II
Ah! ah! regardez donc la , le bel effet que va produire ma première fusée ! Mais, à propos, j'^ai oublie' de vous questionner sur un point essentiel. Savez-vous le latin?...
— Sire, répondis-] e fort embarrassé de la position dans laquelle venait de me jeter la conversation goguenarde du roi !... Sire, il y a tant d''imbéciles qui prétendent que Ton ne sait rien quand on ne sait pas le latin , que je crois pouvoir vous avouer que j'' entends un peu cette langue , sans risquer de vouloir me faire passer a vos yeux pour un homme d''esprit.
— Ah ! fort bien. Lisez-moi donc , et bien vite , si vous ne voulez pas perdre Fa-propos de la ressemblance , la petite devise que je me suis amusé a écrire sur les vitraux d'aune des croisées qui donnent la, sur la rade , là, de ce côté î...
c(Je lus, mes amis, cette infernale devise : elle était ainsi conçue en latin d'*Haïti :
Deus non swn , tanlum ahest ut î Tamcn sicut Deu^s , incedo per ignés.
« En poi tc^nt attentivement mes yeux sur le carreau où le doigt du monstre avait tracé ces mots sataniques, je vis à travers la vitre perfide, quelque chose qui brûlait sur rade : mais quelle fut ma stupéfaction, je vous le demande, lorsque je reconnus dans ce quelque chose incendié, mon bateau, mon pauvre bateau livré, par ordre du royal bourreau, a Fimpétuosité des flammes ! Quelques minutes après avoir joui de Fimpression que ce spectacle cruel ne laissait que trpp voir sur mon visage qui , baigné dVrne froide sueur qui reflétait pour ainsi dire la lueur de l^ncenK die qui consumait ma propriété , le tyran m''adressa ces paroles moqueuses qui furent les dernières que j''entendis sortir de ses lèvres de singe ou de bouc :
jsr-î4.h- murmui*a- t-il, maître idiot, vous vouliez traiter les sujets libres d'^Haïti, a votre bord, comme vos pareils ont Fhabitude de traiter les esclaves nègres, et vous pensiez, dans votre sot orîfueil , que parce que les nègres sont noirs , ils
doivent redevenir esclaves. Eh bien! maintenant, c''estmoi qui pour répondre à votre témëritë vais vous traiter comme vous le méritez : soldats , enlevez-moi ce drôle, et que son sort et ma volonté s'^accomplissent !
ce Jamais les ordres de Pesclave-roi ne furent remplis, je vous jure , avec plus de ponctualité et de vigueur d*" exécution. A peine me sentis-je enlever du palais , tant j'étais léger , ou tant je devais être étourdi du coup qui venait de me tomber sur la tête. Je ne repris tout-a-fait Fusage de mes facultés intellectuelles , que lorsque je me vis descendu dans le fond d'un caveau presque aussi noir et aussi sinistre que le monstre qui venait^ d'ordonner de m'y placer.
« Je ne recouvrai, pour ainsi dire, mes sens qu'eau milieu des ténèbres, et la liberté naturelle de mon esprit que sous les verroux d'un cachot.
«Toutes les péniblesréflexions que jusqu'alors
j'avais retenues comme un torrent impe'tueux, dans mon âme soulevée , reprirent bientôt cependant leur cours paisible , mêlé d'^un peu de crainte et de tristesse. Ce n''est pas toujours au milieu des fleurs de la vie et h, Fombre des idées riantes, vous le savez bien y que la pensée est faite pour ruisseler limpide et pure. La méditation a aussi ses débor démens et Fâme humaine ses inondations. Je ne réprouvai que trop.
« Au bout de quarante-huit heures de jeune forcé et de pensées plus ou moins lugubres sur Teffroyable réalité de ma position , la porte du souterrain où Ton m''avait enfermé s'^ouvrit, pour montrer à mes yeux abattus un spectacle presque aussi sombre, que les ténèbres au fond desquelles mes regards s"étaient peu a peu habitués à percer Fobscurité. Les pâles rayons du jour que je ne croyais plus revoir, en pénétrant a travers les grilles épaisses de ma prison , me laissèrent apercevoir deux petits
épouvantables nègres habilles en diablotins, et tenant a la main deux torches goudronnées et un e'criteau : ces monstres enfans s''avançaient vers moi. Qu''est-ce a dire , me demandai- je, que cette vision diabolique et cette fantasmagorie ? veulent-ils m''effrayer pour rire, ou veUlent-ils se défaire sérieusement de moi en riant? La porte du cachot, qui n*" avait roulé sur ses gonds que pour donner passage à ces deux nouveaux venus, se referma bientôt , et, a la lueur des flambeaux que venaient d''allumer mes deux noires marmailles , je lus sur Técriteau qu''ils tenaient comme des griflfons tiennent le pied d''un meuble , les mots suivants tracés en grosses lettres rouges , assez semblables a des caractères phosphorescens :
c( Citojens libres de la ville du Cap^
» Henry Christophe 1", par la grâce de Dieu » et des constitutions , Roi d'Haïti et de la
))^partic et dépendances du cap Haïtien , etc., )) fait connaître a tous ceux qu'ail appartiendra, » que le vagabond européen, dit Frère-Josë, » a été' condamné à être enterré vif^ pour avoir » voulu exercer, à Haïti même, Tinfàme trafic )) connu sous le nom odieux de Traite des Noirs.
)) Le con\oi se réunira en armes, demain, à )) trois heures de relevée, au domicile du vivant » (prison centrale), puis, de-Fa, se rendra a la )) grande église paroissiale du Cap.
)) Fait au palais, ce 17 juin 1819.
w Le roi ,
)) Henry Christophe. >>
(( Quel calice d'^absinthe et de fiel à avaler , m'*écriai-je en détournant les yeux de ce placard dégoûtant!... Mais une réflexion, qui suivit dans mon esprit le premier mouvement d''indignation qui m''avait soulevé le coeur , vint presque me consoler du fatal avenir que je ne prévoyais que
trop pour moi. Jësus-Christ , en marchant au supplice pour racheter les pêches des malheureux qui ne valaient certes pas un tel sacrifice, eut la douleur de porter lui-même sa croix , tandis que moi , je vais être porté et logé dans un bon et commode cercueil : voilk ce que je me dis; Favantage est donc encore de mon côté, et je suis bien loin, cependant, de valoir mieux que Notre Seigneur. Laudamus teDeum^ et que la volonté du destin soit encore une fois faite, puisquHl n''y a guère moyen de faire mieux pour moi, que n'^a fait lui-même ce malheureux destin ! »
Ici , maître Bastringue , en entendant son ami prononcer encore quelques mots de latin , ne put retenir Tenthousiasme que lui inspirait cet éclat prodigieux de science :
— Ah ! gueusard de José, tu parles comme un lutin, s''écria-t-il , mais force de voiles un peu, s''il y a moyen. J''ai envie de voir comment tu as débrouillé ton palanquin dans le moment de ton enterrement en vie.
NARRATION DE FRèRE JOSÉ. 80
Frère José poursuivit ainsi :
c< Les deux petits griffons noirs , jugeant sans doute à la grimace que je n'^avais pu m*' empêcher de faire en leur présence , que j^en avais assez vu comme cela, pour être fixe' d''une manière positive sur mon sort , laissèrent tomber leur e'criteau à mes pieds , et , s''approchant de moi avec force gambades et contorsions diaboliques , Fun d'yeux me remit respectueusement une lettre scellée d''un grand cachet noir en signe de deuil. On aurait mis un cachet noir a moins.
ce J''ouvris à la lueur des torches funèbres qui continuaient a flamber devant moi et à puer la résine; je lus la lugubre missive qui mVtait adressée. Elle était conçue en assez mauvais langage ; mais dans la conjoncture où les évènemensm'^avaient placé, et surtout dans la situation d''esprit oii je me trouvais alors, on n''a guère le droit de se montrer difficile sur les qualités du style épistolaire.
a La dépèche qui venait de m''ctreainsi remise contenait textuellement ces mots :
« Monsieur le négrier blanc ^
» Un capitaine américain comptant sur les ra*^ » vages €[ue Tépidémie devait exercer cette année w parmi les nouveaux arrivés d''Europe , a dé- » barque ici une pacotille de cercueils , on ne » peut mieux conditionnés. Malheui'eusement » pour le spéculateur qui n'^avait compté sur la )) fièvre jaune que pour les autres, c''est lui qui, M le premier, s''est vu dans la nécessité d'*étrenner )) sa marchandise pour son propre compte. » Hier, il a été porté en terre dans le pt-emier » des cercueils dont se composait son charge- » ment. Cette contrariété a été d'hantant plus )) vive pour moi, que je m''étais promis le plaisir » de vous offrir le premier tiré de la cargaison » du prévoyant capitaine ; mais pour vous traiter )) cependant autant que possible avec la distinc-
» tion dont je voulais yous donner une preuve » si éclatante , i''ai tout arrange , après avoir » pris les ordres de S. M., pour que demain, )) à deux heures , on mît à votre disposition la V seconde bière de première qualité du char- )) gement du défunt capitaine américain.
» Veuillez donc bien , en conséquence , vous )) tenir prêt, a Plieure indiquée, a recevoir Fhon- » ncur qu''on vous réserve, et dont vous vous » êtes montré déjà si digne.
w Pœcevez, monsieur le Négrier blanc, Fas- » surance de la parfaite considération , avec M laquelle je me garderai bien d^avoir riionneur » de vous saluer.
Le Secrétaire des commandemcns de S. M. Haïtienne.
«Les roisn''ont qu'aune parole, à ce qu''ils disent, et ils disent quelquefois vrai, quand ils ont donné parole de faire le mal. Le monarque-fossoyeur
parut vouloir tenir à rengagement qu'ail avait pris , er ordonnant mon inhumation quelques bonnes années au moins avant le terme assigné dans les cieux à ma mort naturelle. Le jour de la cérémonie annoncée, S. M. eut même la prévoyance de m*'envoyer trois caricatures de prêtres , chargés de m''assister ante humum dans les préparatifs de ma toilette de trépassé. On fit tenir en équilibre, sur ma tête , un bonnet de coton empesé , long et pointu comme la flèche d''un clocher de campagne, et, en guise de sanbenito, on passa sur mon corps , amaigri par le jeune et la douleur , une longue robe de papier, faite de toutes les affiches , au moyen desquelles j ''avais annoncé le grand spectacle que j ''avais voulu donner sur Peau. Mes aides de garde-robe trouvèrent en examinant de près ma physionomie , que ma mine ne pourrait manquer de faire honneur aux morts dans la compagnie desquels j^allais avoir Favantage d'^entrer a la fleur de mon âge, et avec la sanlc la plus resplendissante.
c(Un de ces goguenards crut remarquer que quelques-uns de mes cheveux avaient blanchi dans Tespace de quarante-huit heures que Ton m''a!vait fait passer a Pombre humide de mon cachot. Moi, pour répondre gaiement à Fimpertinence de ce mauvais plaisant , je repondis qu''il voudrait peut-être bien que sa face eut pu blanchir aussi aisément , et par le même procédé que mes cheveux. Cette épigramme assez libre, que je m''imaginais pouvoir me permettre , sans risquer d''aggraver les inconvéniens de ma situation, int^ressa mes persécuteurs à employer de leur mieux le temps quHls avaient encore a me tourmenter. On m''amarra, le plus raide possible, les deux jambes Fune contre Fautre , et les bras le long des hanches, pour m''imposer la plus complète et la plus cadavérique immobilité possible. A deux heures et demie , j''entendis a travers les murs épais de mon caveau , un sourd roulement de tambours. C'était le bruit du cortège immense qui venait chercher mon corps encore
tout vivant, avec tous les honneurs qu''on ne ren J ordinairement qu''aux morts illustres, quand ils sont bien morts, et qu'ails ont la vanité de se croire illustres.
ce A trois heures précises , le cercueil qu''on m''avait réservé reçut ma très viable et très vitale dépouille , au-dessus de laquelle allait voltiger, comme une ombre , mon esprit qui travaillait toujours, ni plus ni moins que s''il n'eut pas encore été séparé de sa chair par Tordre de S. M, Christophe. Trente sales ecclésiatiques , aussi mal blanchis que les surplis qui les couvraient étaient blancs et propres, entourèrent ma bière en chantant du latin créole, et des litanies riègres, dans un patois auquel le ciel ne devait pas comprendre grand^chose. Toute une troupe de soldats d''élite sans souliers , mais en ^ros bonnets à poil, suivait militairement mon convoi; et le long roulement des tambours, les sons aigus des fifres s''unissant, pour faire un tintamarre d*'enfer , aux glas de toutes les cloches de Ja
ville , attirèrent bruyamment, u la file de mon cortège funèbre , les flots de canaille dont regorgeaient alors les maisons de la cite'.
c( Jamais encore les heureux liabitaiis gu Cap n'*a\ aient vu un pareil enterrement , ni moi non plus; et j''aurais peut-être e'té assez fier de tout ce luxe déployé a mon intention , si j'^avais pu en être moins affligé. Tout le monde , imaginezvous, riait autour de moi, et j''é{:ais probablement le seul qui put conserver son flegme , au milieu d\ine aussi sévère et aussi burlesque cérémonie.
ce J''ai toujours pensé qu''il n''y avait qu''une chose sérieuse dans la 'vie , et que cette chose sérieuse, c''était la mort. Or , en ce moment la , la jijort se montrait a moi avec ce qu''elle a de plus hideux , c''est-a-dire avec Fappareil des tortures qui raccompagnent quelquefois et Findécente gaîté des bourreaux qui se font un jeu de ces tortures.
c( Enfin , tout en tambourinant , carillonnant, psalmodiant et symphonisant , les caisses du ré-
mment, les clocFies de la paroisse, les chants nazillards des prêtres, et les symphonies presque aussi intolérables de la musique, me conduisirent aux portes de Péglise métropolitaine. Le maitreautel étincelait de feux et de splendeur : cinquante gros cierges avaient été allumés autour des tréteaux sur lesquels je devais jouer le dernier rôle de la comédie que j** avais commencée en sortant du berceau. Les huit mulets a deux pieds, qui m'^avaient transporté sur leurs épaules, de ma prison a la cathédrale , n'^eurent pas plutôt déposé leur fardeau dans le sein de Téglise , que le prêtre et les chantres entonnèrent en pouffant de rire , le plus lamentable des chants de leur pieux répertoire d''opéra lugubre. La parodie sacrilège que Ton exécutait ainsi à mes dépens dans le temple du Seigneur , me parut devoir se prolonger assez pour me donner tout le temps de la méditation la plus sérieuse. Par un reste d''habitude contractée au séminaire , je
me mis a prier TEtre- Suprême , n'^ayant on ce
moment rien deinietixni déplus pressé a faire. J''ose croire même que, sans la pre'cautionquc Ton avait eue de m^ittaclicr les bras le long du corps^ j''aurais fait le signe de la croix dans cet instant terrible où jen''avais guère d*'autre parti h prendre que de recommander mon âme a Dieu , s''il pouvait arriver que Dieu en voulut encore. L''homme n'^est véritablement fort ou fail.le qu'a son dernier soupir; aussi, aujourd'liui, j^ai la franchise de convenir que j^eus alors la faiblesse de n''étre pas très fort contre riîorrible prévision de ma fin prochaine. Mais soit que la prière que i''envoyai au ciel avec la ferveur de la peur, fût écoutée du ciel, ou soit plutôt que le hasard voulût bien se charejer de me tirer tout seul d''embarras, toujours est-il qu^il m''arriva, pour mon bonheur, ce qui probablement ne serait pas arrivé a beaucoup d*" autres en pareille conjoncture. Ce qui m'arriva ainsi, mes amis, ce fut une idée, et cette idée me sauva. Je m''imaginai , au moment DÛ je ne songeais presque plus à rien , qu''en
98 XES TROIS PIRATES.
m''agitant comme un possédé dans mon cercueil, je pourrais peut-être bien réussir a me tuer avant Finhumation , en me faisant tomber rudement sur le pavé du temple , ou à faire rire assez les assistans pour les détourner du projet de me descendre tout vivant en terre. Je me mis donc, par suite du plan de diversion arrêté dans ma cervelle , a gigotter tellement au fond de mon domicile sépulcral , que les chantres qui braillaient leur requiem à mes oreilles, à moitié évanouies , accoururent pour m'^imposer Timmobilité léthargique dont j''avais eu Paudace de m''affranchir. En exécutant ainsi un saut de carpe et en tournant et en retournant convulsivement ma tête de côté et d''autre, j''aperçus, au fond d''un confessionnal , quelque chose de noir , tout chamarré d^or et de broderies : ce quelque choàC par bonheur , se trouva être le nègre-roi , Christophe lui-même qui riait en personne plus que tous les autres à la fois , mais qui riait , le barbare, d\m rire mélangé de tigre et de macaque. . ,
Bon , me dis-je, tout en continuant de me secouer et de me débattre comme un possédé : j'ai fait rire sa majesté , donc je ne suis pas encore mort î La lueur de gfaîté que je venais de faire rayonner , et de voir briller sur la physionomie du monstre, fit refléter et pénétrer dans mon âme un doux rayon d''espoir qui me rendit, comme par reflet d\m coup électrique , toute la force et la confiance dont j'*avais besoin pour consentir encore à vivre... Les chants des prêtres avaient cessé : le mouvement des troupes, pour défiler par le flanc droit et par le flanc gauche , allait être commandé , les cierges qui avaient prêté leur pâle clarté a cette cérémonie impie , sV' teignaient un à un sous le long éteignoir du bedeau... C'est alors que je me sentis presque défaillir , et que mon cœur aussi faible que la clarté mourante des derniers cierges que je voyais expirer un à un dans Pair, me monta de la poitrine sur les lèvres comme pour s''exhaler aussi et s''éteindre k jamais Une pluiç d^eavi bénite jaillissant
du goupillon de Pévéque sur ma tête, qui avait voulu officier ce jour la en mon honneur , put seul me rappeler au sentiment des choses qui se faisaient encore autour de moi , et après cette aspersion salutaire qui venait de me picoter le visage de chacune des mille gouttes d''eau que m''avait lancées le goupillon, je vis tous les assistans se précipiter vers le bénitier placé au pied de ma châsse , mettre le genou en terre et m''envoyer sur les yeux de grands coups de hénissoir^ comme avaient déjà fait monseigneur Pévéque et les autres membres du diocèse. Grâce î grâce 1 m''écriai-je de toute la puissance de mes poumons ; enterrez-moi si vous voulez , mais , au nom du ciel , ne me noyez pas d'^eau bénite dans ma bière !
— Et où veux - tu être enterré ? me demanda alors un grand estaiier à qui le roi venait de faire un signe du fond de son confessionnal.
— Oii je veux être enterré? répétai -je fort
NAimATiON DE HIÈRE JOSÉ. 101
embarrasse de repondre à celte question que j^avais été si loin de prévoir,
— Demandez à être enterre aux Sacristains y me dit vivement et tout basa Foreille une jeune mulâtresse qui venait de s''agenouiller près de moi après m''avoir lance' comme les autres son coup de goupillon.
— Oui , reprit le grand estafier , je te demande pour la seconde fois où tu veux être enterré ?
— Je demande a S. M. a être enterré aux Sacristains , répondis-je alors : c''est la dernière volonté d''un mort, et elle doit être sacrée comme la parole d\m roi.
— Fiat voluntas tua ! dit gravement Févéque à qui Christophe venait de soufâer un mot ; et le prélat , tout fier d*" avoir ainsi paraphrasé en latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux roulans sur la face épanouie du monarque satisfait.
« Et aussitôt , voilà que tout mouillé , et près-
que à la nage dans mon cercueil transformé en embarcation coulant bas d''eau bénite , on m''emporte de Féglise pour être inhumé aux Sacristains, sans que je puisse encore savoir si j''avais fait Fa une bonne ou mauvaise affaire, en suivant le conseil de la petite mulâtresse. Car, sur mon honneur , c''était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de sacristains qui pouvait également désigner un lieu bon ou mauvais , une communauté de religieux ou un cimetière.
« Depuis le jour fatal oii il a plu au ciel de me
donner, je ne sais comment, deux jambes pour marcher , comme il donne aux vautours deux ailes pour voler , j''ai voyagé à pied, à cheval , en voiture, en palanquin et même en charicltc. Mais jamais encore il ne m''était arrivé de voyager «n cercueil , et c''était au tyran Christophe qu''il était réservé de me faire connaître ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon
les faits, pendant deux siècles et trois éternelles nuits, on me tringuebala^ dans ma niche horisontale, a travers des ravins et des mornes oîi mon escorte harassée fut plus de cent fois tentée de me faire rouler du haut en bas des précipices , pour s''épargner la peine de me conduire plus loin. Je demandai bien aux dragons qui m''accompagnaient , et qui tous avaient des éperons argentés etles pieds nus, ce que c'^était que les Sacristains', mais à chacune des questions de ce genre , le chef de mon escorte me flanquait sur la tête le bout du drap mortuaire qui recouvrait ma bière, et par-dessus le drap mortuaire , un coup de plat de sabre qui m^encourageait fort peu à renouveler mes interrogations. C'était , disait-il , Tordre du roi. Je donnai mon sort au diable , et le rai par-dessus le marché. C'était là tout ce quHl m*'était permis de faire impunément et librement. — Et le nécessaire? s"* écria maître Bastringue à la lin de ce paragraphe ! Tu n'avais rien à manger , bon ; mais pour arriver, tu devais avoir be-
soin. . . car enfin , dans ton coffre, il fallait bien. . . tu devais, à ce que je crois, être joliment presse' d*'arriver à ta destination. »
Frère José jugeait à propos de ne pas tenir compte de la remarque que venait de faire Finterrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des feulUels du cahier qu'il nous lisait :
« Le soir du troisième jour de mon martyre ambulant , j "'arrivai enfin dans ma fanèbre chaise de poste , en face des ruines d^in édifice qui me parut avoir été autrefois un couvent ou un monastère espagnol. La mer d'aune large baie venait battre ie pied de ce reste de monument isolé, ou tout au moins oublié sur le triste rivage qu''il fatiguait du poids de ses antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi à ma grande satisfaction, je vis Fofficier commandant mon escorte , sonner a la porte de la maison abandonnée, d''oii sortit bientôt une sorte de spectre vêtu en manière de pèlerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet latéral
s''ouvrit, et ron m'^introduisit par ce guichet dans la communauté , car c''en était une , a peu près comme on jette un billet a la poste par le Irou pratique' pour recevoir les lettres. Deux momies vivantes s''emparèrent alors de moi et de mon emballage, pour nous déposer Fun et Fautre en travers sur deux bancs placés parallèlement au milieu d'aune salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une chandelle a la lueur de laquelle sa main desséchée traça un reçu qu''elle délivra sans douce pour sa responsabilité personnelle , a Folficier qui m'*avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de réclusion ou de mort. L*'officier, nanti de son certifi^a^ei. > - .^e forme , s''en alla pour me laisser seul et toujours emballé, parmi ces nouveaux hôtes dont j ''ignorais encore Fespèce , le nom et la profession.
u J''étais aux Sacristains^ sur les bords de la baie dite des Flamands , à quelques lieues de la petite ville des Gayes.
« Une minute ou deux après ma nocturne
entrée au couvent , le Frère portier alla chercher le frater , le frère barbier de la compagnie , pour exercer sur la partie inférieure de mon blême visage , les fonctions d''un ministère qu''il n''e'tait probablement accoutumé à remplir qu'yen plein jour. Je possédais une barbe d''une longueur effrayante , et , selon mon habitude , des cheveux assez courts. A^ulieu de me délivrer du supplément de barbe qui m'^incommodait beaucoup , le frère-raseur fit tomber sous son instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore , et auxquels je pouvais tenir quelque peu... C'était apparemment la règle; elle me parut aussi dure que ridicule , et je m^ conformai comme à toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est obligé d''humilier sa raison.
« La barbe de ma tête achevée , on me fit quitter la position horizontale que j''avaft tenue si long-temps , pour reprendre la position verticale dont j'avais presque oublié Tusage ; autre-
ment dit , trois frères m'^aidèrciit a me dre ser sur mes pieds , en me jetant sur les épaules une capote de bm^e grise ; TaniPormc de la com j)agnie dans laquelle je venais d''étre incorporé, sans trop mVn douter.
« Je ne chercherai pas a vous domier ici une ide'e complète de ce qu'^ètait ce couvent des Sacrisiaiiis. Les détails dans lesquels je serai forcé d'^entrer en poursuivant mon récit , vous offriront une peinture assez exacte du lieu et du caractère des gens qui Fliabitaient , et qui ne Fhabitent [lus, je vous -en réponds.
« \}n petit vieillard maigrelet qui n'^était pas plus brun que jaune , rouge ou blanc , mais qui aussi n''élait pas moins blanc que mulâtre ou orange, et qui, si Ton peut se hasarder a s*'exprimer ainsi, avait le teint multicolore et la physionomie multiforme , me fit entendre les mots suivans la nuit même de mon introduction : Cest au réfectoire, mon frère, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral ; car
108 LES TROIS PlhATES.
VOUS devez avoir faim, après le jeune expiatoire que For. vous a fait si cruellement subir; nul ici ne se pique d''une homicide abstinence, et notre orgueil monastique ne va pas jusqu'à vouloir s"* élever au-dessus des himiaines infirmités de notre chétive espèce. Ce que Dieu nous donne dans sa bonté , nous F acceptons avec humilité et appétit dans notre reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez ; user innocemment de tout , c''est faire une œuvre méritoire : Fabus seul est un péché pour nous , et Fexcès une impiété.
c( J''entrai sur les pas de ce vieillot gris; c''était notre supérieur. Dans le réfectoire du couvent que Fon aurait pu prendre, au premier aspect , pour une salle de cabaret^ ou un salon de guin- * guette , douze ou quinze frères a moitié ivres me reçurent en restant assis pour plus de sûreté, le verre à la main , et en me conviant à m''emboissonner Illico comme eux. Je crus prudent , malgré la politesse de la proposition , de deman-
NARRATION DE FRÈRE JOSÉ. lOÔ
der quelque chose à manger avant de commencer à boire avec incontinence. On me donna a grignoter les restes encore assez charnus d''un mouton tout entier , quoique ce jour Ta fut un vendredi et que minuit ne fut pas encore sonne. Je bus ensuite^ tant qu^on sembla désirer que je busse , et pour repondre de mon mieux à Famabilité de Paccueil que je venais de recevoir , je chantai à plusieurs reprises et à la parfaite édification des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques , qu'ails n'' avaient jamais entendues et qui parurent, réjouir fort leur impudicite'. Le lendemain de cette débauche claustrale qui se prolongea probablement assez avant dans la nuit , je me réveillai couché sur un bon lit , sans pouvoir bien me rappeler ce que j''avais fait la veille et sans trop savoir par quel mystère je m'hélais trouvé aussi bien niché à mon insçu.
({ Une pensée fort sensée , selon moi , remonta alors de mon estomac refait, a mon cerveau rafraîchi par le sommeil. José, me dis-je , en
procédant aux soins de ma modeste toilette^ vous vous trouvez ici , selon toute apparence , avec de grands bandits , plutôt qu** avec de bons et de sincères religieux. Au séminaire, vous ne vous donniez , pas plus que les autres , la peine d*'étre hypocrite , et vous avez été chassé ignominieusement du séminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici , vous seriez un sot de ne pas profiter des leçons de Fexpérience que vous avez acquise , et que vous avez payée si cher dans votic jeunesse. Conduisez-vous sournoisement, elle destin bénira vos efforts et votre hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces frères, à en juger par ce que vous avez déjà pu voir, il vous faudra ne vous monlrer qu'humilie dans Votre maintien et cauteleux avec T occasion. Taurus dissiuiïdahat Jovcm , dit un ancien précepte payen. Soyez donc cafard tant que vous pourrez rélre, sous voire commode enveloppe, puisque vos collègues se montrent si franche
NARRATION DE FRÈRR JOSÉ. 1 1 l
ment scandaleux et pervers à tous les yeux ; et soyez cafard afin qu''en vous voyant bénin el: tartufe , chacun puisse dire de près et répéter au loin : il n''y a qu'Hun saint homme parmi tous ces pieux débauchés , et ce saint homme, c''est celui qui se montre le plus humilié des vices de ses indignes acolytes.
c( Bles petites batteries, ainsi dressées sur les hauteurs culminantes de mon imaginative ^ je ne songeai plus qu''a battre en brèche la réputation déjà fort entamée de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour avec mes pratiques de Fextérieur , et la nuit je me dédommageais avec mes confrères de la contrainte que je m''élais imposée pendant le jour, pour tromper plus sûrement la crédulité des ignares. Le bruit de mon affaire avec Christophe, au cap Haïtien, m''avait déjà mis en vogue dans le pays, comme un objet de curiosité ou de pitié, et la pilié sert toujours admirablement bien la piété. Les nègres des Cayes et de la baie des Flamands, ne me connais-
saient plus que sous le nom de Fi ère-Penterré , qu'ails m''avaient eux-mêmes donné en riant un peu de moi et en me plaignant beaucoup de Tinjustice du roi. Mais quandil y avait un moribond a expédier , un innocent a nettoyer du péché originel dans la sainte eau du baptême , un pénitent à confesser ^ ou de nouveaux époux à bénir , c''étalt toujours a leur Frère- Tenterré que les fidèles avaient recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir besoin, pour mourir, naître, se purifier ou s''enfoncer dans le saint bourbier du mariage.
Somme toute , la clien telle des saint-frères n''étaitni mauvaise ni difficile à exploiter, et ils Texploitaient assez agréablement et assez fructueusement pour eux, avec les moyens d''application quHls s'^étaient créés. Noire supérieur avait su persuader aux fidèles des environs, par exemple , que les sacremens qu''ils avaient eu la simplicité de recevoir avec componction jusqu'à
rétablissement du couvent , n'hélaient que des consécrations de contrebande, de sacrilèges momeries , et comme telles, sujettes a révision complète.
<c La réputation, ou tout au moins la notoriété qui m''avait suivi dans la contrée , et que je ne tardai pas a étendre au-delà des limites de la communauté, devint, grâce à mon astucieuse habileté, une grande cause de prospérité pour la boutique des joyeux anachorètes, et aussi, par la suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Noire digne supérieur, effrayé de Pimmensité de ma renommée , se sentit jaloux, le malheureux, des succès qu''il ne s''était donné ni la peine de rechercher encore, ni le mérite d'' obtenir. Il se croyait plus puissant que moi , si humble et si faible auprès de lui; mais je me savais plus dissimulé et plus fin que toute la maison; Pavantage de cette lutte souterraine devait donc naturellement demeurer de mon côté.
c< Les paresseux qui ne veulent pas prendre II. S
le souci de devenir hypocrites, calomnient rhypoc»^isie pour se faire une vertu de leur nonchalance et de leur commode laissé-aller. Mais si Ton savait tout ce qu'ail faut de tact et de travail, pour mener à fin un bon projet de dissimulation, on verrait, a la confusion de Fhumaine vertu, qu''ilya cent fois plus de mérite à être un hypocrite ordinaire, qu''un brave homme tout franc et un imbécille indiscret, toujours disposé à dire ce qu'ail pense, faute de savoir cacher tout ce qu'ail aurait intérêt à faire sans bruit et sans éclat. Ce n''est pas ce qu'ion fait , mais bien ce qu''on dit , qui nous compromet toujours , et voila ce qu''ignorent tous ceux qui calomnient le plus Thypocrisie et les hypocrites.
c( Le supérieur , cependant , malgré la haine cordiale que je lui inspirais , eut assez d''esprit pour entretenir en secret la petite jalousie qull nourrissait avec amour contre moi. Il voulait ne la faire éclater qu''à point. Ce sont la de ces
NARRATIOÏf DE FRÈRE JOSE. 115
fruits qu'ail faut laisser mûrir pour les manger avec délices et profit : il savait cela, tout aussi bien que moi, le vieux misérable.
c( Comme tous nosexcellens frères faisaient a la fois et avec un égal succès, la médecine et Famour, la chasse et la ribotte, la pêche et leurs devoirs de piété, il ne leur restait que bien peu de loisirs à ces pauvres gens, pour vaquer aux affaires intérieures du couvent des Sacristains ou plutôt des sacrés-chiens^ ainsi qu*'ils s'^appelaient entr''eux, le soir, en vidant bouteille loin des médisans et des importuns.
« Notre chef spirituel, dont la paresse était encore plus grande que la défiance, me dit un jour, avec un air bonasse que je pris pour ce qu''il valait en monnaie courante : F rere-V enterré^ vous êtes un brave et solide religieux , et tous nos frères vous reconnaissent pour tel. Votre zèle, en attendant la récompense qui lui est réservée là-haut, et dont il ne m''appartient pas de disposer , mé-
rite, en attendant mieux, d''étre rëmune'ré icibas. Voyons un peu, quelle place convoiteriezvous bien dans la communauté , si la convoitise nous e'tait permise , a nous autres gens du Seigneur et milice disciplinée de la Foi ? — Mais, révérend père , répondis- je avec cafarderie a la proposition emmiellée du vieux renard, il me semble que nos finances sont depuis long-temps dans un délabrement a peu près irréparable. — Pas tant irréparable, peut-être, que vous le pensez , reprit le vieil escargot : nous avons la quelques bonnes petites épargnes que le temps peut avoir un peu moisies, mais qui, cependant, ne sont encore ni tout-a-fait pourries , ni tout-a-fait rongées. Cest , je le vois , la place de trésorier que vous voudriez occuper , n''est-ce pas ? Je vous suppose, en effet, probe, économe etcalculateur...oui, j''y pense à présent que vous y avez pensé vous-même.... Faites moi la grâce de me suivre ; je veux vous installer de suite dans les fonctions que votre vocation sainte vous a fait
choisir entre toutes les autres fonctions utiles à la communauté.
c( A la lueur d''une lampe , nous nous enfonçâmes à quatre pattes, le père etjnoi, dans un trou pratique' au niveau des basses fondations de Tedifice. Ce trou contenait deux barils. Le père m''invita a les tâter, et en les frappant du dos de la main, je devinai au son mat qu'ails rendirent, que chacun d''eux devait contenir quelque chose de compact et de lourd. Cest de Pargent qu'ail y a dans Fun , et c'^est de la poudre que renferme Fautre, me dit le vieillard. Vous voyez la le tre'sor de la compagnie et les munitions de guerre de la place. — Je pe'nètre aisément, lui répondis-je , le motif qui a pu vous engager a cacher votre or a la cupidité des puissans et a la calomnie des infidèles. Mais pourquoi enterrer ainsi votre poudre, et à quel usage destinez-vous ce dernier approvisionnement ? — Je cache notre poudre, reprit-il, parce que nos frères aiment la chasse qui les nourrit, et que le gouvernement nous in-
terdit, en notre qualité de religieux, d'avoir chez nous des munitions de guerre qui pourraient nous servir à défendre humainement notre propriété'. L''autorité séculière, qui nous permet de tondre un peu les moutons de notre bercail , ne nous permettrait pas aussi facilement déposséder de la poudre avec laquelle pourtant, nous ne tirons que des pluviers et des ramiers. — Oui, j''entends, répliquai-je en prenant à dessein un air fin et épigrammatique, il est toujours plus permis de tondre de stupides moutons que de plumer le gibier qui vole, . . J'entends dire , aves altivolantes , -— Vous y êtes, me répondit le très révérend, qui crut bonnement que ma repartie maligne ne lui donnait que tout justement la mesure extrême de mon esprit et de ma pénétration.
« Je m'installai le plus immédiatement et le plus largement que je pus dans l'étendue de mes nouvelles attributions. Mes fonctions m'imposaient la tâche assez rebutante de prélever le tfxième de l'argent avec lequel chacun de mes
collègues rentrait le soir au logis ; et comme les fripons ne rapportaient a la bourse commune que la monnaie qu''ils n'^avaient pas trouve a gaspiller complètement dans la journée , cette sorte de perception de la dime sacré- chiemiale aurait produit fort peu de chose dans mes mains administratives , sans la sollicitude particulière que mettait notre supérieur à engraisser le trésor dont il m''avait confié la surveillance , et qu'ail s'était accoutumé a regarder comme sa propriété licite et inaliénable.
f( Lorsqu'^on a besoin de tromper, on observe assez volontiers tout ce qui se passe autour de soi. La ruse et la fourberie ont du produire de grands philosophes et de bien profonds moralistes. J''avais cru remarquer que notre très révérend portait une excessive affection au plus jeune et au plus intéressant des frères de notre masculine congrégation. L''aimable adolescent, de son côté, m''avait semblé ne répondre qu''avec une répugnance prononcée a Fintempérant attache»
ment du bon père. Je cherchai à me lier avec le petit mulâtre , car c''en e'tait un, je le croyais, du moins , et rien ne devait m'^ètre plus facile que de devenir Fami d\m jeune homme qui paraissait détester autant que moi notre révérend. La haine que nous portions à celui-ci devait être entie nous un point de contact sur lequel il nous serait aise d''établir tous deux notre amitié. En peu de jours, je parvins a capter toute la naïve bienveillance du frérot , et à recevoir tous ses aveux , excepté celui qu''il ne devait me faire que quand il ne pourrait plus rester maître de son secret.
« Un certain soir, le candide novice me prit a récart pour me tenir a peu près ce mystérieux lanffa^c :
— Frère Penterré , Vous ne savez pas peutêtre une chose?
•— ïlélas non , mon très cher petit frère , je ne sais pas probablement votre chose , car elle se trouve sans doute dans le nombre infini de
toutes les choses qu''ignorc mon insuffisance.
— Cette chose que je veux vous dire , c''est que nos bons frères onl une furieuse démangeaison , allez , de se débarrasser de vous !
— De moi? Comment donc, et pourquoi ?
— Parce qu''ils disent , comme ça , que vous
leur faites commettre chaque jour le péché de Fenvie, en les induisant en tentation, et que, quand une fois ils vous auront empoisonné et envoyé au ciel , vous n'^ exciterez plus en eu x ni convoitise coupable, ni jalousie criminelle.
— Beau moyen de ne pas tomber en péché mortel , que d''assassiner Phomme dont la vertu nous porte ombrage ! Mais ce sont donc des monstres , mon frère , que ces chrétiens là ?
— Oh ! ce n''est pas , à ce qu^ils répètent , \ parce qu''ils croient a votre vertu ; bien loin de
la ! mais c''est qu'ails disent que vous êtes plus cafard qu'yeux, et que votre capucinerie leur fait du tort dans Tesprit de la pratique.
— Et notre vénérable supérieur, que penset-il de toutes ces abominations ?
— Il pense fort peu à vous, je crois , depuis quelque temps; mais il pourrait bien penser à décamper quelque beau jour avec la pelotte qu''il a fourrée dans le trou de la trésorerie.
— Infâme et cupide vieillard ! cloaque vivant d''impureté et d''avarice dont Tair que nous respirons ici est infecté !...Et ne pourrions-nous pas , et ne devons-nous pas même , frère Frapouillet , dans Tintérét de la religion , et pour le salut de notre âme , prévenir un forfait aussi épouvantable ?
— C'est rajustement, frère r enterré, ce que je venais vous proposer.
— Et de quelle manière pourrait-on bien s''y prendre encore, pour atteindre avec certitude et sécurité , un but si désirable pour la religion d''abord , pour moi ensuite , et pour vous peutêtre aussi ?
, — De quelle manière , dites- vous ? tenez ;
voici le petit plan que j''ai formé , en réfléchissant tout seul , bien entendu , et selon ma façon de voir, à Faffaire que je viens de vous confier.
« Je prêtai avec délices le tuyau auditif de mon oreille droite , aux paroles de miel du jeune et intelligent Frapouillet, qui me dit :
— Chaque après-midi, vers la tombée du jour, vous avez remarqué comme moi , sans aucun doute , le petit sloop d'^habilation , qui vient s''attacher pour toute la nuit au rivage près duquel est situé le couvent? Les nègres de ce bateau s*" endorment comme des tortues dès que le soleil se couche et que la fatigue de leur travail les accable. Cest alors aussi que nos frères reprennent dans la grande salle, ou le réfectoire, la vie d''enfer qu''ils ne quittent que le matin pour aller chercher à faire des dupes aux environs. Vous avez été marin , a ce qu''on assure ; Pargent est la et nous aussi. Le bateau d''habitation dont nous pouvons nous emparer , ne se trouve qu''à dix pas du magol que nous avons sous la main.
124 LES mois PIRATES.
La somme est lourde et la mer est grande. Si nous mettions la somme a bord du bateau , le bateau entre le ciel et la mer, et nous dans le bateau ? hein ! que pensez-vous de mon petit plan ?
— Tu n''es pas un enfant , Frapouillet ; non, tu n''es pas un enfant , tu es un ange , m''ëcriaije , en embrassant Fespiègle presque à Pétouffer dans les contractions nerveuses de mon enthousiasme... Je n''ai plus qu\mmot a te dire , je n''ai plus même que la force nécessaire pour te dire ce mot , tant ta céleste intelligence a merveilleusement pre'vu et devine toutes choses. Tienstoi prêt à ouvrir la main et a lever le pied. Pendant que tu verseras des flots de vin et de rhum dans Pauge de ces pourceaux encapuchonnés , je ferai passer, moi , le contenu du baril d''argent dans la barque des nègres endormis, et en ne laissant à nos indignes frères que la poudre de Fautrebaril; la poudre, entends-tu bien Frapouillet , la poudre au-dessus de laquelle ils boivent,
chantent et font peut-être Famour en Î30ucs immondes , ces sangliers de concupiscence ! Le ciel t\'i inspire, par don c!c secuïitle ^râce , ime idée au-dessus de ton âge , au-dessus de mes plus lucides conceptions même , une idée que j''avais , flairée avant toi, mais que toi seul as fécondée du souffle créateur de ton imagination , une idée enfin que, Dieu aidant , nous devons conduire à une fin miraculeuse , a une fin digne, en un mot, de la sainte mission que le ciel nous envoie. Si tout réussit par toi et selon nos vœux , je n\ii pas besoin de te promettre une part égale à la mienne dans la couronne que la Providence tient en suspens sur nos têtes. Mais si tu pouvais avoir conçu la perfide pensée de me trahir sous la forme angélique que tu as empruntée aux chérubins pour te manifester à moi ...
— Taisez-vous , s''écria vivement le pudique adolescent en rougissant de mes soupçons : ce mot fait trop mal. . . A minuit ! je n''ai que cela à
VOUS dire, et vous verrez qui je suis.. Cela dit, le séraphin s'^envola.
« On chanta, on but comme à Tordinaire, on luxuria peut-être avant minuit dans la grande salle du couvent; je crois même que, ce soir là, rivresse infernale des sacristains sembla avoir acquis encore un degré nouveau d''énergie , de dévergondage et d'^impudicité ; car il paraîtrait quelquefois que le pressentiment instinctif d'*une fin prochaine porte dans certaines organisations, une exaltation semblable à ces lueurs soudaines dont scintillent les flambeaux et les torches funèbres au moment de s''éteindre pour toujours sur le cercueil d''un mort. Jamais les voûtes lugubres de Pantique édifice espagnol n''avaient encore retenti, dans le sein des nuits, de tant de propos obscènes, de plus de jurons blasphématoires et de chants sacrilèges. Uinstant ne saurait être mieux choisi, medis-je, pour Pexécution de mon dessein, etc''est sans doute la Providence qui me renvoie, cet instant de délire, pour me raffermir
NARRATION DE FnÈRE JOSE. 127
dans la résolution de punir tant d''impudicité, et pour justifier à mes propres yeux la rigueur du châtiment que je leur réserve ; et en me livrant a cetteVéflexion consolante, je transportai sac a sac, poche à poche sur le bord du rivage et près du sloop caboteur qui allait recevoir Cœsar etfoHuna sua , tout Por et Fargent du baril que je travaillais a démunir du métal précieux qu''il renfermait.
ce Dans une de mes allées et venues , un petit homme , dont je ne reconnus les traits qu'^à la lueur de la chandelle que j''avais allumée dans le trou du trésor, vint me demander fort imprudemment et d'aune voix très émue : Eh que faitesvous donc ainsi , Frère V enterré ? . . . . C'était notre supérieur.
« Le vieillard, par malheur pour lui, était faible et peu volumineux: par bonheur pour moi, je me trouvais relativement plus fort que lui par ma corpulence et ma position. La question inattendue de Tindiscret m''avait embarrassé. Je cherchai
pendant deux ou trois bonnes secondes une réponse convenable. La re'ponse ne venant pas au bout de ce courtnioment de recueillement, je pris le parti de saisir notre vénérable questionneur par le milieu du corps, et de le loger dans le baril déjà vide des espèces que j''en avais retirées. Le fond du baril se referma sur la tète du révérend, ainsi arrimé, les genoux a la hauteur du menton. La chandelle qui jusques là avait servi a éclairer ma nocturne expédition, se trouvait aux trois quarts consumée : je posai le bout qui me restait, au centre du baril de poudre auquel je n''avais pas touché, et je dis alors au vieux curieux: Toi et ce bout de chandelle vous vous éteindrez au même instant ! et sur ce , Frère l'enterré souhaite bien le bonsoir au Père Vembardlé !
« La besogne ainsi terminée, je remonte rapidement malgré Fobscurité profonde , les degrés du souterrain. Rendu à la porte de la grande salle, j''appelle avec mon calme ordinaire le petit frère Frapouillet qui, tout essoufflé, accourt a moi
et qui me suit pas a pas avec zèle , mystère et ponctualité. Pour la dernière fois , nous nous fourons dans le trou du trésor, et la, du pied du baril de poudre, je vous sème une large traînée de graine combustible, qui va s''ëtendre du centre de la trésorerie du couvent, au bord du sloop sur lequel nous allons nous embarquer. J''étais bien aise d''indiquer de la sorte , et en caractères de feu, la trace de ma fuite victorieuse. Les sacs d''or et d'^argent déposés provisoirement sur le rivage sont placés avec ordre à bord du caboteur. Les nègres que nous croyions trouver harassés de fatigue et endormis paisiblement sur le pont de leur bateau , sont par bonheur absens. Maîtres absolus de la barque^ Frapouillet et moi, nous sautons sur les amarrés qui la retiennent encore fixée sur la houle du rivage. En un clin-d''œil ces amarres sont coupées ou larguées. — La brise est douce et fraîche : elle souffle de terre, etj''en profite pour nous laisser dériver au large. Mais avant de quitter ce sol maudit que souillait la