LE CORSAIRE L** AVENTURE , ET LE CAPITAINE MALVIRÉ
Le lougre corsaire VAventurey après avoir fait deux ou trois bonnes prises a Fentrëe de la Manche, vint, par une belle et froide nuit dliiver,
(1) Malviré j Mal-hordé ^ c'est-à-dire mal disposé , de mauvaise humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal viré de bord , est ordinairement de mauvaise humeur : de là le nom de Malviré, donné au capitaine du lougre V Aventure , qui , cependant, virait assez probablement bien de bord à Toecasion.
238 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
mouiller a Lézardrieux, petit port, taille commodément dans une des échancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et présentant aux navires relâcheurs , une plage presque déserte , enclavée entre deux masses de rochers de Faspect le plus
sauvage.
Une fois Fancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade , le capitaine Malviré , qui commsindsàtV Aventure^ se fit jeter à terre , pour avoir un mot de conversation avec les autorités du lieu dans lequel il venait chercher momentanément un asile.
Les autorités, réveillées au fond de leurs maisons couvertes de chaume et de neige , par la voix retentissante du capitaine , se rendirent, à moitié habillées et à moitié endormies , dans le local de la mairie , et dès qu*" elles se virent rassemblées autour de la table de V Ho tel-de- Ville de la bourgade , elles demandèrent au loup de mer , par Foi'gane officiel et un peu enroué du
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 239
maire, ce qu''il pouvait y avoir pour son service, à cette heure de la nuit.
Le capitaine, qui ne se flattait pas d'hêtre doué du don précieux de Timprovisation , leur dit tout bonnement , dans le langage sans façon dont il avait habitude de se servir avec tout le monde :
—Messieurs ou mesdames les autorités, comme vous voudrez ; il est bon de vous dire que j''ai un équipage charmant, un vrai bijou d'équipage, enfin, mais tapageur en diable et amoureux par dessus tout, et a qui il faut, d''abord, des femmes, pour peu que Ton désire conserver un brin de tranquillité dans le pays. En avez- vous a lui donner , des femmes ?
M. le maire de Lézardrieux, assez embarrassé de cette question inattendue, répondit a Mal viré, avec Tapprobation tacite de ses deux adjoints :
— Capitaine , oui , nous avons des femmes , mais pour nous.
— Ah diable î reprit le capitaine , mais ce sont des femmes pour les autres que nous vou-
240 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
drions , en payant , s'^entend. A moins que vous ne consentiez à nous céder les vôtres , pour quelque chose de plus.
Cette proposition , comme bien vous devez penser , résonna fort mal aux oreilles des magistrals interdits , et encore plus étonnés qulntcrdils de la témérité d''une telle allocution. Le capitaine, devinant la perplexité administrative dans laquelle il venait de jeter les trois municipaux, reprit aussitôt sans se déconcerter :
— Je vois que nous ne nous entendons gùères, et même que nous ne nous entendons pas du tout. Au lieu de vous demander si vous avez des femmes , j 'aurais du vous demander , premièrement, si vous aviez ici assez de bonnes citoyennes de filles pour la consommation journalière des étrangers. Et en supposant que je vous eusse fait cette question, qu''auriez-vous répondu, s'^il vous plaît, M. le maire, vous qui paraissez être, avec r autorisation du gouvernement^ le plus malin d'*entre tous ces messieurs ?
— J'aurais répondu, reprit alors avec difjnité M. le maire, et toujours a la satisfaction ge'norale de ses subordonnés , que les mœurs , ici , sont excellentes, que les femmes y sont fidèles a leurs devoirs , et que , par consëquenl , vous n''avez qu'''a chercher...
— Oui, qu''a chercher de bonnes filles ailleurs, parce qu"'ici elles sont trop rares , n'*est-ce pas ? Mais le pays, sans doute , n''est pas sans avoir des environs, et dans les environs, on peut trouver, a coup sur, ce qui manque chez vous... Tenez, voila des piastres , en bel et bon argent , et des onces d''or comme s'il en pleuvait , pour que vous vous procuriez ce qu'il me faut , avant que je ne lâche tout mon monde li terre. Vous n'avez qu'a faire une petite proclamation aux habitans , en leur distribuant cette monnaie , et en moins de vingt quatre heures d'ici , je' largue la bride sur le cou à tous mes gens, qui trouveront
probablement bientôt , grâce à vos soins , à qui II. » 16
242 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
parler, une fois qu''ils auront mis le pied sur le plancher des vaches.
Les autorités communales, justement offensées de la singulière commission que prétendait leur donner le capitaine Malviré , jetèrent loin d''elles Parlent et Por qu'ail venait de répandre sur la table du conseil : le conseil même se sépara aussitôt, tout suffoqué d'hindi gnat ion et sans pouvoir proférer une parole ; mais le garçon de la mairie et le sonneur de cloches de la paroisse , présens à la délibération, se précipitèrent, moins scrupuleux et mieux avisés que leurs chefs , sur les piastres et les onces que le libéral capitaine n'' avait pu faire accepter aux trois revéches notabilités.... Vous aurez ce qu''il vous faut, mon commandant , lui dit a Foreille le garçon de la municipalité... Ce soir même, vous en aurez peut-élre'bien plus que vous n^en voudrez, ajouta le sonneur de cloches , hors de lui et couvant dans ses avides mains , Por et Pargent qu''il venait de ramasser. •
LE CAPITAUNË MALVIRÉ. 243
— Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malvirë ; c''est vous qu''on aurait dû faire maire et adjoints du pays , et vos municipaux, garçon et sonneur de cloches à votre place ; car vos autorités m'ont paru , en vérité , par trop bégueules pour être ce quelles sont. A ce soir, donc, ou à demain , vous autres : je compte sur votre promesse , comme j'^ai déjà compté , pour faire mon affaire, sur les piastres que vous venez de rengainer, si souplement, dans le creux de vos poches de côté.
Malviré, en revenant à son bord, où son retour était fort impatiemment attendu , sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perché la, dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que prennent la plupart de nos orateurs, après avoir grimpé a la tribune, il dit a tout son monde , rassemblé sur le pont : ce Enfans de V Aventure , « Vous aurez des femmes , comme s^il en fu- « sillait dans le pays ; mais pas celles des auto-
244 LK CAPITAINE MALVÎRlfe.
t( ri tes , ni des Iiabitans . Vous pourrez les baitrc , c( mais en payant. Chacun de vous va recevoir, a a la cliauibre , vingt-cinq gourdes d'^avances , c( sur ses parts de prise h venir, et tout le monde , c< indistinctement, ira ensuite li terre, s** amuser a pendant trois jours, tant qu''il voudra, et « comme il pourra. Mais , au bout de ce temps c( de joiiisserie générale , et au moment de Papa pàreillage, il est bonde vous prévenir, que le c( premier qui reviendra l\ bord avec un sou , (( seulement, dans la poche , me fera Thonneur ce d^avoir affaire a moi , et vous savez tous , que « je ne m'' appelle pas Malvire' pour des prunes ce de Toui s, et pour faire Famour avec vous auc( très , quand le coeur ne m'en dit pas ! Sahit à (c vous î Ccsi la tout ce que j'^avais à vous concc fier. Valsez ! »
Vive le capitaine J^alviré ! vive le capitaine ! s''écrièrent tous les corsaires , depuis le premier maître jusqu^iux plus petits mousses ! A lui le coq y à nom la poule , et allons à terre nous
LE CAPITAlNli MALVIKÉ. 245
rondir une bosse pour nos vingt-cinq gourdes d'avance ! ! !
Le jjalaiit équipage de Tilft'ïi^wrc' se jeta aussitôt dans les trois ou quatre embarcations du ])ord, pour se faire transporter, sans perdre de temps, sur le rivage promis. Les plus presses se prëcipitèrent a Peau, ou le long des canots dans lesquels ils n^waient pu trouver place , au milieu de la fouie qui les encombrait. Tout le monde , enfin , gagna terre , comme il put , soit en ciialoupc , soit à la nage, et les premières beautés accourues des environs pour recevoir, sur la grove, les courtois chevaliers dont on leur avait déjà vanté la générosité, s^en allèrent bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins , avec les nouveaux débarqués qui venaient de sortir de Peau pour se replonger dans les délices du ci^tinent. Les choix que commande la nécessité , et que règle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs \\ faire , comme vous savez ; et ces choix- la valent bien quelquefois , comme vous ne l'ignorez pas
246 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
non plus, ceux que dictent si souvent rintërét ou la prudence. Revenons a notre affaire.
Trois jours durant, jours d'^orgie et de frénésie, de délire et d''amour, le tranquille rivage de J^ëzardrieux^ trouva livré a la plus infernale liesse que Ton puisse imaginer ; et pendant cette bacchanale maritime , le corsaire V Aventure , paisiblement mouillé sur ses amarres , flotta abandonné de tout son monde , à vingt brasses de la côte oii il avait vomi son voluptueux et turbulent équipage. Patience , patience ! se disait le capitaine Mal viré , en jouissant à sa manière de la folle ivresse dans laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur, patience, patience, mes amis ; chacun aura son tour : Pargent file et le vent tourne, et demain , si j''ai bon nez , il roe sera pasj)lus question de tout cela que de Pan quarante , et V Aventure , aujourd''hui si tristement délaissée sur ses deux ancres d''affourche , reprendra crânement sa bordée du large avec toute cette canaille , rassasiée et ha-
harassée des sots amusemcns de la terre. »
Le garçon de la mairie et le sonneur de cloches . n'^avaient pas non plus été infidèles à leurs promesses de la veille. Aux premières bonnes filles venues sur la foi de la libéralité des corsaires , succédèrent des masses d''autres bonnes filles encore meilleures enfans que les premières. L^argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin et le rhum enflammaient Fameur ; mais avec le vin, le rhum et Pamour, arrivaient aussi les querelles et avec les querelles , les coups de poing sur Poeil et les horions de tendresse sur les joues enluminées dès corsaires et des bonnes filles. Les autorités du pays, justement alarmées, de ce désordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur sollicitude publique , devoir réclamer la prompte assistance de tous les gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un peu battus, dès leur arrivée, par les corsaires et par les filles même que les corsaires battaient de leur coté. On fut réduit à im-
plorer bientôt , au milieu de cette confusion inextricable , Fintervention de la brigade active des douanes ; et le pays allait être envahi , a la fois, par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisième jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de partance du corsaire V Aventure ! Il était temps ; Fargent commençait à manquer dans le gousset des matelots , et les amours menaçaient déjà d''étre a sec comme le gousset des amom^eux. Oh ! c''est alors que la gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les corsaires et les bonnes filles ! Le coup de canon de partance et le bon vent, épargnèrent à la fierté de ceux-ci une telle honte et une aussi redoutable humiliation.
Le fringant équipage , que soixante et quelques heures auparavant, le capitaine Mal viré avait vu s^^lancer sur le rivage , si rempli d''ardcur pour les délices de la terre , revint à bord
LE CAPiTALNE MAL VIRÉ. 240
accable de douces fatioues, désenclianté des plaisirs qui avaient fui , et ne demandant pas mieux que de courir les pénibles hasards d''une nouvelle croisière. — Pas un des matelots ne reg^agna le bord avec un denier en poche... Quelques - mis se rappelant même la sévère consigne du capitaine, jetèrent même a Feau avant de dépasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ails pouvaient avoir oubliée au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils avaient si largement puise,
— Cest bien, dit alors Malviré, satisfait, à son équipage blasé... Vire à pic sur Fancrc : Saute sur la drisse de foc. Tout est payé : Range a hisser et à amurer le grand appareil (1).
Et le grand lougre noir , taillé en forme de coin et rasant Feau comme l'aileron d^m
(i) Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand appareil , le plus favorable à la marche du navire, se hissait dans les circonstances où il était nécessaire de faire de la toile.
250 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
requin nageant à la surface de la mer , appareilla en envoyant pour dernier adieu , le hourra de tout son équipage aux ëchos mugissans de la rive fugitive de Lëzardiieux.
M. le maire*, ses adjoints, les gendarmes de «^ toute la circonscription et le syndic même des gens de mer , répondirent à cet adieu infernal en envoyant leurs malédictions a leurs hôtes farouches qu''emportait au large le rapide et sau-
vage corsaire.
On ne sait pas précisément ce que "dirent ni ce que firent les tendres Arianes abandonnées sur le rivage par leurs infidèles séducteurs. Mais le garçon de la mairie et le bedeau, ont assuré depuis, à Fauteur de cette histoire, que ces belles délaissées pleurèrent beaucoup tant qu''elles pmxnt apercevoir V Aventure cinglant vers Fhorison, pour aller noyer sa voile penchée dans Fimmensité des flots, et qu''ensuite , après avoir perdu de vue cette voile bien aimée, elles allèrent se consoler avec les gendarmes
LE CAPITAIINE MALVIRÉ. 251
et les douaniers qu'acnés avaient si fort dédaignés, et même aidé à battre, pendant le court séjour des rudes et généreux corsaires.
Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspiré beaucoup de respect , en leur qualité d''autorités constituées : les bonnes filles venues de loin, pour embellir les quelques instans que les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses , n^ont jamais cessé nori plus de nous inspirer la sorte d^intérèt qu*" elles méritent ; mais aux maires, aux adjoints et aux bonnes filles^ nous avons toujours préféré les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excès, si originaux par les vices qui ne sont qu''à eux, et si pittoresques enfin dans la liberté de toutes leurs farouches allures. L*" entraînement inexplicable que nous avons même toujours eu pour cette espèce de vilaines gens , nous a quelquefois emporté si loin de tous les sentimens ordinaires qu*'avoue la société, que nous aimerions mieux, tant nos singulières pré-
'2Ô2 LE CAPlTAKsK MAL VI RÉ.
ventions nous aveuglent encore en ce moment , tomber sous les redoutables griffes d\ui ancien écumeur de mer de Saint-Malo ou de Calais , qu'^entre les mains bien blanches et bien potelées de la plupart des plus honnêtes fonctionnaires du royaume. C'est la peut-être un aveu pénible à faire et un tort sans doute difficile a expier ; mais nous avons avoué ce tort pour Facquit de notre conscience, et nous allons continuer notre histoire. Nous mettrons d'^abord de côté pour un instant et avec la permission du lecteur , monsieur le maire, les adjoints et les autres autorités, dont nous nous sommes déjà occupé , pour ne nous occuper maintenant que de ce qui se passa à bord de V Aventure , après son départ flamboyant de Lézardrieux.
Le capitaine Malviré laissa ses gens dormir tant qu''ils voulurent, à Texception de quelques hommes de quart, qu'ail chargea du soin d''exécuter les manœuvres qu'ail jugea 'a propos de commander pendant la nuit.
T.E «APITAINE M ATTIRÉ. 253
Le malin, il demanda a son second : Tout le monde est-il rentre a l)ord et n"" avons-nous oublie personne à terre ?
— Non, capitaine, répondit le second ; il ne nous manque personne a bord Au contraire.
— Comment au contraire ? Est-ce que Tequipage, par hasard, aurait déjà fait des petits pendant la nuit.
— Pas précisément encore , capitaine ; mais il y aurait peut-être à bord de nous , de quoi en faire, si toutefois on le permettait, sVntend.
— - S** en tend ! s''entend ! Mais c''est que je ne TOUS entends p3LS du tout ^ moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte ?
— Je veux dire , capitaine , que tout-a-riieure en faisant ma visite, sans avoir Pair de rien , je me suis aperçu qu'il y avait dans la cale un supplément de quinze. a vingt individus, plus ou moins, mâles ou femelles, cachés sous des habits de notre sexe à nous. Je dis mâles ou femelles ^
254 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
VOUS entendez bien , parce que je n'^ai pas eu beaucoup le temps d''examiner physiquement le genre naturel de la découverte sur laquelle je n'ai fait encore que mettre la main dans F obscurité.
— Allons, je le vois bien , ce sont quinze ou vingt guinches que ces gaillards-là auront amenées a bord, pour leurs provisions de campagne.» Pardon du terme guinches, il est historique, et le capitaine n''en trouva pas de meilleur pom' rendre la pensée qu'ail se croyait permis d^ exprimer dans un moment de contrariété.
Le second reprit :
— J''ai eu d'' abord la même idée que vous, capitaine; mais je me suis dit que, puisqu''elles étaient a bord , ces gueunuches, ou plutôt ces guinches , il fallait bien les y garder, ou les faire passer par dessvis le bastingage, si la loi ne s''y opposait pas.
— Si vous aviez mieux fait votre inspection, quand tout ce ramassis de cabaret est revenu à bord, ce supplément de lest là ne vous serait pas
LE CAPITAINE 'MALVIRÉ^ 255
passé SOUS le nez sans vous tomber sous les yeux. Et voila ce que c'^est que de ne faire les choses qu''à moitié et trop tard.
— Passer Tinspection , c''est bien facile à dire ; mais s''il vous en souvient , quand nos gens sont revenus de terre, on aurait été bien embarrassé de les compter un à un; ils arrivaient tous en bloc, deux par deux, ou trois par trois ; le diable même n''aurait seulement pu réussir à faire plusieurs lots pour pouvoir les compter individuellement à la mine.
— Allons, c''est bien ; assez causé : elles feront la campagne avec nous, ces daines^ puisqu''îl n''y a phis moyen de faire autrement. Mais avertissez-les bien, elles et nos gens, qu** au premier petit mot un peu trop hauL ou à la première dispute un peu trop vive , vous tomberez sur les amans et les maîtresses, comme pauvreté sur misère. La discipline avant tout , et Pamour après tout le reste , entendez-vous bien ; voila ma maxime , monsieur mon second.
256 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
— Oh 1 Famour, il n'y en aura guère maintenant, je suppose : une fois la première fumée du vin dissipée , les plus belles femmes ne sont pas déjà si ragoûtantes pour les amoureux a jeun et a sec. Cestla bêtise des hommes qvii les fait valoir ce qu*' elles ne valent plus après que la bêtise est passée.
Le second du corsaire V Aventure , comme on le voit , avait aussi sa dose de philosophie et de stoïcisme : philosophie insolente , il est vrai , et stoïcisme dégoûtant peut-être , mais trop ordinaires aux seconds des corsaires (Jui n''ontfait ni leurs humanités au collège, ni suivi leur cours de galanterie dans les salons du Faub. St-Germain.
Grâce a la tolérance du capitaine Malviré a regard des belles qui avaient désiré faire la course a bord du lougre, ces dames purent venir se promener sur le pont et partager avec leurs protecteurs, les vivres assez abo^dans du bord. Tout Féquipage se réjouit fort, dans les premiers momens du voyag^e , de la présence des aimables
LE CAPÎTAINR MALVTRÉ. 257
passagères que rindulgence de leur chef avait consenti a leur laisser pour compagnes. Quelques unes d''entr*'elles , enhardies par les privautés qu''on leur avait d''abord permis de prendre, osèrent s''approcher du capitaine lui-même, et celuici ne reconnut pas sans ëtonnement , dans les traits de ces familières amazones , les épouses légitimes de cinq ou six des habitans du pays qu'ail venait de quitter.
— Quoi 1 s''ëcria le capitaine après avoir acquis cette complète et triste certitude, en voilà bien une autre , à présent ! Ces bégueules d*" autorités qui m''avaient assuré qu'ail n^j avait, dans leur endroit, de femmes que pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable ; c''était ma foi bien la peine de faire venir, des environs, de bonnes filles pour la satisfaction de nos%ffamés. Le pays lui seul, était deux fois plus riche pour nous qu''il ne Faurait fallu pour notre consommation particulière ! Allons, allons : il n''y a pas tant de mal
que je le craignais ! . . Mais j'^aurais donné quelque u. 17
chose de bon pour savoir tout cela avant le départ... Le diable m''emporte , ces gueux de matelots sont de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tête de donner la chasse aux femmes à grands sentimens.
Les amours , qui a terre avaient commencé sous de si heureux auspices, entre les corsaires et les déités basses-bretonnes, ne firent plus, hélasî que décliner et languir a la mer , et sur ces flots où cependant la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire naître la mère des amours. Les marins , en général , se montrent fort tendres quand ils n''ont rien autre chose à faire , et que les loisirs de leur profession leur laissent le temps d'hêtre aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord remplissent leur vie en occupant Factivité ordinaire de leur esprit, il ne leur reste plus que fort peu de chose a donner au sentiment ou a la volupté, et voila peut-être pourquoi ils commencent si bien ce qu'ails finissent cjuelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du sentiment.
LE CAPITAINE MALVÏRK. 259
On s''amusa des passagères de Y Aventure le premier jour : on les traita avec un peu plus d''indifférence le lendemain , €[uoiqu*'elles n'^eussent pas cessé d'hêtre aussi aimables que la veille, et le troisième jour de croisière et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des objets inutiles ou embarrassans a bord. A terre, enfin , elles avaient eu un règne de trois jours : à bord, elles n''eurent à peine qu''un jour de vogue que devaient suivre tant de jours de dédains et d** abandon.
— Savez-vous bien , disaient les matelots les plus philosophes au' maître d''équipage , le plus philosophe lui-même de toute sa secte , que c''est bien amusant à terre les femmes , mais que ça commence à être bien embêtant à bord?
— Oui , répondait le maitre devenu non moins austère que les matelots qui venaient lui confier leurs dégoûts naissans : c''est amusant pour le moment ; mais , c''est seulement bien dommage que le moment dure si peu ! C'est comme qui
260 LE CAPITAINE MALVIRÉ*
dirait un manche de gaffe avec qiioi les femmes savent nous hâler h elles : le fer de la gaffe s''use, le manche reste, et il faut Pavaler. Savez-vous , à votre place, ce que je me permettrais de demander au capitaine , dans Finstant actuel ?
— Non, maître Goueznou? Mais vous qui êtes habitué à ces choses là , dites-nous votre ide'e , si c'^est un effet de votre part ?
— Eh bien , il faut aller faire entendre au capitaine que ça vous embête , quoi donc ! Il n''y a pas de milieu à ça ni de mitaines à prendre pour lui dire une chose qui est et qui n'^est que trop la vérité.
— Mais 5 dites-lui donc la circonstance vous*mpme pour nous , maître Goueznou , puisque vous parlez mieux qne nous, et que ça vous ennuie peut-être autant pour le moins que tous les
autres.
— Lui dire moi-même la vérité ! Pardieu
donc , croyez- vous que je prendrai des gîints blancs, comme le jour de ma première commu-
LE OAPITAINE MALVIRÉ. 261
nion , pour lui faire savoir ce qu''il ne doit pas ignorer ?
— Nous ne disons pas cela , bien loin de la ; mais ditcs-lui-z-y donc Faffaire en question , le plus joliment possible.
— Vous allez voir ce que c''est que de défier un homme de parler h un autre mortel comme lui.
Le maître , k la suite de cette conversation , s''approcha respectueusement du capitaine Malvire ; et en présence de Tcquipage attentif , il s** exprima ainsi :
— Capitaine , j''aurfiis un mot a vous confier en particulier , de la part de tout notre monde.
— Dites en deux, au lieu d\m, si ça vous arrange, et que cela finisse rondement. Que veut notre monde?
— Ils voulaient vous dire , nos gens , que ça les embête.
— «" Qu^cst-ce qui les embête P *— Les femmes.
262 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
-— Quelles femmes ?
— Les femmes généralement quelconques, et individuellement , celles qu''ils ont enlevées de bonne volonté avec eux a bord du corsaire.
— Eh bien , pourquoi les ont-ils enlevées ?
— Voila ce qu'ails se demandent à présent qu''ils n''en veulent plus.
- — Et que veulent-ils que j''y fasse ?
— Que vous ayez la bonté de les prendre avec vous , les princesses , ou de les faire prendi^e aussi par les officiers , les plus avenantes , s'' entend, car on ne prétend forcer personne. Ca nous débarrassera d'^autant pour le moment, pourvu que chacune consente a faire la corvée à son tour de rôle, comme de juste et de raison.
— Et que tonnerre de D.... venez-vous me chanter là , vous et tout notre monde ? Faites tout ce qu''il vous plaira de vos femmes et avec vos femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tiré ; c'^est vous qui avez
LE CAPITAINE dIALVIRÉ. 20S
perce la barrique , n''est-ce pas ? eh biea, mainr tenant , c''est a vous de le boire.
— Le vin est tire; c''estpas faux, et je ne dis pas non ; mais quant a avoir perce la barrique , je vous prie de croire , capitaine , que je suis ladessus aussi innocent que Tenfant qui vient de naître.
— Cestbon, c''estbon, avec votre innocence., fichez-moi la paix, et arrangez-vous comme vous le pourrez , c''est tout ce que je vous demande pour long-temps , et ce que je suis en droit de réclamer dès aujourd''hui même.
— Cest bon , c''est bon , murmura en s''éloignant le maître déboute' de sa plainte ; c''est peut-être pas déjà si bon qu'ail veut bien le dire.
—Eh bien ! s^écrièrent les gens de Féquipage, après avoir entendu la réponse de leur capitaine. Il a raison tout de même , Blalviré : le vin est tiré , qu''il a dit , et il faut le boire. Mais si encore c''était du vin au lieu de ces quinze à vingt don-
264 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
celles.. c Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il donc embêtant, les femmes à bord !
Quelque embêtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise expression de ces messieurs , les beautés qu'ails avaient à leur charge , il fallut bien se résoudre à les supporter pendant la campagne que le lougre Y Aventure avait a faire, Mais par combien de mauvaises querelles et d''injustes aggressions , les corsaires se promirent de faire acheter à leurs tristes conquêtes de Lézardrieux, la faveur qu'^elles avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et les profits d''une croisière d''hiver î Bientôt , aussi fatiguées du séjour forcé du bord , que leurs amans paraissaient las eux-mêmes de supporter leur présence inévitable , elles se décidèrent à envoyer, a leur tour , deux ou trois d''entr'' elles en députation vers le capitaine, pour lui demander à être jetées sur le premier navire ou la première terre que Ton rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 265
La plus éloquente et la plus hardie des trois déléguées , après s^être concertée avec ses commettantes, s''en vint aborder le capitaine, au moment oii il se promenait sur le pont , en regardant de quel côté s''élevait la brise qu''il attendait depuis deux jours, avec la plus vive impatience.
— Monsieur le capitaine , lui dit Forateur féminin , au nom de ses tristes compagnes , il est devenu impossible que nous restions plus longtemps à votre bord.
— Et pourquoi cela P répondit brusquement Malviré , en portant sur V oratrice les yeux qu'ail avait long-temps tenus fixés sur les lames qui clapotaient à Phorison,
— Parce que messieurs les hommes de votre équipage, se comportent d^une manière indigne à notre égard.
— Bah ! laissez donc 1 Us ne font plus seulement attention à vous !
— Et c^est justement là, monsieur le capitaine,
266 LÉ CAPITAINE MALVIRÉ.
ce que nous trouvons d'infâme dans la conduite de ces messieurs envers nous.
— Ahî' par exemple^ en voila une bonne î Aimeriez-vous donc mieux qu*'au lieu de vous laisser là, en plant , ils se missent à vous maltraiter et à vous rendre la vie plus dure cjue la culasse de mes caronades ?
— Et sans doute , monsieur , que nous préférerions cent fois, toutes autant que nous sommes, les plus durs traitemens au mortel abandon dans lequel ils nous laissent languir. Ce ne serait plus là, au moins , de Findifférençe.
— Oui , mais ce serait peut-être des tapes un peu rudes et des coups de bouts de corde pas très séduisans î
— Qu''importe , vous dis-je 1 ce serait vivre, au moins , par des émotions qui nous rappelleraient au sentiment de Fexistence , et c'*est leur dédain et leur mépris qui nous tuent par Tennui et le dégoût d''eux et de nous-mêmes. Vos hommes sont des monstres d''ingratitude.
LE «APITAINE MALVIRÉ. 257
— Et que'diriez-vous donc d'eux, encore une fois, s''ils vous battaient ?
— Nous dirions alors , peut-être encore , que ce sont des monstres exécrables ; mais nous supporterions au moins , plus patiemment, le malheur d''appar tenir a des gens qui s*'occuperaient de nous , que Fhumiliation d''avoir suivi sur mer des êtres qui nous accablent du plus affreux dédain.
— Voilà bien trente ans que je navigue, mais le diable me brûle si je comprends quelque chose au chavirement d''esprit des femmes !
— Et où serait le charme , si vous y compreniez quelque chose ?
— Où serait le charme, dites-vous ? Ma foi, je n''en sais trop rien. Mais vous , qui vous croyez si savante , faites-moi , puisque nous y sommes , le plaisir de me dire où est pour moi le charme que je dois trouver en vous dans la circonstance pre'sente?... Tourmente' d\m coté par les réclamations de mes gens qui ne veulent plus de
266 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
VOUS autres ; ennuyé de Fautre par les plaintes que vous venez me pousser, parce que vous commencez à fatiguer mes gens , je ne sais plus , en vérité, de quel bord amurer pour me dégager de vous et d''eux , et sans compliment , je crois que j*'aimerais cent fois mieux avoir la fièvre jaunq abord, que...
— Que. . . Achevez , pendant que vous y êtes !
— Eh bien ! ma foi, que... vous savez bien quoi..., sans qu''ilsoit besoin de vous mettre les points sur les I.... Ah ! ce n''est pas pour vous flatter , mais mes gens avaient bien raison de me dire, tout-a-Fheure , que c''était joliment embêtant d''avoir le plaisir de posséder des femmes a bord dW navire. A présent, je commence à penser , comme eux et plus qu'yeux , que c''est même un peu plus qu''embétant, et si ce n''était les égards qu''on est obligé , malgré soi , d''avoir pour le sexe , je crois, le diable m^couvillonnc
LE CAPITAINE MALVfRÉ. 269
Famé , que je serais tenté de vous envoyer toutes en vrac , par dessus ...
— Par-dessus quoi? s^il vous plaît , monsieur le capitaine ; car vous n''aclievez jamais vos phrases. Dites, je v.ous en supplie , pendant que vous êtes en train : il ne vous en coûtera pas plus.
— Eh! par-dessus, vous savez hien quoi, sans qu''il soit ne'cessaire d''étre malhonnête avec vous.
— Cest-a-dire , par- dessus le bord. Oh! je devine votre pensée à la politesse de vos procédés. Et être forcées de s''avouer que c''est pour des hommes de cette espèce , que nous avons quitté ce que nous devions avoir de plus cher et de plus saint au monde : nos maris , notre famille et notre pays ! Oh ! que les hommes en général, et que les marins surtout en particuUer, sont crapules et scélérats avec les femmes qu^ils ont perdues !
270 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
L'explication , entre Malvirë et la dëlégv des passagères , en était arrivée à ce degré courtoisie et d'^aménitë, lorsqu''on vint annonce au capitaine que les gabiers placés en vigie ^ tenon des bas-mâts du corsaire, avaient apera une voile du bord du vent à eux. Cet avertissment qui n''est jamais accueilli avec indiffiérene à bord d''un bâtiment chercheur d'*aventur€, suffit pour interrompre tout à coup et fort à pipos Pentretien qui avait commencé , comme Fai déjà fait remarquer , a prendre entre h deux interlocuteurs un caractère assez pu convenable a ce ton de modération qui fait or(wairement le charme des causeries intimes. Miviré , après avoir brusquement envoyé promner sur Pavant son éloquente beauté , et s''éte ainsi débarrassé des réclamations postérieur qu'ion aurait pu lui présenter , se mit en devode reconnaître le navire que les vigies venaiet de signaler a son attention.
Notre bourru de capitaine , qui se piquait,
LE CAPITAINE MALVIRK. 271
avec raison, d''avoir la vue meilleure que la langue , n''eut pas plutôt braqué sa longue vue ficelée de bout en bout , sur le bâtiment nouvellement aperçu , quHl reconnut que c''était un trois-mâts louvoyant sous toutes ses voiles du plus près , et cherchant , selon toute apparence , à s''éloigner du corsaire qu''il devait avoir déjà entrevu sous le vent à lui.
Le parti du vieux renard , c''est de Malviré que nous voulons parler , fut bientôt pris, en cette circonstance qui n''était pour lui rien moins que nouvelle ; car nous croyons avoir déjà dit que depuis trente ans le capitaine de V Aventure n''avait guère fait autre chose que de rôder sur rOcéan , tantôt du Nord au Sud , tantôt de FEst a rOuest.
— Attrape, dit-il à son équipage , après avoir recueilli à la lunette tous les indices suffisans sur le navire a vue , attrape à hisser, à courir , le grand appareil. Nous allons essayer de tailler
272 LE CAPITAINE MALVIUK.
des croupières de longueur k ce gueux de carré (1).
Le 'petit appareil^ sous lequel avait navigué jusque là le tranquille lougre , fut remplacé a la H minute même , selon Pordre du capitaine , par le jeu de voiles immenses que V Aventure^ comme tous les bâtimens de son espèce , déployait dans les grandes occasions où il s''agissait de torcher de la toile et de faire ce qu''on appelle vulgairement un bon coup de boulines.
Puis une fois le commandement fait par le chef, et exécuté par les gens de Téquipage, à la satisfaction du capitaine , on vit Malviré , Fespoir pétillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage , donner a chaque minute un
(1) Les bricks elles trois-mats, c'est-à-dire les bâtiïliens qui portent des voiles rectangulaires, se nomment des bâliraens carrés. Les lougres, les goélettes et les cotres, dont les voiles sont taillées en trapèze et s'orientent en dedans des bas haubans , sont ce qu'on appelle des baliniens en pointe.
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 278
coup de longue vue au navire qu''il chassait , en attendant qu'ail put lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de canon et de caronade dans les flancs.
La brise , ce jour la , était forte et ronde et la mer encore passablement unie sous le souffle régulier et carabiné de la risée naissante. C'était le temps qui convenait à V Aventure , que Ton ne voyait jamais mieux se patiner , que lorsqu''il fallait pincer le vent à quatre ou cinq quarts , serrés , en se couchant sur Peau , la moitié au moins du bastingage cachée par la lame.
Le trois-màts aperçu ,-qui se serait passé assez volontiers de la chasse qu'ail avait pris fantaisie à son voisin de lui appuyer , avait aussi de son côté déferlé toute sa toile au vent. Perroquets , catacois , clinfoc et voiles d'^étai , tout avait été livré a F impulsion de la brise , malg^ré Teffort qu"'un tel fardeau de voilure devait imprimera la mâture fatiguée du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, où il y va du salut du bâti- I. 18
â74 LE tAPITAINE MALVIRÊ.
ment , on craint toujours beaucoup moins de faire chavirer la barque , que de tomber, par pusillanimité, au pouvoir de Fennemi que Ton sent courir derrière soi.
Ainsi, pendant que le pauvre trois-mâts chassé, employait trop inutilement peut-être tous les moyens qu''il pouvait mettre en usage pour teiltér d''ëchapper a son redoutable adversaire, le lôugre V Aventure , trop certain du succès de sa manœuvre , se contentait de cingler , sans beaucoup d** efforts , le nez dans le vent , comme s''il eùtvoulu jouter de ruses et de vitesse avec la brise.
— Voila, disait à ses officiers le capitaine Malvirë, voila un navire qui ne porte qu''à six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq nœuds , tout au plus , avec toute la toile qu*'il a mise dehors.., Lepaliaca ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hàlons nos sept nœuds pleins a quatre pointes et demie dans le lit du vent. Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de se
hire potnmoyer les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi pouvait être à la place d'un lofia comme lui , il y a une bonne heure au moins que j''aurais laissé porter largue les bonnettes du verit amure'es haut et bas.
Eh trois ou quatre belles bordées, élégamitiènt et finement prolongées pendant une heure chacune, le lougre V Aventure^ virant de bord comme une toupie, et s''élançant à chaque virement dans la direction de la brise , se trouva rendu dans les eaux du trois-màts, qu'ail ne poursuivait qu'^avec uti avantage de marché trop évident et trop certain, k. Taspect de ce sinistre compagnon de route, aux voiles^tannées, à Pallure forbanesque et a la tournure plus que militaire, le capitaine du bâtiment fugitif jugea à propos de hisser son pavillon pour obliger le navire chasseur à en faire autant , et a lui faire savoir si, par miracle, il ne serait pas lui-même un lougre anglais. Mais aussitôt que Malviré eut vu le pavillon britannique monter a la corne d''artimon de son cama-
276 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
rade de bordée, il ordonna à son second de faire envoyer de Pavant un coup de caronade a mitraille a Fennemi , en faisant hisser , en même temps y au mât de misaine , un long et large pavillon tricolore , pour ne laisser au malheureux trois-mâts aucun doute sur Pespèce de camarade avec lequel il allait avoir Phonneur de se mesurer. Mais ce fut en ce moment -la même que le capitaine anglais recouvrant , par PefiFet du péril extrême dans lequel il se trouvait, Pintelligence dont Malviré Paccusait d'^avoir manqué pendant la chasse , s''avisa d''essayer le dernier moyen qu''il put employer pour retarder Pinstant trop probable de sa défaite. Le trois-mâts , qui jusques là avait tenu trop obstinément la bordée du plus près , pour tâcher de conserver Pavantage du vent sur le bâtiment chasseur, s''imagina délaisser arriver subitement grand largue , en hissant avec promptitude toutes ses bonnettes du bord du vent. Forcé , par cette manoeuvre inattendue, de prendre la même direction que
LE CAPITAINE MALVÏRÉ. 277
la proie qui se débattait encore sous son aile et sous ses griffes , le lougre V Aventure laissa aussitôt arriver de son coté , en étarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre , la seule voile qui lui restât encore a mettre dehors , pour accélérer encore sa marche déjà si rapide.
Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle , le trois-mâts anglais parut acquérir, sur son antagoniste, un avantage plus marqué que celui qu''il avait d^abord obtenu, en s''essayant avec lui au plus près du vent. Mais la distance qu'ail parvint à mettre, d''abord, entre le lougre français et lui, ne fut pas tellement grande, que le corsaire V Aventure ne parvînt à la franchir a grands coups de caronades. Le premier boulet qu''envoya le lougre , ne frappa que dans le corps du troismâts ; mais , au second coup de canon , mieux ajusté , la drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupée , et avec cette drisse coupée tomba à la mer la voile qu''elle soutenait. Ce succès, encourageant les chefs de pièces
^78 îiE CAPITAINE MALVIRÉ.
du capitaine Malviré , on vit bien|:ôt a bord du corsaire, partir un troisième boulet qui alla fra^ casser le mât d'^artimon de Pennemi ; et bientôt, enfin , le malheureux trois-mâts perdant , avec ses agrès hachés et ses voiles criblées, la marche qu''il avait acquise en orientant largue , fut réduit à laisser arriver, plat-vent arrière, et a passer en désordre sur Pavant du terrible corsaire qu'ail avait si inutilement cherché a gagner de vitesse. Dès qu*' enfin le trois-mâts fatigué , harassé, rendu , de la chasse qu**!! venait d''essuyer , eut amené son pavillon pour le lougre eimuyé , irrité d''avoir si long- temps poursuivi une grosse barque de cette espèce, le capitaine Malviré songea à savoir, comme d''habitude , quelle pouvait être la capture qu*'il venait de faire.
— Dis-donc , cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d**©!! viens-tu comme ça?
— Je venais de Terre-Neuve , répondit avec humeur Pinfortuné capitaine anglais !
— Et pu allais-tu.^ de ce train-là, vieille baderne?
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 279
— ■ JMlaisà Londres, où je serais arrivé sans vous et la malédiction du ciel.
— Et de quoi , encore , es-tu chargé , malappris?...
— De morue , à votre service , maintenant , puisque Dieu ou le diable Fa voulu.
— De morue 1 s''écria Malviré en riant a se démonter la mâchoire : ah ! par exemple , en voilà encore une bonne ! Chasser pendant trois heures a ioc de voiles^ un bateau de ce gabarit pour ne mettre la patte que sur une poignée de stock- fish !
Et sais-tu bien , ajouta-t-il, en s''adressant de nouveau au capitaine capturé, sais-tu bien que si tu m'^avais fait casser un des bouts de bois de ma mâture , en me forçant a t'^appuyer la chasse , il aurait fallu me regarder un peu de près pour me voir rire ! . . . De morue ? Rafale que tu es ? Que veux-tu donc que je fasse de ta puante cargaison, et de ta barque à cailloux?
A cette vive apostrophe du capitaine Malviré, les gens du corsaire se mirent à dire assez haut
entr'^cux, pour que leurs officiers les entendissent, qu*"]! ne serait peut-être pas mauvais d** examiner la prise que le capitaine semblait si fort dédaigner, ne fût-ce que pour envoyer à son bord les femmes dont tout le monde voulait se débarrasser. Avec la cargaison de ce trois-màts , répétaient les mieux avisés, et le chargement que nous pouvons lui donner en supplément, on ne ferait peutêtre pas encore un si mauvais arrimage.
— Le tonnerre me grille , s''écria Malviré en prêtant Foreille aux propos de ses hommes , je crois que ces coquins-la ont eu une bonne idée une fois dans leur vie ! Plutôt que de renvoyer ce gros bêta,'- de trois-mâts en Angleterre , j''ai envie de Texpédier pour France avec toutes ces bégueules, et une douzaine de nos plus faillis-gars pour les conduire où ils pourront les mener ! . . . Morue avec... ça n''ira peut-être pas si mal. Il y a long-temps que je n''ai fait de bamboches a la mer, et celle-là comptera dans le nombre de mes vieux péchés , au total général du compte que j''aurai
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 281
un jour a rendre la-haut. . . Allons , vous autres , attrape à mettre la chaloupe a la mer, et à aller m'amarriner ce trois-mats terreneuvier.
— Mais, capitaine, demanda le second du corsaire, quels sont les douze inutiles que nous enverrons à bord de la prise, pour Famarriner en règle et former son équipage ?
— Prenez-moi les onze plus amoureux du bord, et les plus cag/ies : donnez pour capitaine de prise à ce tas d''épluchures, ce fort-en-bouche de sous-lieutenant, qui dort toujours sous le vent de la chaloupe, pendant son quart...
— Oui , j''entends , M. de Lalëvrière , n''est-ce pas? Ce jeune et sensible troubadour de cuisine que vous avez pris par protection , à la recommandation de Farmateur ?
— C^est précisément cela , et c''est vous qui avez mis du premier coup la langue sur son nom. Puis , vous comprenez bien , vous ferez tranS' vaser toutes nos femelles a bord de la prise : leur paquet ne sera pas long à faire , puisque nous
les avons reçues avec le seul cotillon qu''elles eussent sur Je dos ; et une fois qu''elles auront débordé du bord, vous aurez soin de faire donner un bon coup de balai , partout sur le pont , entendez-vous bien ? Tout sera dit , alors, entre la prise et nous, et entre ces aimables princesses et leurs volages adorateurs.
Cet ordre , donné par le capitaine , convenait trop à tous les mauvais garnemens de Y Aventure^ pour que tout le monde ne s''empressât pas de Fexécuter. Les vingt pu vingt-cinq malheureuses victimes de Tinconstance des corsaires ne demandèrent pas mieux que de se soumettre a une injonction qui, quelque barbare qu'acné pût être, leur offrait au moins Favantage de se séparer des monstres dont il leur était devenu impossible de supporter plus long-temps Fhumiliante indifférence. Onze des plus pauvres hères de Féquipage fireqt docilement leur sac , pour aller , sous le commandement du sous-lieutenant de laLévrière, équiper et manœuvrer le trois-mâts la Vénus^
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 283
car , par un hasard que Ton aurait pu prendre pour une amère dérision du sort, la prise chargée de morue , que le corsaire venait d*'amarriner, ^yait pompeusement reçu , sur les chantiers de Londres ou de Glascow , le nom de la reine de Paphos et de l<a mère de Famour! la F'énusl,,.
Les adieux, qu*'amena la séparation touchante des corsaires et des belles fugitives qu'ails avaient ravies au rivage de Lézardrieux , furent encore plus courts que tendres.
— Adieu donc , vous autres , belles marchandes de morue sèche , s''écrièrent les ingrats : que le vent vous emporte îe plus loin de nous qu''il pourra ! Bien loin sera encore trop près.
— Adieu, misérables! Puisse le ciel nous accorder la satisfaction de ne plus entendre parler de scélérats comme vous l Jamais ne sera pas encore assez long- temps !
— Merci, princesses de nos cœurs , reines de nos chiennes d''àmes ! Dites-nous seulement oii vous terrirez , pour que nous ayons soin de ne
284 LE CAPITAINE MALVIB.É.
pas mettre le cap sur Taire de vent que vous aurez embelli de votre présence.
— Nous terrirons , si nous pouvons , dans le pays des honnêtes gens , pour être plus sûres de ne plus vous rencontrer de la vie.
— Bon voyage, donc ! la rage vous étouffe en route !
— Bonne chance ! le ciel vous écrase en chemin !
Et la chaloupe de V Aventure chargée des deux douzaines de beautés que raillait si cruellement Téquipage, et qui maudissaient si énergiquement leurs farouches et infidèles ravisseurs , s'*éloigna du corsaire, pDur aller aborder avec les douze hommes de rebut , la prise dont tout ce monde, exilé sur les flots, devait prendre possession.
Dès que M. de la Lévrière , nommé si inopinément au commandement du trois-mâts la Vénus , se sentit rendu à bord du navire dont un des caprices de Malviré venait de le faire maître après Dieu, il crut devoir adresser la question sui-
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 285
vante au commandant du corsaire , qui se disposait déjà à se séparer de lui avant la nuit :
— Capitaine Mal viré , où voulez-vous que je cherche à attërir avec la prise que vous avez eu la bonté , et que vous m'^avez fait Thonneur de me confier ?
— Oii vous voudrez , capitaine Merluche , répondit Malviré ; je vous donne carte blanche, et fichez-moi , en échange de ma confiance , deux onces de tranquillité !
— Mais cependant, capitaine, il serait peut-être bon qu'^avant de nous séparer , vous me donnassiez vos ordres , poui' que je pusse m''y conformer.
— Je n'^ai aucun ordre à te donnasser^ mangeur de pommade, je te Fai déjà dit, pour cjue tu pusses faire à ton bord ce qu''il te plaira. Prends soin de ta morue, de tes cheveux d''étoupe blonde et de tes princesses ; fais de la toile , mange à ta faim , dors tranquille et refiche-moi encore patience : c''est tout ce que je te demande, en second
et dernier lieu. Salut et bonsoir ; va te faire lanlerre !
Et cela dit , le lougre V Aventure , couvert de toile, se prit a bondir sur la lame , eh faisant ëcuirier la crête des quatre a cinq longues vagues qui le séparaient de sa lourde prise. Les gens du corsaire , avant de quitter le tr ois-mâts qui allait disparaître a leurs yeux, sautèrent sur leurs bastingages en élevant en Fair leurs bonnets rouges, et en criant tous a la fois , comme des taureaux : hourra les morues , hourra capitaine la Merluche ! hourra ! hourra ! hourra, trois fois Aourra pour vous tous et votre cargaison !
Toutes ces grosses voix goguenardes réunies, confondues en un seul cri sauvage, allèrent frapper au loin les airs et retentir sur la surface des flots, jusques aux bornes de Thorison, que la nuit commençait déjà à couvrir de ses ombres brumeuses.
Le corsaire disparut dans Pobscurité aux regards des passagères et de Féquipage de la Vénus;
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 2^7
et la Vénus , orientant ses voiles à la brise du nord-oiiest , s'*enfonça dans Tobscuritë, âUx yeux ëtincelans des joyeux et farouches matelots de VAventureé
Maintenant, que nous avons laisse' ces mëchans drôles, allant chercher fortune dans la Manche, loin de la prise qu^'ils venaient d''abandonner si gaîment et si cruellement peut-être, aux hasards et aux périls de la mer , nous ne nous occuj^erdns plus, pendant quelque temps, du moins, que du sort du pauvre équipage et des malheureuses passagères du trois-mâts la Vénus. Cest à ceux-ci, bien plus qu''a leurs indignes sacrificateurs, que nous devons toute notre sollicitude. Les oppresseurs nous ont toujours paru aussi odieux , que les victimes nous ont semblé dignes d''ititérêt et de pitié.
Le sous-lieutenant de la Lévrière n''eut pas plutôt pesé le fardeau de la responsabilité qu'ail venait, ou qa''on venait d** assumer sur sa tête, qu''il prit, en sa qualité, toute nouvelle , de capitaine
de la Vénus, un air grave, préoccupé et soucieux, et que ses matelots , gens très peu dispose's a la discipline , commencèrent à s*'arroger , de leur côte, le ton de la suffisance la plus caractérisée. M. de Lalévrière ne prévoyant que trop qu''il aurait bientôt quelques rudes combats à livrer à la mauvaise volonté qu''il avait pu déjà remarquer dans les dispositions de ses subordonnés, s'^avisa d^abord de commander haut et ferme, et messieurs ses subalternes ne trouvèrent rien de plus convenable que de lui rire d''abord au nez, pour lui donner la mesure du respect et de la soumission qu''à l'occasion il pourrait rencontrer en eux. Le capitaine chercha k se fâcher , mais tout son équipage opposa une si imperturbable gaîté aux premiers mouvemens de mauvaise humeur de son chef, que le chef et Téquipage finirent par décider, d''un commun accord, qu''il n''y aurait pas de capitaine à bord, et que tout le monde ferait ce que bon lui semblerait, en abandonnant a la Providence , aux vents et à la
LE CAPITATNE MALVIRÉ. 28^
mer, le soin de gouverner , de conduire et de manœuvrer le navire. Les vingt-cinq passagères, tout entières, dès le commencement de cette nouvelle traversée, au ressentiment qu''avait soulevé dans leur cœur ulcéré le lâche et indigne abandon de leurs anciens amans , exhalèrent leur douleur en plaintes amères et en imprécations violentes contre ce qu^ elles appelaient la barbarie et Fatrocité des monstres d''hommes. La première nuit, elles pleurèrent un peu de rage : le matin, elles ne pleuraient plus, mais elles soupiraient encore. A la fureur de la tempête , enfin , pour me servir dVne comparaison puisée dans les choses dont nous avons à parler, avait succédé le sourd gonflement de la mer moins tourmentée. A midi, on ne soupirait déjà plus que de loin en loin. La bourrasque était déjà passée , et le soleil d''un jour plus doux était venu dissiper le sombre et lourd nuage qui avait surchargé Thorison de la
veille.
290 LE CAPITAINE MALTIRÉ.
Les douze mauvais marins de la prise , pre'voyant avec un égoïsme digne dVux , ce qu''ils pourraient tirer des dispositions nouvelles qu'ails » avaient cru remarquer dans Fesprit et sur ]a physionomie de leurs compagnes de voyage , proposèrent a celles-ci de contribuer, avec les moyens qu'acnés possédaient , a varier la monotonie attachée trop ordinairement à la réclusion forcée du bord. La brise continuait a être belle , et à pousser de lui-même le navire sur les côtes de France. Il faut boire tant que nous pourrons, dit un matelot, et puis après danser tant qu''il nous plaira, pour éloigner le chagrin de nous, et attir ar le bonheur surnotre navigation. Ln vieux proverbe dit qu''il y a un Dieu pour les ivrognes , et si le proverbe n''est pas faux , tachons de devenir ivrognes , à seule fin de nous assurer la protection du Dieu qui veille sur les soiffeurs , d''autant mieux qu''en soiflPant , nous aurons peut-être Favantage d''oubher que nous avons pour nous commander un capitaine qui
ne sait seulement pas conduire la barque qui porte notre sac. •
A ces mots qui , quoique très anacre'ontiques, n'avaient rien qui dût flatter Poreille du capitaine de la Lévrière, celui-ci demanda au matelot épicurien, s*'il avait Pintention de se moquer de lui , et de me'connaître son autorité.
— Pas plus, répondit Timpertinent, que vous n'avez eu Pintention de vous moquer de nous, en prenant le corhmandement du bateau qui fait flotter nos carcasses !
— -Et vous me croyez donc, à vous entendre, tout-à-fait incapable de vous conduire où je voudrai ? ajouta avec dignité M. de la Lévrière.
— Oh! tout-a»f ait incapable, sans vous flatter, s'écrièrent alors tous les marins , et en même temps toutes les femmes de la VénuS'
— Eh bien , reprit le capitaine , pour vous donner un démenti formel , dites-moi dans quel port vous désirez térir ? Je veux et je promets
292 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
avec le temps qu''il fait, de vous attraper et de la • bonne manière , en vous pilotant droit au doigt et à Fœil dans le premier port venu !
— Eh bien , en ce cas , pour bien nous attraper en nous prouvant que vous n''étes pas aussi... bon que vous en avez Pair , conduisez-nous à Brest , lui beugla a Poreille un des plus délurés des goguenards du bord.
— Oui, à Brest : nous ne sommes pas plus dégoûtés que ça, ajoutèrent* les autres auditeurs et les vingt-cinq dames présentes à la discussion.
— A Brest soit , et je ne m''en dédis pas ! s''écria de la Lévrière en jetant sa casquette sur le pont , et en se plaçant fièrement au gouvernail du navire. Après-demain, pourvu que la brise continue à soufRer du Nord-Ouest, je veux que vous disiez que je suis une citrouille ou un giraumond , si je ne vous rentre pas la queue en trompette dans le port de Brest.
— Oli nous le dirons bien sans ça, allez, capitaine Merluche; il ne faut pas que ce soit ça
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 293
qui VOUS gène, ni nous non plus , murmurèrent tout haut les impitoyables railleurs.
Et cela dit et convenu, les passagères et les matelots de la prise se mirent à danser gaîment sur le pont , buvant de temps a autre le liquide de la cambuse , et laissant aux bons vents qui soufflaient , et aux tranquilles flots qui murmuraient sous la poupe fugitive du navire , le soin de conduire la barque à bon port.
Ce bal , ou cette orgie si étrangement improvisée en pleine mer, dura tout le jour jusqu'^au complet épuisement des forces et de la joie des danseurs et des dans'euses , et quand la nuit vint entourer de ses crêpes humides le bâtiment livre a toutes ces imprudentes folies, deux ou trois fanaux furent allumés sur le gaillard d\irrière pour éclairer la scène plus paisible qui devait succéder a ces momens d'ivresse bruyante et de bachique délire. Un souper aussi somptueux et aussi abondant qu\m souper pouvait Tétrc a bord de la Vénus , fut
servi par le mousse du bord , aux dames qui avaient fait les délices du bal et aux rudes cavaliers qui avaient fait les délices de ces dames. On mangea d''abord avec assez d'appétit, on but ensuite avec assez peu de modération , et après avoir mangé et bu , ou même tout en mangeant et tout en buvant encore , on se mit à chanter à pleine gorge , des chansons plus libres que tendres , plus énergiques que mélodieuses, et que nous demanderons au lecteur la permission de ne pas reproduire ici.
Mais pendant que les voix des syrènes et des amphions de la Vénus , allaient, au bruit plaintif des vagues et de la brise, porter jusqu''aux voûtes du ciel voilé par la nuit , les joies insoucieuses de ce festin de bord , le capitaine la Lévrière, placé encore a la roue du gouvernail, crut remarquer avec sa sagacité ordinaire • que le navire qu''il s'^était chargé de diriger , se trouvait environné de plusieurs bàtimens courant a contre-bord de lui. Cette découverte,
LE CAPITAINE MALViUÉ. 295
quelque peu importante qu'acné dût paraître a des gens aussi peu prëvoyans que ceux qui composaient Tequipage du trois-mâts , parut cependant causer quelque surprise, si ce n''est même quelque effroi, aux chanteurs et aux chanteuses erotiques du banquet. On se tut d^abord et on écouta. Puis après avoir écoute en silence , on observa avec anxiété ce qui se passait autour de la Vénus , et Ton vit défiler à peu de distance du bord , et dans l'obscurité qui s'^étendait sur les flots gémissans , une quinzaine d« voiles semblables à de noirs fantômes aériens emportés par le souffle des mers dans les sombres solitudes de FOccan. Ces quinze voiles si lugubres, si rapides, qu''on n''avait d'' abord aperçues que confusément, furent suivies d\ine vingtaine d''autres voiles rapides et sombres comme les premières, et bientôt il devint impossible à Péquipage* attentif et troublé , de compter le nombre des bâtimens qui sortaient un instant du sein des ténèbres, pour se montrer à une
296 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
encablure du navire, et se replonger, le moment d''après, dans le fond des ténèbres. Cest un convoi, se dirent à voix basse, à voix e'touffée les matelots du capitaine laLe'vrière. — Oui, c''est un convoi ennemi, leur re'pondit , en palpitant de peur, le capitaine. Mais que faire pour ne pas nous laisser chenoper au milieu de toute cette fusillade de bricks et de trois-raâts ! Quoi ! vous nous demandez ce qu'ail faut faire, vous qui êtes si savant, répliquèrent les matelots. Mais faites ce que vous voudrez, et si vous êtes trop simple pour prendre un parti et avoir une idée , laissez arriver comme les navires du convoi pour qu''on ne se doute pas que nous ne sommes pas de la bande î La manœuvre toute naturelle , toute instinctive qui venait d''étre inspirée par Fimminence du péril et conseillée au pauvre capitaine, par le bon sens de ses matelots, fut exécutée par ceuxlà mêmes qui Pavaient indiquée, et qui , en s'^y prêtant de bonne grâce, avaient la satisfaction de n''obéir en quelque sorte qu''au commandement
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 297
qu'ails s''ëtaient fait eux-mêmes dans leur intérêt commun.
La Vénus navigua donc quelque temps avec les bàtimens ennemis au milieu desquels elle se trouva bientôt confondue. Mais a peine avaitelle fait un peu de route sous la nouvelle allure qu'acné avait prise si à propos, qu\nie longue et noire frégate, qui servait d'^escorte au convoi, vint la ranger silencieusement en lui laissant voir ou deviner au tangage, une énorme rangée de dents de fer, qui semblait garnir la bouche béante de ses nombreux sabords, ^équipage français frémit à cet aspect si peu rassurant, et ce ne fut que lorsque le bâtiment de guerre eut dépassé la prise avec la supériorité de marche qu'ail avait sur tous ses voisins, que les matelots du troismâts compromis, reprirent la gaî té moqueuse et Fimpertinente confiance qu''ils avaient montrées avant la rencontre de la flotte anglaise.
Je ne sais trop, au reste, comment la Vénus^ dont j''écris ici Thistoirc aventureuse, aurait fait
pour se tirer d''affaire sans la circonstance favorable qui vint lui ofiPrir le moyen de quitter le convoi , en lui e'pargnant le danger de faire remarquer sa fuite aux convoyeurs anglais. Vers minuit, un grain des plus violens s''éleva au vent en étendant sur le ciel, déjà obscurci par un lugubre rideau de gros nuages, un voile impénétrable sous lequel disparurent un instant tous les bâtimens qui s''étaient d"'avance prépare's à essuyer Fimpétuosité de la bourrasque menaçante. Le commandant du convoi qui, pendant ce moment critique, devait chercher à prévenir la dispersion des bâtimens ralliés jusques la sous son escorte, fit, a Faide de fanaux hissés sur sa corne, des signaux que comprirent parfaitement les navires convoyés, et que n''en tendit nullement la Vénus. Le grain se crève, éclate et tombe avec furie sur les flots soulevés. Les voiles s''amènent à bord de tous les navires ; les bâtimens assaillis s'*inclinent en refoulant la mer tourmentée, dans laquelle ils plongent leur proue ccumeuse. . .
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 299
«'Laissons arriver, laissons arriver! )> s'ëcrientles matelots de la Vénus , dès qu*'ils sentent que la grainasse accable de tout son poids leur barque, qui n'a conservé dehors que ses huniers amenés sur le ton. Oui, laissons arriver! répète le capitaine la Lëvrière, et adieu le convoi î
La prise, ainsi poussée de l'arrière par le grain foudroyant qui grondait encore sur elle , se trouva, en moins d\me demi-heure, hors de vue de la flotte qu'acné avait quittée, et loin de Pat* teinte des bâtimens de guerre qu'acné avait tant redoutés quelques heures auparavant ; et quand le capitaine de la Lévrière put laisser rôder ses regards autour de lui, avec quelque liberté et sans trop d''émotion, il ne découvrit plus rien à Fhorison dont il était environné, si toutefois on peut donner le nom d'horison au cercle de quelques toises que la nuit , la brume et les masses de nuages qui rasaient les eaux-, avaient formé autour du navire.
Le jour qui succéda à cette nuit d'orages, de
300 LE CAPITAïISE MAL VIRÉ.
périls et de tribulations, fut consacré à la joie. Chacun se sentait heureux, a bord de la Vénus , d''avoir échappé à tant de dangers réunis, que personne n''avait su prévoir, et chacun s''attribuait modestement Fhonneur d''avoir arraché le navire de la griffe du léopard anglais, car c''était alors sous cet énergique emblème que Ton faisait classiquement allusion à Favidité cruelle de nos voisins d'^AIbion. La métaphore impériale n''allait guère plus loin.
La nuit suivante, en enveloppant la Vénus et son imprévoyant équipage sous les épaisses ténèbres que continuait a traverser la brise du Nord-Ouest, amena sur ses ailes funèbres et sur la route que suivait la lourde prise , des périls encore plus grands que ceux qu''elle avait courus la nuit précédente. Vers onze heures du soir, les gens du gaillard d''avant, qui n''avaient nul souci de veiller attentivement au bossoir, comme bien vous pensez, aperçurent cependant, par Teffetdu hasard plutôt que par celui de leur vigilance, à
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 301
une encablure d''eux, la mer qui blanchissait de manière à former au large une sorte de plage phosphorescente, dont Fëclat contrastait de la façon la plus sinistre avec Tobscurité de Fatmosphère ; et au-dessus de cette immense bande de neige écumante le capitaine la Lévrière crut découvrir, après s''étre frotte les yeux, de grosses masses noires , alongées, immobiles, qui auraient pu passer, a la rigueur, pour des indices assez certains du voisinage de la terre. Le bâtiment filait en ce moment sept a huit nœuds à Pheure, et Ton avait a bord quelques raisons pour supposer vaguement, que Ton ne tarderait pas à avoir connaissance des côtes de France. Peu d''instans même après avoir forme plusieurs conjectures plus ou moins vraisemblables sur ce premier incident, on vit passer le long du bord, et avec une vitesse qui n''était rien moins que rassurante , deux ou trois énormes rochers sur lesquels la lame venait se briser avec rage et en laissant entendre après elle de longs et lamentables hurlemens
302 LE CAPITAINE MALVFRÉ.
— Ce sont des brisans, nous sommes dans les brisans! braillèrent d'^abordles matelots qui, les premiers, se crurent perdus.
' — Oui, mes amis, répondit le capitaine de prise^, ce sont des brisans , mais nous ne sommes peut-être pas encore perdus pour cela!
— Et dans quels brisans, encore, sommesnous P demandèrent les matelots aussi effraye's que leur capitaine paraissait embarrasse.
— Dans les brisans de Pile d''Ouessant , répondit aussitôt la Lévrière, pour répondre quelque chose, par nécessité, a ceux qui le questionnaient par peur.
— Et où donc voyez-vous Ouessant ? lui demandèrent encore les mêmes questionneurs.
— A bâbord à nous ! c''est Pîle que nous dépassons actuellement.
— Et oii croyez-vous nous conduire , sur ce bord-la ?
— A Brest , comme je vous Pai promis , et je
veux perdre mon nom et le navire si je ne vous tiens pas parole.
— Perdez le navire et votre nom , par-dessus le marché , ca ne nous fait rien. . . mais si vous nous perdez, gare dessous î Où diable donc le capitaine Malviré avait-il la tête quand il nous a donné un capitaine comme vous ?
— 11 était vent-dessus vent-dedans ! répondait Fun.
— Il voulait nous noyer comme des petits chiens, ajoutait Fautre.
— 11 voulait plutôt vous sauver , s*'écriait la Lévrière ; et d''ailleurs , avec des femmes comme celles que nous avons à bord, un navire ne doit jamais se perdre. Adressons tous une prière a Sainte - Marie - Madeleine , la patronne des filles repenties, et je veux être pendu par les pieds et la tête en bas, si ce matin, avant huit heures, nous ne sommes pas mouillés, sains et saufs , dans le port de Brest !
Durant ce dialogue , et pendant qu''on faisait
304 LE Capitaine malvirk.
un yœu a Saintc-Marie-Madeleiiie , le navire couvert de l'ëcume des brisans . passait entre les rochers au centre desquels il se trouvait égare , arrivant tantôt pour un ccueil et tantôt loffant pour un écueil nouveau . sans que personne à bord osât prendi'e sui' lui de chercher a faire mieux pour son propre salut , que ne faisait le hasard poui'le salut de tout le monde. La peur qu'éprouvaient tous les marins de la Venus les ser>'it si bien , en les tenant d^ins l'inaction la plus complète, que le sort fit pour eux ce qu'ils n^auraient pu faii'e eux-mêmes avec plus de science ou moins de frayeui'. Au bout d'une heiu^e a peu près de course dans ce dédale de rochers et de rescifs affreux, ils aperçurent, siu^ l'avant du bâtiment , une terre haute aux exti^émités de laquelle s'^avancaient deux môles dont les crêtes sombres et rondes allaient se perdi^e sous la masse des nuages qui épaississaient encore la profonde obscurité de la nuit.
— Mouillons, mouillons vite, ou nous sommes
LE CAPITArSE WALVfRÉ. 305
fichus ! hurlèrent les matelots qui avaient les premiers aperçu la terre.
— Oui, mouillons, laissons tomber en double nos deux ancres de bossoir , répéta le capitaine. CTest le goulet de la rade.de Brest cjue nous venons de passer, et maintenant nous voilà en rade, comme je vous l'avais promis.
L'opération du mouillage avec des ancres de bossoir que Ton avait a peine songé à disposer par avance , ne fut pas prompte , tant s'en faut. Mais en:fin, après bien des efforts et des peines, on réussit k faire encore assez k temps la manœuvre a l'exécution' de laquelle était attaché comme par un fil, le salut du navire et de l'équipage. Les deux ancres , en tombant lourdement au fond, entraînèrent, par leur propre poids et avec le bruit de la fondre , une soixantaine de brasses de cable, et lorsque le bâtiment, ainsi retenu sur ses énormes amarres, présenta, entoiu:nant sur lui-même . le nez au vent et a la lame
qui commençaient a 1" assaillir et a le battre , le II 20
306 LE CAPITAINE MALVIRÉ:
capitaine remarqua, et non sans quelque surprise, que Farriëre de la Vénus ne se trouvait guère éloigné de plus d\ine encablure de la côte sous laquelle il venait de pirouetter avec la vitesse du tonnerre.
— Peste! il était plus que temps de mouiller, se dit-il en lui-même ; mais , grâce à Fliabileté de ma manœuvre et a mon imperturbable sangfroid, nous voici en lieu de sûreté dans la rade de Brest,.. Mais comment se fait-il , pensait M. de la Lévrière en cherchant a percer de ses regards les ténèbres qui couvraient encore la terre, comment se fait-il que je n''aperçoive sur la côte aucun des feux de la ville près de laquelle nous venons de mouiller ? La force du vent aurait-elle éteint, ou Fépaisseur de la brume aurait-elle caché le phare d''Oaessant , celui de Saint- Matthieu que nous n''avons pas vus en entrant , ou les fenx même du port de Brest dont nous n ''apercevons pas même la plus légère lueur ! . . . Le jour , aureste, viendra bientôt nous donner le mot de cette
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 307
cnig^me , ou nous expliquer la singularité de ce mystère ; et en attendant le jour, jouissons tranquillement du plaisir d'^avoir logé la prise qui m''avait été confiée, dansie port que j'' avais choisi pour notre point d''attérage.
La pointe du jour vint, en effet , en perçant peu a peu le brouillard et les bandes de nuages qui surchargeaient encore Phorison elle sommet des terres dans la partie de TEst. Mais les premières lueurs du matin , au lieu de découvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lévrière et de ses matelots , les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest , ne leur montrèrent que Faride rivage de Lésardrieux dans toute sa prosaïque nudité.... Oui ,, de ce Lézardrieux qu''ils avaient quitté quelques jours auparavant sur le corsaire V Aventure »^ en emportant du pays une partie des beautés indigènes , que, par une cruelle fatalité „ ils venaient de ramener dans le sein même de leur patrie !
k. Faspect de cette terre trop connue , le ca-
pitaine se mit à s''arracher les cheveux , Tëquipage à r^e , et la piupart^des passagères à pleurer.
— Je me suis perdu par ma confiance , s''écriait le capitaine désespéré.
- — Et nous avons été sauvés par votre bélise , répondaient les matelots*
— Et nous déshonorées , en retombant dans le sein de nos familles , hurlaient les malheureuses femmes.
Et des cris de désespoir , de joie et de malédiction s''élevaient de ce concert diabolique d''imprécations , d'^épi grammes grrossières et de sanglots.
k. }>cine l''aube naissante avait-elle étendu sa clarté paresseuse sur les flots fati^çués de la tourmente de la nuit, queFembarcation de la douane et le canot de Fintendance sanitaire se détachèrent de la grève de Lézardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon matin s\'tait avisé de chercher un refuge sur la côte.
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 309
La patache des douanes aborda la Vénus par ln}3ord au moment où le canot de Fin tendance accostait le navire par bâbord , et ce ne fut pas sans surprise et même sans un certain saisissement , je vous le jure , que les douaniers et les autorites me'dicales ou municipales du lieu se trouvèrent face à face , sur le pont du bâtiment qu''ils venaient visiter , avec les vingt-cinq beautés que quelque temps auparavant le corsaire r Aventure avait enlevées aux familles de Fcndroit. L^indignation la plus vive éclata d\ni côté, et la douleur la plus touchante de Pautre , et tout cela avec d''autant plus de raison , que parmi les nombreuses trcjjisFuges , quelques-unes des autorités appelées a bord de la prise par la nature de leurs fonctions , avaient reconnu , Fun une épouse infidèle , Fautrc une fille égarée ou une sœur coupable. Le scandale était inévitable , car la faute avait déjà été rendue publique : le châtiment devait être exemplaire , et le parti des autorités fut bientôt pris ; elles ordon-
310 LE CAPITAIKE MALVIRÉ.
nèrent aux vingt-cinq douces brebis ramenées au bercail, de s''embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la santé, pour se rendre a terre où elles seraient d''abord mises en lieu de sûreté , en attendant que la justice fùtappelée a juger le crime qui faisait leur honte et celle du pays. Quant à la prise que le capitaine la Lévrière était parvenu à conduire si habilement h. bon port , on décida qu'acné devait rester placée sous le plus sévère embargo , jusqu'à ce qu*'il plut au conseil des prises de prononcer sur son sort , et au ministère de la marine de dicter la punition qu''avait encourue son misérable équipage. ♦
A Farrivée des aventurières rapatriées sur le sol natal , toute la population émue du petit port , se rassembla en émeute pour maudire les épouses indignes, les filles perverses qui venaient d^imprimer une tache ineffaçable a la réputation jusques-lh si pure des mœurs du pays. Les maris compromis jurèrent haine éternelle aux femmes
LE CAPITAINE MALVÏRÉ. 311
coupables, les frères et les pères jetèrent leur malédiction sur leurs soeurs et leurs filles éhontëes, et tous demandèrent que les unes et les autres fussent enfermées provisoirement dans la grange qui servait , depuis un temps immémorial , de prison aux rares délinquans de la paisible contrée.
Mais, tandis que Tautorité supérieure , dominée par Findignation qui s^était si soudainement emparée de tous les esprits, avait jugé convenable de disposer si arbitrairement de la liberté individuelle des coupables , on apprit que le capitaine Malviré , le rude et expéditif commandant du lougre V Aventure , était lui-même arrivé avec une riche et grosse prise , a quatre lieues de Lé- ^ardrieux, l\ File de Bréliat enfin , oii déjà il ivait eu le temps de faire des siennes avec For 4U*'il venait d'arracher aux Anglais. C était le seul homme qui pût faire changer de face la scène qui se jouait a Lézardrieux , et ce seul homme, selon toute apparence, ne tarderait pas
à se rendre a Pappel que , du sein de leur prison et du fond de leur navire , lui faisaient les infortunées qu''on avait incarcérées, et Fequiqage sur lequel on avait frappe le plus tyrannique embargo.
Et, en effet , le capitaine n''eut pas plutôt appris ce qui s''ëtait passe' si près de lui , qu*"©!! le vit tomber raide comme grêle , les pistolets en poche et la menace a la bouche , devant les autorités stupéfaites du port de Lëzardrieux.
— Tas de badernes , leur dit-il , qu'avez-vous fait de ma prise et de son bétas d''ëquipage?
— La prise est la , intacte, avec son équipage, et nous la gardons pour que vous nous repondiez de Penlèvement de nos femmes et de nos filles.
— Vos femmes et vos filles , je m'' en moque comme de vous , c''est-a-dire avec tout le respect que je vous dois , et si je vous les ai enlevées , vos femmes , ou plutôt si elles se sont enlevées elles-mêmes, je vous les ai restituées, et vous
n''avez , par conséquent , plus rien a réclamer. Mais Yous ne savez donc pas , mal-apprivoisés que vous clcs , que pendant que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est chargée se vend un prix fou , a tous ceux à qui vous faites manger depuis dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve? (l)
— La morue ! peu nous importe a nous, Cest la justice que nous devons FWidre , et le cours du poisson n'^a rien de commun avec Thonneur des familles outragées.
— Ah î c''est-a-dire qu'ail faut chercher quelque chose qui ait du rapport avec la justice et riionneur des familles. Eh bien , je vais vous proposer un arrangement qui vous ira un peu
(1) Pendant la guerre et dans le tems où la morue de Terreneuve était devenue fort rare en France, les habitans des côtes sur lesquelles le lieu ou la met^luche ahondait, avaient trouvé le moyen de préparer cette dernière sorte de poisson de manière à pouvoir le vendre pour de la morue sèche dans l'intérieur du pays.
mieux sans doute qu'aune paire de gants , si j''en juge par la finesse de vos mains et Tacastillage de votre toilette ordinaire.
— Et quel arrangement pourriez-vous nous proposer pour réparer ce que tout rend irréparable ?
— Voici la chose en deux mots .
Ma cargaison de morue , puisqu"*!! faut toujours en raKenir-là avec vous autres , peut se vendre de façon a rapporter d''excerientes parts de prises h. mon équipage. Vos femmes, vos filles, et vos sœurs en revenant a terre, a bord du navire capturé , sont censées avoir contribué a Pattérissage de ce bâtiment , et pour être juste envers elles , et arrangeant avec vous , je vous offre d''allouer a chacune d'acnés en particulier, le montant de la somme qui reviendra a chacun de mes hommes. Hein ! cela vous va-t-il ?
— Non, se hâta de répondre le maire. La loi ne reconnaît comme co-partageant aux parts
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 315
de prise , que les marins portes sur les rôles d''équipage du navire capteur.
— Eh, que me fait la loi , a moi , quand ma volonté' peut parler et plus haut et plus ferme que votre loi ?
— Et comment vous y prendrez-vous pour forcer vos gens à partager avec ces malheureuses, le profit que la justice leur accorde a eux seuls?
— Ah ! papa maire , pour ceci , c^est mon affaire. Je dirai à chacun de mes gens : la Iqi te donne le droit de ne rien laisser à gratter aux femmes du bord. Mais si tu venais à ne pas consentir a partager ta part de rabiau avec elle , je te prouverai à Finstant , moi , qui suis ton capitaine , qu'ail est plus sur pour toi de te mettre mal avec la loi , que de me désobéir et de m''echauffer un peu trop vivement Foreille droite. Moyennant ce petit discours, je vous promets que je ne trouverai plus parmi tous mes gaillards , que des amateurs disposes à envoyer promener tous les membres du conseil des prises.
316 LE CAPlTAliNE MALVIRÉ.
et VOUS tous les premiers au besoin. Eh bien , ça y est-il maintenant , les papas ?
Les cinq ou six sages qui composaient Paréopage municipal, se grattèrent Poreille en signe d'^irre'solution , en entendant le capitaine parler ainsi. Malviré, qui sous la rudesse apparente de son langage et de ses manières , cachait Part de mener rondement les hommes et les choses , sentit que le moment d''enlever la position k Fennemi ébranle dans ses retranchemens , était venu pour lui. Il insista , en continuant à parler comme il avait commencé a le faire , et en renforçant son éloquence de cinq ou six grands coups de poings qu''il appliqua sur la table du conseil. Le conseil déjà indécis , céda en secouant un peu la tète , et en ordonnant qu''un des membres de la mairie irait incontinent porter aux familles intéressées dans la question , les offres d''arrangement du capitaine. Une foule assez considérable s''était rassemblée autour de rHôlel-de-Vilte du bourg, à
tE CAPITAINK MALVIRÉ. 817
la nouvelle de Fentrevue que le capitaine avait sollicite'e du conseil municipal. Lorsque le délègue de la mairie parut au milieu de la multitude pour lui faire part des re'sultats de la délibération qu''elle attendait avec la plus vive impatience, tout le monde se tut, et le délégué parla en ces termes à la multitude émue et attentive :
c( Mes amis , le capitaine du corsaire vient vous proposer, par ma voix , de reprendre vos femmes , ou , si vous aimez mieux , nos femmes, moyennant quoi...
— Non , s'*écrièrent d^^bord énergiquement tous les maris , en interrompant brusquement Forateur, jamais de la vie , tant qu''il nous restera un souiHe pour crier, nonî.. Non, non, jamais , i^épétèrent ensemble les pères et les frères des filles coupables. Au diable les coquines et le capitaine qui les a enlevées !
Le délégué municipal laissa passer , en pilote habile, ce premier flot de la colère populaire
318 LE CAPITAINE MALVÏRÉ.
qvî^ïl avait soulevée , et quand un peu de calme lui eut permis de ressaisir la parole et d'*achever sa phrase , il reprit ainsi , entre ses lèvres agitées , le fil de son petit discours :
— Moyennant quoi , vous dis-je , il promet , le susdit capitaine , de donner, ou plutôt , puisque vous n''en voulez pas , il promettait de donner a chacune d''elles, c''est-a-dire à vos femmes, la même part de prise que celle qui reviendra a chacun des matelots qui ont ramené à terre la Vénus et les malheureuses du pays...
— Qu''il aille se promener avec ses paris de prise , répondirent , non plus tous les habitans exaspérés comme la première fois, mais trois ou quatre voix seulement... Le malin orateur remarquant Feifet cjue le dernier paragraphe de sa proposition venait de produire sur les résolutions de la majorité , continua ainsi sa harangue émoUiente et sa période dilatoire.
— J''avais bien pensé, en me chargeant de la mission pénible que je viens de remplir au-
LE CAPITAINE MALVIRÉ. 319
près de vous , c[u*'un tel arrangement ne pouvait pas vous convenir, quelque lourde que soit la somme qu''on vous offre pour vous faire passer par-dessus la conduite des coupables. Mais enfin, d''un autre côtéjem''étais dit, déshonorées pour déshonorées, autant vaut-il que les criminelles tirent de leur faute le moyen de pouvoir aller vivre loin du pays, cjue de rester dans la misère à la charge et sous les yeux des familles respectables dont elles auront fait la de'soiation. Voilà, mes chers amis, ce que je m** étais dit, croyant bien penser dans votre intérêt et dans celui de Pendroit. . . Mais puisque vous préférez tous , comme de raison, Fhonneur, ou du moins ce qu''on appelle Fhonneur des familles, à Targent et à For des étrangers , car c''est de beaucoup d''or que le capitaine a parlé, jcm'^en vais rendre compte au conseil qui m''a envoyé , du mauvais succès de ma démarche auprès de vous.
A ces mots , un long murmure s''éleva dans Fassemblée : on ne criait plus ; on ne disgçitait
320 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
même plus ; mais on chuchotait ; pendant deux ou trois minutes tout le forum de la petite \ille parut livre' a Pindccision la plus vague , mais non plus a la vive et soudaine indignation que la proposition du délégué avait d''abord soulevée dans le sein du peuple. Cette disposition nouvelle rendit au délégué Fespoir de mener les choses à bien ; mais pour ne pas compromettre les chances de succès qu''il venait d*" entrevoir, par une précipitation irréfléchie , il continua à feindre de se diriger vers la mairie pour aller faire part au conseil, de la triste issue de sa tentative... Il marchait le bonhomme, ne demandant pas mieux que d''étre arrêté dans sa route , mais faisant toujours semblant , toutefois , de marcher en toute conscience. Il fit un pas, deux pas , dix pas sans que quelqu^un songeât encore a ralentir sa marche , et il commençait même à désespérer du succès qn'û s''était promis , lorsqu'^un des plus pacifiques maris intéressé? dans le procès en litige , vint lui demaii-
dcr au moment où il allait mettre le pied sur le seuil de THôtel-de-Ville , a combien sV'lèveraicnt les parts de prises offertes par le capitaine au déshonneur de chaque fugitive ?
La réponse fut bientôt faite , car depuis longtemps elleerrait sur les lèvres du délégué . A. quinze cents francs, au moins , répond le conciliateur.
— A quinze cents (francs? s''écria la foule d\in ton presque aussi hébété qu''é tonné.
— Oui, à quinze cents francs, ou cinq cents bons écus, répéta cette fois d''une voix de sten tort le délégué, en s'' arrêtant tout court et en se retournant avec assurance du côté de la multitude. Cest la , ou plutôt c''était lace que m?avait assuré le capitaine ; mais puisque nous avons repoussé sa proposition, je vais, en m''acquittant de mon devoir , lui rapporter que...
— Non! non! ce n''est pas la peine, reprirent
vingt, trente, quarante voix. Que ces malheureuses
soient mises en liberté, et qu''on ne nous en parle
plus! Le déshonneur les punira assez de leur faute î iio 21
322 LE CAPITAINE MALVIRÉ.
— Bravo î bravo 1 hurla en entendant ces paroles de paix, le capitaine Malvirë , qui, dVne des fenétï-es de la mairie , guettait le moment favorable de se jeter au beau milieu des récalcitrans. Bijavo ! tas de badernes , braillait-il : vous avez été dix fois plus de temps qu''il ne fallait , a voir que de bonnes parts de prises valent mieux que le sot honneur de trente imbéciles de famille. Qu''on me défonce toutes les barriques d''eau-de-vie que Ton pourra trouver dans vos caves, et que tout le monde, hommes, femmes, vieillards et enfans, se grise aujourd''hui en Fhonneur de la réconciliation générale !
La joie fut complète , Fivresse unanime. Les beautés infidèles devenues libres, se jetèrent en larmes dans les bras palpitans de leurs époux et de leurs parens attendris; trois jours dura la fête ou pour dire mieux le délire de ce jubilé conjugal et filial. Les parts de prise promises par le capitaine , furent comptées aux mains des fugitives d'oeil elles allèrent se répandre dans les
mains de tous les habitans du lieu , et lorsqu'^a' près avoir gorge de vin , d''or et de bonheur , tant d''ctres ravis et reconnaissans , le capitaine quitta Lezardrieux pour retourner a bord de son corsaire , il leur cria de la chaloupe dans laquelle il venait de s''embarquer :
ce Priez le ciel, ganaches que vous êtes, qu'à ce même prix on vienne vous enlever vos femmes tous les quinze jours ! 11 n'y a pas d'^honneur de famille qui vaille les cinquante mille francs de paris de prise que votre bégueulerie m*'a coûtés. Adieu tous! et que le tonnerre de D... vous enlève s''il veut ! Vous ne m'y remordrez plus, ou que le diable m'élingue ! w
Et d'une extrémité du rivage à Fautre , on entendit tout un peuple , tourné du côté des flots qui allaient emporter la chaloupe du capitaine , crier à tue tête, en élevant sa voix assourdissante jusqu'aux cieux :
Honneur au lougre l'Aventure 1 vwe le capitaine
Maluirél
324 LE CAPlTAliNE MALVIRÉ.
P, S. Il est a peine nécessaire de faire remarquer que les aventures que nous venons de retracer , n''ont pu avoir lieu dans le port de Lézardrieux où jamais sans doute on n''a entendu parler du capitaine Mal vire'. Mais comme il fallait bien placer quelque part en réalité la scène imaginaire de notre petit drame , et que le port de Lézardrieux avait servi pendant la guerre de point de relâche à bon nombre de corsaires , nous avons cru que cette ville maritime pourrait tout aussi bien qu''une autre nous offrir le nom qu''il nous importait de donner au théâtre sur lequel devaient figurer les personnages fictifs que nous voulions mettre en action. Le hasard seul, enfin, a déterminé notre choix, et ce choix, fort peu sérieux du reste, ne peut avoir rien d^inconvenant pour les honorables habitans de la petite ville qui est devenue pour un moment Tobjet de cette préférence arbitraire.