cargaison , pour avoir à bord un échantillon de la marchandise que nous avions portée. Je ne suis pas voleur de mon métier , tant s''en faut ; mais quand il s^agit de me venger des malhonnêtetés qa''on m''a faites , je serais capable , voyez-vous , de prendre le pantalon de mon propre père , si le ciel m''avait fait la grâce d''en avoir un , un père s'*entend.
« Arrivé à mon bord avec les onces d''or que j"'avais eu tant de mal à faire sailler de Parmoire delà coquine d'*habitante, j''informai mon étatmajor et mon équipage que nous n'^avions plus qu'ail appareiller, et que, plus loin, il y aurait gras pour tout le mo|ade.
— Mais, capitaine , m'' observa mon second , plus bêle en ce moment que la lune qui n''etait pas encore leve'e , il nous reste encore quatre-vingts quadrupèdes à deux pieds dans Fentre-pont.
— Eh bien ! que je lui dis en colère a ce malpensant , qu'ails y restent s'^ils y sont bien , et fichez-moi s''il vousplait les préliminaires de paix. Je ne veux pas plus entendre parler de ces quatre-vingts quadrupèdes^ que si jamais il n''y en avait eu un seul dans la nature. Appareillons en double et en triple , et vous me rendrez vos comptes à la première relâche que le ciel nous enverra.
c< L''appareillage ne fut pas tardif, attendu que le mouillage n''avait pas été fait bien solidement sur la côte oii nous étions arrivés de nuit et en pagaye. En nous voyant larguer nos huniers pour filer au large avec le reste de son contingent, rhabitante, qui attendait au plein le dernier et le plus fin lot du fret qu''elle m'^avait payé , attrapa, vous m''entendez bien , à crier
contre moi, comme une femme perdue, et sur les escrocs qui avaient abuse de sa confiance. Mais le vent qui me poussait en dehors des passes, était trop bon pour nous permettre de courir un bord du côte de terre, et la brise trop dure pour nous porter long-temps aux oreilles les braillemens indécensde cette criarde. Et puis, il faut vous confier , que quand une fois j'' avais eu Fimprudence de faire débarquer mes premiers deux cents noirs , il ne me serait plus resté assez de lest à bord pour tenir mon navire droit , si par-dessus le marché j'' avais été assez ennemi de mon brick, pour laisser filer a terre les quatrevingts paquets de chair boucanée, qui étaient encore amarrés dans mon entrepont. Pour bien naviguer et porter solidement la toile, il faut qu'Hun navire soit raisonnablement plombé dans le fond : c*'est Fordonnance de la marine qui dit ça, et jamais on ne me verra être contraire aux ordonnances de ceux qui ont eu plus dVsprit que moi. Vous nVtes pas sans savoir
qu*"!! Jy a des ports bien loin de la , où on prend des galets , du sable ou des coraux pour se lester. Moi, j'^eus la prudence de garder à Porto-Rico quatre-vingts têtes de nègres sur ma carlingue, faute d''autre chose de lourd pour tenir mon navire en tonture. La mauvaise foi est souvent la mère de la sure te'.
« A-vant que la petite pointe du jour vint percer la partie de PEst, ou de PEst-Nord-Est tout au plus de Phorison , nous étions déjà à quatre a cinq lieues, pour le moins, du mouillage où nous avions déménage avec la barque^ sans demander notre billet de passe au capitaine de port de Pendroit. Los cotes de Pile même ne |lous paraissaient pas plus hautes que le ras des plabords d''une chaloupe en dérive, et je commençai à être content de moi , sans savoir encore pu je mettrais le cap pour pouvoir débarquer à ma satisfaction , le lest que j** avais soufflé à la coquinerie de cette mal embouchée d''habitaiite du oros-IIot.
(( 11 y a un proverbe dans les églises , et tu dois savoir ça, toi, frère José, par lequel il est dit , qu^il existe dans le catéchisme huit péchés capitaux, et que le huitième , c''est de faire du bien a un matelot.
(( Le proverbe est juste, et le catéchisme qui ïious rapprend n''est pas faux. Vous allez le •^ôir par ce qui suit.
« Jusqu''au moment dont i*'ai à vous parler , je n''avais pas cessé un seul instant de ma vie, de faire du bien a mon équipage, en lui faisant donner la goutte soir et matin, a midi, a deux heures, à six heures, quelquefois a minuit, toujours et généralement enfin, à toutes les époques quelconques de la journée. Eh bien! croiriez-vous bien que lorsque je fus rendu au large de Porto- lAico , ne sachant pas trop encore sur quel bord amurer pour iérir en confiance , quatre ou cinq de ces ingratitudes dliommes qui me devaient la jouissance de la boisson qu*'ils avaient rcHchce pendant toute la campagne,
s''en vinrent au vis-à-vis de moi, le bonnet sur le coin d''en- dessus de la tête , pour me conter cent mille raisons plus mauvaises les unes que . les autres , avec une arrogance qui aurait fait dresser les cheveux sur le front de n'importe quel tondu.
(«Le moins subordonné de Fescouade me dit premièrement, en se donnant du roulis dans le haut du corps, pour avoir mieux Pair d''un crâne, a ce qu''il croyait :
— Ah ça, capitaine Tafia , quand est-ce donc que vous nous compterez nos paris de prise P
— On te les comptera, je mé mis a lui répondre , à la première terre où on pourra se procurer de Fencre, et une plume pour faire ton décompte.
— Et serait-il possible de vous demander par hasard, et sans être trop susceptible , oii vous irez chercher cette première terre ?
— Sous le vent à nous , attendu que la brise
porte toujours plus sous le vent qu''au vent, dans la marine.
— Ah ! mais un instant, Bourginal, reprit plus haut ce restant de galère , ce n''est pas tout ça que nous vous demandons pour le quart-d''heure, cVst de Parlent, parce qu'ail y en a a bord, et que nous en avons gagné assez a la sueur de notre visage , pour prétendre a nous en essuyer la figure en dedans ou en dehors , comme ça nous fera plaisir. .
-r-Eh bien , si tu sues trop, mon garçon , essuie-toi la mine avec le revers de la main, ou prends, si tu aimes mieux, un bain de nez et de menton pour te ra Fraîchir , et procure-moi la douce jouissance de me laisser tranquille pour le reste de la campagne, et même plus, s''il est possible.
— Entendez - vous, vous autres, gueula sur ma réponse le chef de * révolution : il ne veut pas seulement entendre parler décompter, comme de juste et de raison , avec nous. C'est
à nous, consëquemmcnt, à voir si nous voulons décompter scvecluï,
— Non, que je criai aussitôt deux fois plus fort que lui encore, non ne le croyez pas, enfans du Général Sucre. C'est un hux ^ que ce gueux- là ; il veut vous mettre dedans : c''est sur ; je le vois rien qu'^à sa mine moinastique.
— Et toi tu veux nous mettre dehors, n*" est-ce pas ? avec ta langue sucrée , attrapèrent à me dire généralement tous les autres veraiines de Féquipage. Il n''y a plus actuellement d''enfans du Général-Sucre qui tiennent, qu''ils dirent ensuite, mon chéri, tu nous as déjà assez embêtés avec ton bagout de fayencier. A terre , à terre la barque et vite et vivement, ou sinon paie-nous ici notre du à chacun , avec les piastres que tu as subtilisées sur la faiblesse d\me femme à Porto-Rico étant. A terre , à terre ; pas de milieu pour nous , et pas de grâce , pour toi , si tu continues encore à badigoincer le même air sur ta mandoline d'êmbêtamim-
a Après des raisons comme ci-dessus , il n''y avait plus moyen de faire des proclamations un peu propres à des subalternes aussi mal yire's. Les scélérats étaient tous en révolution française une et indivisible^ et mes officiers n''étaient eux-mêmes que les pires de toute la clique , à me prier de relâcher le plus rondement que je pourrais dans le premier port venu.
— Mais où encore se trouve- t-il , le premier portvenuP que je me tuais à leur demander depuis une heure.
— Le premier port venu , vint me dire encore a Foreille le petit Palanquin , c''est le port où il y aura le plus de fièvre-jaune pour toute cette crapule qui vous réclame son dû.
— Et pourquoi veux-tu, dis-je sur le moment, et tout bas au jeune enfant , que nous relâchions dans un port a maladie ? as-tu quelqu''idée ladessus, pour le bien du service ?
— Pour le bien du service, non, qu'ail dit ; mais pour votre bien a vous, oui, puisque vous ne savez
plus OÙ donner de la boule , ni de quel côté border votre écoute de foc , qui ralingue depuis une heure , dans un pays oii la maladie tapera dur et sec. Vous ne devinez donc pas , que ce tas d''ivrognes et d^indécens, qui vous chamaillent, iront se faire crever par les filles et la boisson en moins d''une demi-journëe , et que la fièvre-jaune ou verte , et Je tënesme , vous éditeront la peine de leur rendre des comptes en règle, attendu que la peste de Fhôpital leur aura déjà payé leur propre décompte à eux ? 11 faut toujours vous dire les choses, à vous , et encore le diable me soulève, je ne sais pas trop, les trois quarts du temps , si vous entendez bien ce qu''on vous souffle dans la caboche, par la manche à vent de Poreille !
— Il s^en suit , au contraire , que j''entends tout , et voilà ce qui te trompe , répondis-je à la minute au canaillon qui venait de me donner ce fil un peu rude à hâler pour mon propre bien. Je t'^entends assez, petit perfide ; tu prétends que
je les fasse crever le plus tôt que je pourrai : ton conseil est fin , et ne me paraît pas piqué des cancrelas. Mais toi, qui parles comme un livre au-dessus de ton âge , connaîtrais-tu bien un bon petit port, où il y aurait une maladie solide, qui taperait ferme et indistinctement sur les gueusards que nous avons à bord , un endroit sur, finalement, où nous trouverions de la fièvrejaune tant et plus , et pas de gendarmerie pour nous mettre la patte sur le cou , en notre qualité de forbans.
— Et pardieu , allez mouiller dans le port de Règle , a File de Cuba , et nous serons certains pour lors de notre affaire. La, il y a toujours du dégel parmi les équipages des navires , et c'^esl bien le diable s''il n''en reste pas assez pour nous.
— Cest vrai, au moins , ce que tu me rapportes-la, et je me souviens, dans le moment , d''avoir entendu dire souvent à ton pauvre père, qui était mon oncle, qu^me fois, il nVtait resté a Règle , de tout son équipage et son élat-major ,
RAPPORT DE MAITRE EASTRlNGtE, 4/
que le clial du navire et lui. L'^endroit, par conséquent, n''est pas mauvais pour nous. Mais qui est-ce qui nous conduira a Règle ?
— Tiens ,vous voilà encore embarrassé pour si peu de chose ! Mais votre second de pacotille, qui vous a déjà mené comme un baril de galère à la côte d''Mrique et à Porto-Rico, ne peut-il pas vous conduire tout aussi bien , maintenant , d''ici a Règle ?
— Et si ce grognard de second , qui se lève toujours le poil debout , et le caractère chaviré , se mettait dans Fhumeur de me tromper, et de nous faire mouiller dans un lieu suspect ?
— Eh bien , ce serait à vous, dans ce cas , a ne pas le tromper, et à lui faire avaler la charge de votre pistolet par ailleurs que par le gosier. Commandez- lui ferme , et dru, ce que vous voulez , et ce mal-bordé , tout mal-bordé qu'ail sera, vous obéira vite et souple. Je le connais , le capelan ; 'il a été taillé sur le bois d\m aviron qui plie et qui ne casse pas au coup, pour une mi-
nu te de nage. Commandez en homme , et vous serez obéi en capitaine. Cest tout ce que i''ai à vous dire good nigth î
« Comme il m'' avait dit, je fis, et comme je fis on m** obéit. Le port de Règle n''était pas loin, et le port de Règle nous eûmes , en laissant arriver sur File de Cuba , et en portant le cap sur le point de notre destination. Une fois a terre dans Fendroit , je fus forcé , avec la permission des autorités, et par Peffel des réclamations de Féquipage, de compter premièrement un peu de monnaie courante aux plus obstinés du bord , qui voulaient se régaler dans le pays , et boire les quatre-vingts têtes de nègres que j''avais encore dans Fentrepont, et qui m''étaient restées pour compte , par F effet de la mauvaise foi de Fhabitante de Porto- Rico. La vente de cette queue de cargaison invendue , était bonne dans ]a contrée, et je ne fus pas long-temps à déblayer mon navire de ce lest volant qui me mangeait le reste de mes provisions de campa-
gnc. Mais ce que m^ivait pronostiqué le malheureux enfant , le pauvre petit hîgre de Palanquin , fut vrai, heureusement pour moi , et pas heureusement néanmoins pour mes gens. L> maladie s''clala en grand , deux fois vingt-quatre heures après notre relâche, sur les plus soûlauds du brick. Elle commença d\ibord a tomber comme un grain de nord-ouest sur les plus gros, ensuite sur les moyens-gros , et terminalcmenl sur tout le monde , excepté moi , et cinq à six autres sobres hommes. C'était une bénédiction ! Du cabaret , on les portait pleins a Fhôpital , et de riiôpital tout jaunes et maigres au trou a patates. Et puis, bonsoir les voisins, et adieu le décompte ! Jamais parts de prise ne furent, dans un équipage, plus aisées a régler au bureau de la marine. II n^y avait cjuasiment plus personne a réclamer Pargent qu'il pouvait avoir gagné a la mer , et a chaque absent a Tappcl, je répondais pour lui, et je mettais ce qui lui revenait dans mon
sac , soi-disant au profit delà iamille du défunt, II* 4
OU de rarmement du navire , c''est-a-dire , de moi, qui étais la famille de tout le monde , et le seul armateur du bateau.
c( Mais, mes bravas gens du bon Dieu , une chose qui vous semblera drôle , et qui manqua de me sabouier l'esprit sens-dessus dessous , ce fut , au milieu de tout ça , la mort du petit Palanquin , de celui-là même qui m'^avait inculpé dans Fidëe de venir h liègle pour enterrer les trois quarts de nos gens. Le pauvre innocent fut un des premiers à changer ses ancres de bord , un jour juste après que la maladie eut commencé à nous tomber d''aplomb sur rëchine du dos. Qui jamais, disait-il, en se sentant frappe du mal a mort , aurait pu se mettre dans le coco , que la peste, que nous venions chercher dans ce chien de pays, serait pour moi comme pour les aulres? Le ciel n''est pas juste , puisque je hxxi'istourhel Cest vous, espèce de capitaine manqué, qui auriez du payer le tribut à la nature avant moi ; mais vous êtes né coiffé d''un
RAPPORT DK MAITRE LASTRIiNGlJE. 61
bonnet de coton , et yous mourrez vieux, gana* clion et heureux. Salut !
t( Il fila pour lors son bout de cable pour appareiller en abattant sous le vent de vSa bouée , et le peu d*" égards qu'ail avait eu pour moi, son chef, avant de périr au lit , et à Tarticle de la mort , m''opposa de le regretter autant et plus que je l'aurais fait s''il m'avait dit moins de sottises avant son resquies câlin passée.
c( Pas moinj , voyez-vous , pour avoir Pair de le regretter, et de le traiter en bon parent après décès, suffit qu'ail était mon cousin de son vivant, je le fis enterrer avec les honneurs de la guerre : six pieds de terre tout comme l\ un homme fait , et une chasse de bois d'acajou pas sujette au ver. Jamais je n''ai su , comme tant d^iutres , ce cjue c''était que d^économiser sur les derniers devoirs a rendre à ses amis , ou a ceux de sa famille. Les bons parens font honneur à leurs proches , selon leurs petits moyens , et
leurs bons sentimens , coûte qui coûte ; c^est mon ref^'ain en pareil cas.
c( A la suite d'^un ensorcellement d'affaires et de chicanes, qu''il serait trop long et trop indigne de vous réciter, je crus me douter qu'ail était plus que temps de hisser mon ancre à bord , si je ne voulais pas la laisser s''engager sur le fond oii j''avais mouille a la grâce de Dieu. 11 y a des finots qui ont trouvé de bonnes longues-vues dans leur vie ; mais jamais je n''ai pu mettre la patte sur une lunette d''approche qui fût assez bonne pour me faire voir trois semaines d'avance , dans le temps à venir. Cependant , il auiait fallu avoir Fœil joliment trouble et borné, à ma place, pour ne pas suspectera Ja première inspeclion des mines, la figure que me faisaient les autorités de Pendroil et les gendarmes de la mal chaussée de Règle. Rien que de les voir passer les uns et les autres a côté de moi, leur air me donnait la colique, sans comparaison comme la médecine de cheval que j'ai cm bar-
qiiëe ce matin par mon avant. Ce fut pour lors que je me dis sévèrement a moi tout seul : détalons cHci, mon fiston; et vite, encore, si tu ne veux pas jaunir sur pied ; ton estomac est trop délicat pour supporter plus long-temps le climat du pays. Cest un tour de valse qu''il te faut retenir pour la première que la musique jouera dans le bal qu''on veut donner en ton honneur et gloire.
a C'était bien pensé , ceci , mais avec un équipage défunt en partie il n''yavaitguèremoyen de gagner le grand air du large a bord d'un grand coquin de brick dur a patiner et lourd a changer de place. Un oOicier démon état-major, en mettant le nez siu' mon embarras , me conseilla une tromperie. 11 y a ici , me commun iqua-t-il en n'ayant Fair de rien , des Américains qui se chargent de tout sur mer. Quand on leur promet plus de beurre que de pain , ils sautent dessus , et après, c'est a vous a ne leur donner ni pain ni beurre, une fois que vous pouvez leur chanter :
petits oiseaux le printemps vient de naître^ suv l''air du iroulala, avec variations.
c( Le lendemain de la conversation , je fis afficher que Fequipage qui conduirait le Général- Sucre il sa destination , aurait pour sa peine la moitié du navire que j"*aurais sous les pieds en arrivant, le tout fait double et de bonne foi entre nous.
(c Le poisson mordit a la ligne : vingt à vingtcinq congres de Boston ou de New- York se déhàlèrent k mon bord , et j''appareillai avec eux , après avoir signé démon nom un papier, comme par lequel je m*'engageais a leur compter une fois rendu a Saint-Thomas , la moitié de la valeur du brick que j^ivais sous les pieds. Oui , mais en arrivant a mon bord , j'eus la malice de me coucher dans ma crbane pour toute la traversée, et pour ne plus me relever de dessus le dos , qu\uie fois débarqué a terre dans mon cadre de fainéantise et de dissimulation. »
« Ouelle avarie s''est-il donc avoir faite dans les
œuvres-mortes P se demandaient les uns aux autres mes matelots de louage pendant le voyage. A t-il un tour dans ses câbles ou la goutte descendue dans la cale , pour rester toujours couché comme une cagne? En les entendant blaguasser de la manière susdite, je me disais: Oui, va toujours ^ ta sde lofias : à terre , je t''apprendrai la loi en te faisant voir comment on marche dans le pays , quand on ne veut pas laisser rouiller ses quilles en route.
« Et comme de fait , en arrivant a Saint-Thomas, oii il y a des avof;als et de la justice, je signifiai aux Américains, que n^ayant pas bouge de ma cabane, je n''avais pas eu de navire sous les pieds , mais sous le dos , et que conséquemment et d''après le code pénal, je ne leur devais pas un taquet dunavire dont ils voulaient raccrocher la moitié. Ils me qualifièrent de gueux et de scélérat , et je leur fis prouver devant la justice qu''ils étaient des simples et des crédules. Nonobstant, les juges en lîonnets pointus , me commandèrent de
leur payer quelque chose pour le \oya<je, et comme, avant tout, il faut être juste quand la justice vous force à être bon enfant , je finis par obéir au commandant en chef de Pescouade de juges qui m''avaient fait passer sur Pavant du tribunal.
« J''avais, en outre de ça, un voeu conclu a la mer à remplir a Saint-Thomas. Mon vœu, je Tai rempli , et mieux que rempli quelquefois , et même avec une partie de Pargent gagné a la sueur de mon front et à la sécheresse de mon estomac; car, pendant les neuf mois que j'^ai passés a la mer , je puis bien dire que je n'*ai souvent bu ni mangé mon content. Mais la terre , comme on dit, paie les fautes de la mer , et tout aujourd'^hui , Dieu merci , est paye , excepté vous. Néanmoins, tout le pécune que j\ii gratté d^ni bord et de Pantre, est dans deux barils que jVi laissés chez ime hôtesse, et auxquels j^ai donné de temps en temps quelques petits soufRets d^imitié , sans leur faire trop de mal. Vous dire
combien il y a de livres , sous et deniers dans ces petits barils de galère , c''esl ce que je ne puis pas vous confirmer , attendu c[u''il me serait moins malaise de regagner encore tout cet argent là, que dV^n compter seulement le demiquart. Vous qui savez calculer , vous calculerez tout cela , et vous vous rendrez mes comptes en règle, si vous voulez vous donner la peine de faire ce que je ne ferai jamais de ma vie. A présent vous venez d\apprendre tout ce que j'*ai fait pour le bien du service de notre aimable société. L''honncte homme agit comme il peut dans sa vie , et non pas toujours comme il veut. Il n''y a, vous le savez bien, que notre très saint père le Pape qui puisse répondre de tout et qui ne se trompe jamais sur aucune chose, le vieux Paria qu''ilest!
«Ma foi , je vous ai tout dit, et je crois que cVst ça! Finus coronat opis , comme dit Panglais. Voyons, vous autres, à présent que j''aifmi, est- <ie que je vous ai largué trop de bêtises?
« Bien peu de jours de ma vie se sont écoules , sans que je ne me sois rappelé ce que nous répétait souvent au séminaire , un ancien vicaire qui passait pour avoir fait autrefois des siennes : Le monde , nous disait ce vene'rable praticien d** erreurs mondaines , commence à se faire bien vieux , et c''est cependîuit du nouveau qu^il faut sans cesse,
62 LKS TROIS PIRATES.
à cet antique enfant , avide de tout etLlase' sur tout. Pour moi, mes jeunes amis, j''aimerais cent fois mieux aller prêcher un bon petit schisme tout neuF , aux Esquimaux ou aux Californiens , que de rabâcher chaque matin aux fidèles de Nanterre ou de Saint-Denis , la messe dont ces braves gens doivent être aussi fatigues que moi pour le moins. JNe me parlez pas de marcher sur un vieux plancher , quand on ne porte plus que des savattes.
« Jamais le sens profond que cachait cette parabole de rexperience , ne se présenta plus lumineux à mon esprit méditatif , qu'eau moment 011 je vous fis mes adieux et où je reçus les vôtres , pour aller pratiquer au loin la profession qui nous est commune. Apres avoir repassé et pour amsi dire ressassé dans toutes les cases de mon cerveau , le nom des lieux oii je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de rencontrer un gras pâturage pour mes chères brebis , je me décidai a cheminer vers
NARUATIOiN DE IRKRE JOSÉ. 63
Saint-Dominjjuc , ancienne colonie liispanico-^ française, rajeunie et reblancliie par les nègres, sous la domination tant soit peu caraïbe dillaUu Mes raisons pour laisser clioir doucement le ballon de ma destinée sur ce point terrestre plutôt que sur un autre , méritent de vous être exposées^ et vous les trouverez logiquement déduites dans les réflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner américain, de la Pointea-Pitre , vers la partie d'Haïti gouvernée par Christophe premier , le nègre-Roi , et le Roi de tous les nègres Q.
« Saint-Domingue, nie disais-je donc , en pesant avec maturité et un à un, les motifs de ma résolution , Saint-Domingue e«t un pays nouveau, ou tout au moins un pays retourné, qui peut aujourd'^hui passer pour assez raisonnablement neuf. Il n''y a plus là de civilisation qui vienne contrarier à chaque pas les projets d\m homme déterminé à gouverner sa barque en dehors des lois ordinaires de la société, et au large des usa-
ges consacres par riiicommode droit des gens. Les forbans jusau'ici paraissent sY'trc si bien trouves de Pexploitalion de ces parages fortunes , qu'ail ne s''ccoule guère d''annces ou l'on ne pende une bonne douzaine au moins , de ces honnêtes gens. Or, pour qu'ail y ait tant de forbans a pendre chaque année a Haïti , il faut nécessairement que les forbans ne se lassent pas de fréquenter les abords de cette île fameuse ; et pour qu''ii y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse dispose's a se faire pendre la plutôt qu''ailleiirs , il faut nécessairement aussi qu'ails trouvent la plutôt qu''ailleurs , quelque chose qui vaille la peine de leur faire braver le gibet qu''ils rencontrent quelquefois sur leur route ; car , s''il en était autrement , je ne vois pas pourquoi ils iraient allrontcr pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernière raison , ultîma r^tio, Pargument linaj en un mot, de la société' contre eux. Les coquins de notreespèce,])asscz-moir'epithctCj ne raisonnent
pas encore assez mal leurs intérêts, pour devenir absurdes aux dépens de leur propre peau. Rendons-nous donc a Saint-Domingue, me disaisje toujours. CestFancien refuge des Boucaniers et des frères-la-côte , ces illustres ancêtres qui n''ëtaient pas plus bétes que nous (^) ; faisons c^mme eux, et le ciel bénira peut-être nos efforts comme il a béni leurs glorieux travaux.
« D^aïlleurs , m''êcriai-je encore , pour m''affermir dans ma première détermination, il n''y a plus maintenant a Haïti qu« quelques millions de nègres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu''ils ont réussi, la fièvre jaune les aidant , à cliasseï ignominieusement leurs anciens maîtres. Avec ces gaillards là, tout bouffis de Forgueil de leur facile victoire , il doit y avoir moyen d''entrer aisément et brusquement en matière , et bien fin , ma foi , sera le diable , s'il parvient à me couper les vivres , la oii avec la faim cjue i''ai, je sentirai des vivres à me mettre dans la besace.
(( Rempli de ces idées spéculatives , et du zèle que m''Iï)spirait le désir de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je débarquai bientôt au Cap Français. Je songeai d'*abord , en posant en toute sécurité le pied a terre , a bien ramasser ma conduite autour de moi, et à ne pas qi''empétrer les jambes dans les premiers événemens ou le semblant de bonnes occasions qui viendraient se présenter à moi. La guerre d''attaque peut réussir quelquefois aux fous et aux imbécilles qui se sentent le cœur plein et les oreilles chaudes ; mais la guerre défensive est le fait des esprits méditatifs, ou des gens qui croient avoir quelque chose à perdre. Pavais avec moi, vous le savez bien, les huit mille gourdes que je tenais de la libéralité et de la confiance de notre respectable ami.
«Le roi Christophe premier et dernier, informé par les espions de sa couronne , de mon débarquement imprévu au beau milieu de se^s états un peu désorganisv^s , me fit Thonneur et le
déplaisir de m'^inviter a passer dans son j^alais , pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays soumis a son autorité souveraine, ou plutôt au dévergondage de son despotisme. Je répondis à sa Majesté , en homme déjà préparé a toutes les investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j** avais le projet philantropique de me livrer moyennant son autorisation, a la traite des blancs des colonies voisines , attendu qu''il y avait assez long-temps que les blancs se livraient impunémentà la traite des ^oir5. Lemalin nègre eut Pair de me prendre pour un insensé ou pour un idiot, ce qui est a peu près la même chose aux yeux des gens qui se croient plus madrés que les fous ou les imbécilles qaiîs dédaignent. Je me gardai bien , ainsi que vous devez le penser, de chercher Ii désabuser le monarque d\me erreur qui favorisait si complètement mes intentions secrètes. .Mair. Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher , en sa qualité de Roi, un fou ou un magot a son service,, s'^avisa
es LES TROIS PIRATES.
d'^ordonner a ses grands et petits mouchards, de me regarder a Favenir comme le bouffon ordinaire du Palais , et de me laisser aller librement mon train sans jamais me perdre de vue. C^était ma qualité de blanc, que le drôle était bien aise d''humilier dans la personne d''un des bipèdes de mon espèce, et je passai bientôt enfin, grâce a cet avancement inattendu et inespéré , pour le Triboulet ou le Langéli de sa Majesté intertropicale. « L''île d'^Haïti, depuis Fanéantissement de Farmée du général Leclerc, avait comme vous ne pouvez Fignorer, le bonheur d''étre libre et en guerre civilesous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessaiines, de Christophe, de Rigaud etdeBoyer. C'était un état d'ndépendance qui faisait pitié h voir, et au milieu duquel il était impossible de se reconnaître. Les étrangers que leurs mauvaises destinées, ou un caprice presque aussi malheureux quela plus mauvaise destinée , conduisaient dans ce lieu de discorde et de liberté , s''y trouvaient presque aussi maltraités et aussi sévère-
NARRATION DK ÏRÈRE JOSÉ. 69
ment surveilles que les liabitans et les nationaux eux-mêmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon nom , par exemple , une petite goélette pour faire soi-disant le cabotage de la colonie , on m''apprit en me menaçant de toute la rigueiir des lois, que personne ne connaissait encore , qu'ail n''y avait pas de cabotage praticable dans un ëtat indépendant dont tous les ports étaient bloques, tantôt par un parti, tantôt par un autre ; et qu''il serait absurde au gouvernement d*'accorder ce droit , ce qui était par le fait„ de toute impossibilité. Je réclamai alors la simple autorisation d^irmer un aviso de plaisance , pour faire faire de temps à autre, quelques petites promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les plus comme il faut du pays. Le secrétaire de la marine et le collecteur de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilège de posséder un bâtiment de la république nègre , il fallait jouir au préalable de Tavantage d''étre noir
comme le gréement de la barque que Ton voulait arme^' , ou tout au moins justifier du fait d^ètre issu d\uie famille aussi bronzée que le cuivre du bateau que je m'^étais proposé de mettre a la mer. Je trouvai , pour éluder ces impertinentes conditions, un ancien prince de la côte de Guinée, ([ui consentit, en sa qualité de citoyen haïtien naturalisé , a acheter sous son nom et après s'^ètrc lui-même vendu à moi, un caboteur que j''équipai de trente et quelques déserteurs européens que je ramassai a grands coups de tafia dans les bouchons et autres lieux encore plus suspecls du royaume régénéré.
u J'^étais venuli St. -Domlngue, comme je vous Fai déjà dit, avec Fcspoir de faire du nouveau et de Fmattendu , dans une contrée passée a la lessive brûlante de Finsurrection, et en poursuivant toujours, bien entendu, l'idée que m'avait inspirée la vieille maxime de cet ancien vicaire dont je vous ai parlé en commençant ma petite histoire. T.e projet que, du reste, j^ivais nourri, et,
en quelque façon, engraissé du sucre de mes re'flexions en armant sous le nom d^un prince de Guinée, mon bateau caboteur, était assez drôlet , comme vous allez en juger par vous-mêmes. Mon intention, après avoir réuni à mon bord, sous un prétexte un peu foncé en couleur, une aussi grande quantité de nègres que j ''aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, était d''appareiller à Fimproviste du Cap Haïtien, d''aller vendre Its peaux de mes républicains mystifiés a la Havane , et de revenir ensuite croiser et pirater dans les débouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir à me livrer avec quelque chance de succès à cette espèce d''espiéglerie , et à faire convenablement cette sorte d''école buissonnière maritime, j''annonçai un jour à toute la négraillocratie' du lieu , qu'ail y aurait incessamment fête , repas et feu d^artifice a mon bord, et que les curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un homme blanc mangé par un requin noir. Comme depuis long-temps on
était habitué a me regarder comme un monomane, dont le monarqne lui-même n"' avait pas dédaigné de s^amuser un instant ^ on ne trouva pas très surprenant que je me fusse mis dans la tète de régaler le beau monde haïtien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle défiance raisonnable aurais-je pu d"* ailleurs inspirer, en engageant les amateurs a se réunir et à venir se récréer a bord d''une barque a peine armée , et en apparence incapable de prendre inopinément la mer ? Il aurait fallu être doué d'aune perspicacité plus qu''africaine ou haïtienne, pour deviner le mystère du projet que j''avais conçu, sous le v^oile trompeur des apprêts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait m''alarmer sur Fissue d\me tentative sedrète qui n''avait encore éveillé les soupçons de personne, et que tout jusque la avait semblé favoriser au-delà même de mes petites espérances. On parut même me savoir gré, dans la société qui s** égayait le plus à mes dépens , de la politesse que j''avais eue de choisir
pour le spectacle annoncé , une allégorie qui tendait a figurer la couleur européenne cl\m homme blanc , sacrifiée à la couleur guinéenne cFun requin noir. L'emblème fut trouvé fort , mais délicat et agréablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne possédait pas en tout un seul navire qui fut en état de me donner la cÈasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant , tant bien que mal , a enlever la traite de noirs improvisée que je me proposais de faire ' dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon a risqu-er par ci par la, dans le cas où je filerais avec mon personnel sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce me semble, un coup d''éventail a boulets est bientôt passé , surtout quand il est donné h la hâte, et reçu avec courage. Et puis d''ailleurs, la crainte qu'auront les canonniers haïtiens de tuer a mon bord , leurs compatriotes en visant gauchement ma goélette, pourra bien nous épargner une bonne partie de la volée qu'ils nous
enverraient impitoyablement , s*'il n''y avait qu''à hacher des blancs comme nous , tuables et canonnables à merci. Va donc pour le coup d''éventail à mitraille ! pensai -je. L''honneur de réussir vaut bien le danger que me fera courir une aussi noble tentative.
« il existe au monde une foule de gens a qui il faut toujours quelque chose ou quel qu'Hun à respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre sans un berger qui le fouette , ou un chien qui lui morde le derrière. Moi, Dieu merci, j''ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien. C^est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en voyant les honmies comme ils sont, et en appréciant toutes les choses a leur juste valeur. Quand ma chaussure me gène , je Félargis au moyen d''un couteau, dùt-elle, après cette petite incision, ne me durer qu^un jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'^al^surdes préjugés , ce que Ton fait pour une chaussure trop étroite ou pour un soulier mal fait ? Cette réflexion in''était pa^-
see par la tête, long-temps avant mon débarquement au Cap Haïtien ; car je vous prie de croire que je notais pas venu la, dépourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science humanitaire.
« Mais revenons a Pobj et principal de mon récit; j'avais donc fait annoncer au son du tambour , et au moyen de cent grandes affiches placardées dans toutes les rues de la ville, Pétonnant spectacle que j'*avais préparé. La curiosité fut vive , la foule devait être considérable. Mais , hélas , comme dit FEcriture-, combien les projets de Phomme sont vains , et combien sa prévoyance est misérable ! ou, en d'^autres termes :
Quantum animis erroris inest !
«Le soir même, oii je devais donner ma fête sur Peau a Paimable société d'Haïti , le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire venir devant lui; et pour être encore plus sûr de Fempressement que je mettrais à me rendre
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à ses ordres suprêmes, le monarque eut soin de m^envo^ er chercher par quatre contrefaçons de grenadiers et une apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n''aurait pas manqué de perdre d'abord la tête en pareille circonstance. Mais moi , plus calme et plus résigné que beaucoup de gens ne Teussent été a ma place , je pensai que ma tête était la première chose que je dusse ne pas perdre , et qu'ail serait toujours temps d''en faire le sacrifice, quand il n'y aurait plus possibilité de la disputer a la faux du malheur ou au glaive du despotisme.
a Dès que sa majesté m'aperçut arrivant a elle au milieu du cortège qu'elle avait eu la trop grande bonté de m'envoyer, pour me conduire court et ferme dans son palais , elle n'eut rien de plus pressé que de me demander en me présentant une boucle de fer qu'elle tenait assez maladroitement dans ses gracieuses griffes :
— Comment, s'il vous plaît, nommez-vous cela?
— Mais, sire, répondis-je aussitôt avec respect
et présence d^esprit en reconnaissant cet objet pour m''avoir appartenu , cela se nomme vulgairement un piton ou une boucle en fer r
— Et à quel usage emploie-t-on ordinairement, que vous sachiez, ces sortes de pitons, a bord des bâtimens ?
— Ces pitons servent a accrocher les saisines de chaloupe sur le pont, et a amarrer ou a fixer, si votre majesté aime mieux , les barriques le long du bord.
— Voyez combien les monarques sont a plaindre, et combien on s''attache à les tromper, s'*ccria alors le souverain , d''un air étonné , en s''adressant aux courtisans qui Fentouraient. Plusieurs anciens marins m''avaient assuré que Ton employait quelquefois les boucles de ce genre, dans Pentrepont des navires, pour y attacher les malheureux esclaves que la cruauté des Européens allait arracher a la côte d** Afrique , pour les revendre aux Antilles, comme la plus vile et la plus abjecte marchandise !
ÎB tES TROIS PïRATÉS.
— Quelle horreur ! fis-je avec une vivacité d''expression et un mouvement de dégoût qui ne m''était pas habituel, mais qu''il m''importait de rendre aussi naturel que possible. 11 faudrait , pour admettre cette calomnie , supposer non seulement la plus inconcevable perversité, mais encore la plus insigne maladresse aux hommes qui auraient destiné ces pitons a un usage aussi barbare 1 Herque î le cœur se soulève d'^indignation et dliorreur, rien que d''y penser !
«Le vieux drille couronné reprit, après m''avoir laissé défiler ma phrase tout au long , et exprimer tout à mon aise le dégoût profond que je faisais semblant de ressentir :
— Et comment peut-il donc se faire, monsieur le fou , qu''avec l'horreur insurmontable que paraît vous inspirer Pemploi de ces ferremens odieux a bord des négriers, vous ayez eu Fimprudence d''en faire planter une rangée dans la cale du petit brick de plaisance que je vous ai
NARRATION PE FRÈI\K JOSF. 79
laissé armer sous le nom d'^un des plus stupides sujets de mon royaume?
~ Comment il se fait , dites-vous, sire ? Mais ma réponse est facile ^ et il me suffira de vous expliquer les choses avec sincérité pour ne vous laisser aucun doute sur mon innocence , ou du moins sur la réalité de ce que vous avez eu la bonté d^appeler déjà mon imprudence. Cette rangée de pitons dont vous me parlez , se trouve effectivement a bord de mon navire par la raison toute simple qu''elle y était lorsque j''ai pris possession du bâtiment, et je Fy ai maintenue en pensant ensuite que ces petites boucles pourraient me servir à assujettir dans la cale les pièces à eau dont j''avais besoin de me pourvoir pour lester ma petite goélette !
— Ali ! c''est pardieu vrai ! Voyez ce que c''est que de ne pas pouvoir se rendre compte par soimême des choses les plus usuelles pour une profession dont on ignore les détails! Maintenant que vous venez de m''initier par une expli-
cation toute simple aux mystères de vos actions, je ne m''e'tonne plus de Factivite' avec laquelle je vous ai vu embarquer cette nuit une bonne vingtaine au moins de tonneaux d'^eau à votre bord , en attachant a Faiguade du rivage' une manche en cuir, qui conduisait sans bruit le liquide dans les pièces de votre cale ! Oh, tout a présent s''explique a merveille : c'^était le lest nécessaire a votre petite navigation que vous embarquiez ainsi avec tant de promptitude et de discrétion, mais , tudieu ! quels buveurs d''eau vous vous disposez a recevoir a bord de votre embarcation !
— Et votre fête, continua sa majesté en changeant un peu de ton , votre fête maritime, ou plutôt aquatique , sera donc bien éblouissante , monsieur Pex-blanc converti a la cause des noirs?
— Mais, sire , j''ai lieu d''espérer quVlle sera demain aussi brillante , que les faibles moyens dont j** ai pu disposer m'^ont permis de....
— Moi aussi, je vais donner une fête dans
votre projet de gala sur mer m''a suggère la pensée. C'est votre idée que j'^ai voulu copier , mais pas servilement, au moins... Vous souriez, monsieur le présomptueux; mais savez- vous bien qu'ail y aurait témérité à tout autre que vous de dédaigner un concurrent comme moi ?
— Aussi, votre majesté ne pense-t-elle pas sans doute, que c'*est de dédain que je souris : c''est d'incrédulité seulement.
— Ah l vous êtes incrédule ! Et ce sont des preuves, par conséquent, qu'il vous faut? Eh bien , vous allez bientôt en avoir. Mais avant de vous rendre spectateur de la fête que je vous ai préparée , il est peut-être bon de vous prévenir qu'au lieu de terminer comme vous, mon grand spectacle par un feu d'artifice , ce sera au contraire par un feu d'artifice de ma composition qu'il commencera, et c'est a vous, en personne, que sera adressé le bouquet... Et tenez, sans aller plus loin , voila déjà ma fête qui commence,