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présence de mes cruels confrères en cagolterie ^ j''avais ei\soin de jeter , sur la traînée de poudre qui devait les faire sauter en Pair , un morceau d''amadou allumé au moyen d\m briquet dont j''avais eu la prévoyance de me pourvoir. . . L''étincelle avait enflammé le ruban iucendiaire au bout duquel devaient sauter dans les airs tranquilles, les fondemens détestés du couvent... Ma vengeance était commencée, et en moins d*'une demiminute , elle devait être assouvie. Espoir ravissant, situation enivrante pour qui sait savourer le plaisir divin de se venger avec certitude et sécurité ! c( Mais ce serpenteau de feu sur Peffet duquel j''avais trop promptement compté , ne réalisa pas au gré de mon impatience les espérances que j''avais placées dans son infaillible efficacité î Aucune explosion ne vint encore révéler à mon oreille avide et attentive la destruction spontanée du couvent et Fascension aérienne de mes très chers frères. Leurs chants impies seuls arrivaient encore à nous portés par le souffle harmonieux
des vents jusqu'^aux derniers échos de la baie que quittait notre heureux sloop... Ce ne fut qu'aune demi-heure après notre départ qu\mc detonnation effroyable vint nous annoncer enfin Févénement que nous n'^osions plus attendre... Mes oreilles, pendant long-temps, furent étourdies délicieusement par ce bruit d''enfer, par ce tintamarre volcanique. Mes yeux pleurant de joie restèrent éblouis quelques minutes de la lueur de ce rapide incendie plus vif que Féclair et plus prompt même que la foudR étincelante ! Mon précieux bout de chandelle venait de faire des siennes : mes frères , lancés au haut des airs par Fexplosion du baril de poudre , devaient être retombés en lambeaux sur les ruines fumantes du monastère anéanti... Je triomphais; j'hélais aux nues, et mes ennemis n'^étaient plus que des parcelles de cendres infectes.
C'est ainsi qu'en partant, je leur fis mes adieux!
c( Un bonheur ou un malheur va rarement sans Fautre , car la fortune , comme dit un grand
philosophe , tourne toute du côté de ceux qu''ellc favorise. Ce jeune frère Frapouillet, qui avait si ingenuement secondé mes projets et partagée les périls de mon audacieuse tentative , se trouva être une fille, et la pauvre enfant attendait, pour me faire cette dernière et douce confidence , que nous fussions assez loin de nos persécuteurs pour n''avoir plus a redouter leur méchanceté. Au lieu de n''avoir qu''un compagnon d'^évasion a bord de mon sloop , ce fut une compagne gjue le ciel m''envoya. Mais la manière dont le faux Frapouillet s''y prit pour m*" avouer son sexe, mérite d''occuper une petite place dans le récit de mon heureuse évasion.
c( Frère-Fen terré , me dit Fadolescent dans le spasme d''exaltation où venait de me jeter Texplosion du monastère , j'^ai a vous faire un aveu que je vous dois et que je vous réservais pour le jour où tous deux nous nous verrions tnaîtres de nous !
— Un aveu f lui répondis-je ; parle , cher
ange , car il ne peut sorlir que des paroles d''or de ta bouche inspire'e.
— Vous savez bien , reprit Frapouillet , cette petite mulâtresse qui, le jour où vous deviez être inhume au Cap, vous conseilla de demander à être enterré aux Sacristains^.
— Si je me rappelle cette bonne et ce'leste fille, me dis-tu ? mais il faudrait être un monstre pour Favoir oubliée.
— Cependant, vous avcf oublié ses traits, son visage, sa voix....
— Oui, peut-être, en cfFet, je Fai si peu vue ! mais son action , jamais ; et si quelque jour je pouvais jouir du bonheur ineffable de retrouver
cette libératrice bien aimée.... ' ^
— Vous la retrouverez, vousTavez retrouvée : elle est devant vous. ...
— Devant moi! IN ''est-ce point un songe!...
— Un songe, non ; car c''cst moi , et je suis bien, j'^oseFespérer pour vous , une réahté....
— Ah ! que la Providence en laquelle je crois
maintenant, soit donc encore une fois bénie.... ; je n''espérais pas tant de son inépuisable bonté! . . a L^aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps à autre au Cap , où elle était née , les affaires mystérieuses du supérieur qui Pavait subornée, elle était obligée de reprendre dans cette ville , les habits de son sexe , et comment aussi en rentrant au couvent, elle était forcée de se vêtir en homme , pour tromper la défiance des frères au milieu desquels elle vivait près de son indigne séducteiu\ Poussée par la curiosité à se rendre avec la foule dans Féglise du Cap, le jour où Ton y célébrait mes obsèques, elle avait pris pitié de moi , et au moment où TEvéque métropolitain me demandait au nom du roi où je désirais être enterré , elle m''avait soufflé à Foreille le mot qui seul pouvait m'^ëpargner un enterrement réel. Cette révélation expliquait mon histoire et la sienne , et le motif qui ensuite avait engagé Fintéressante mulâtresse à 5*'attacher plutôt a moi quVllc avait sauvé, qi^au
vieillard infâme qui Favait trompée. Je jurai reconnaissance éternelle à la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours m''aimer comme le premier jour où j''avais eu le bonheur de lui plaire et d''étre sauve par elle.
c( Ce n''ëtait-la, jusqu'^à ce moment, qu''une affaire de sentiment entre la petite et moi. Mais Faffaire principale, à bord de notre sloop , était de nous rendre quelque part où notre argent et nous-mêmes pussions être en sûreté. Seul pour manœuvrer la barque qui nous portait tous deux au gré de la brise et de la lame , notre position n''êtait pas tellement "belle encore qu''elle ne dut nous inspirer quelque inquiétude pour Tavenir qui s''ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient à franchir..,. Un jour, deux jours se passèrent sans que nous pussions faire autre chose que de laisser le vent pousser , et la lame ballotter notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail aussi long-temps qu''il m'était possible de la tenir, et Martina
1 36 LES TROIS PlRATESr
avait soin de m'^apporter à Pheurc des repas le peu de farine de manioc, que les nègres avaient laissé à bord et qu'elle partageait avec une parcimonie de femme de ménage entre elle et moi. Les ondées de pluie que nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffraîchissaient nos poumons desséchés par la chaleur excessive du jour. Cette vie commençait à devenir assez passablement triste , et les idées que nous nous formions plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui, selon toutes les apparences, devait nous être fatale, nous sauva , contre toute espèce de probabilité , de la famine que nous avions à redouter, et du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succéder a la famine. *
c( Un soir, qu''accablé de fatigue et de mélancolie , je m''étais endormi près de la barre du gouvernail, que je n''avais pas quittée de toute la journée , je me trouvai réveillé en sursaut au bout de trois ou quatre heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait :
— Oh! de la barque î H y a-t-il un chien ou un chat a bord ?•
— ïlola ! répondis-je aussitôt tout bouleverse et sans avoir vu d^où pouvait m''élre venu ]a détonation de cette voix terrible.
— Eh bien, si tu es chien , aboie, et si tu es chat , miaule , bougre d''imbécile ! voilà une heure qu'on te hèle, et que tu ne réponds rien î
ce C'était encore la même voix creuse et sinis tre qui me hurlait ces mots, et qui m''adressait cette verte semonce.
« Rendu tout-a-fait, par la peur, etpar une sorte d''ébranlementnerveux,àrusage de mes sensqu''avait engourdis un long et lourd sommeil,] ''examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la durée de ma sieste. Une goélette d\ine soixantaine de tonneaux se trouvait presque le long de mon bord : la voix de taureau, qui m'^avait réveillé, sortait de Parrière de cette goélette : une embarcation venait d'hêtre mise à Feau d'à bord de mon voisin , pour venir accoster mon
sloop... Ces faits principaux reconnus, j'attendis révénement.
« J''appris bientôt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de Tofficier qui conduisait cette embarcation, que j''avais affaire au capitaine de la goélette lui-même , et que cette goélette était un forban qui cherchait fortune entre Porto- Ricco et St.-Domingue. Avec des confrères, il est facile de s''entendre. En peu de mots, je racontai naïvement au capitaine, tout ce qu'ail m''était utile de lui apprendre de mon histoire pour Fintéresser a mon sort, en lui cachant, bien entendu, les détails relatifs à Fargent que j ''avais enlevé et dont j'^étais en possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la sincérité dont se piquent certaines gens. L''air de vérité et Fempreinte d^originalité cjue portait mon récit, parurent faire plaisir au forban. Tu es un bon sournois, me dit-il , et tu n''as pas grand'chose , heureusement pour toi, et malheureusement pour nous.Tonintcntion est d'aller a St .-Thomas,
cl il ne te manque pour cela qu'Hun e'quipage : attends, je vais te rendre service en me faisant moi-même plaisir. . . J"'ai a mon bord cinq a six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s^en faut, en dormant au serein... cela fera ton affaire et la mienne. Tu mettras en faction un de ces doublesborgnes sur chacune des manœuvres de ton bachot, qui n'est pas lourd à patiner, et tu n''auras plus qu'^à commander pour manier ta barque comme une corvette d''evolution... L'^ecumeur de mer, noire confrère, était Français ; il paraissait aimer les braves gens et la plaisanterie. J'^acceptai sa proposition et ses six aveugles : il eut la générosité de me donner en outre, un baril de biscuit avarié et un bidon d''eau pourrie pour les nourrir et moi aussi, puis, ma foi, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, lui en me souhaitant bon voy âge ,et moi en Fenvoy ant aux cinq cents diables 011 il n''aura pas probablement manqué d'aller tôt ou tard.
c( Depuis ce moment, mon affaire marcha
comme sur des roues de carosse. Ma demi-douzaine d''aveu,9fles, les plus mauvais gredins du monde sans doute avant que le ciel leur fît la grâce de les priver de la vue , étaient avec moi et avec ma douce compagne, des serviteurs d'hantant plus soumis, et d''autant plus sûrs , que je les e'reintais de coups sans qu'ails pussent se regimber, quand ils n''allaient pas a ma fantaisie et au caprice de ma petite Martina. Us hâlaientsur les manœuvres que je leur mettais dans la main ^ avec un zèle d''autant moins suspect aussi, que je ne leur distribuais de vivres que lorsque je croyais avoir lieu d''ctre satisfait de leur docilité'. Mon aimable Martina me secondait du reste, de son coté , et selon ses moyens , avec la plus merveilleuse intelligence dans tous ces petits détails de ménage qui convenaient assez aux habitudes de son sexe, et surtout à Tabnégation de son dévouement pour moi.
« Enfin, après avoir louvoyé caliin caha,couci couça , pendant plusieurs jours , entre Sanlo-
Domingo et Porto-Ricco et entre cette dernière île et les îles Vierges, nous finîmes amenant tantôt pour un grain , et rehissant le moment cV après pour une brise favorable , nous finîmes , dis-je , par mordre à Saint-Thomas , objet de tous nos vœux et lieu du rendez-vous amical que nous avions choisi. En posant le pied sur cette terre si long-temps promise a notre impatience, je pensai d''abord a me défaire de mon équipage d'aveugles, et à vendre le petit sloop haïtien qui avait transporté nos destinées errantes, et mon argeut volé, jusqu'^en lieu de sûreté. Puis, vous le dirai-je, je songeai à récompenser dignement le zcle et la tendresse de ma petite Blartina , en me mariant sérieusement avec elle. Mais en réfléchissant avec plus de maturité philosophique, que d''entraînement matrimonial, aux conséquences de ce projet dliyménée , je demeurai convaincu de Finconvenance qu''il y aurait pour un homme comme moi , qui ai déjà reçu deux ou trois des
ordres de prêtrise , à contracter publiquement un lien aussi séculier que le mariage. Je tiens fort peu, comme vous pouvez le penser, à passer pour un saint. Mais les scrupules, dont Phabit que j''ai porté a pour ainsi dire imprégné ma conscience , ressemblent un peu à ces feux inextinguibles que la robe de Déjanire alluma dans un corp^ plus robuste que ma pauvre conscience , si toutefois j''en ai une. Je ne crois à presque rien, mais cependant, je crois beaucoup au scandale, .et j''y crois peut-être parce que je ]e. redoute fort. Je jugeai donc que le concubinage, quelqu'^immoral qu''il puisse être, serait encore plus moral que le mariage d'un demiprêtre avec une demi-blanche.
ce Je restai garçon, et ma libératrice restera fille tant qu''il lui plaira de ne pas chercher un autre mari que moi ; qu''ai-je besoin, au surplus, de me créer les embarras d'aune famille , pullulante , quand j''ai retrouvé ici les jouissances de Tamitié avec des amis tels que vous ?
« Les profits résultant de ma pointe sur Haïti, ne sont malheureusement pas lourds : je les crois à peine dignes de vous être offerts , et, cependant, pour vous prouver ma bonne volonté après n''avoirpas été' assez heureux pour vous rapporter des témoignages palpables d\m grand succès, je verserai ma petite offrande à la bourse commune* La somme avec laquelle je suis revenu, s'^élève a peine à six mille piastres, trente mille francs de notre monnaie. Cest la ce qu''on peut appeler le simple denier de la veuve, et votre générosité bien connue ne dédaignera pas le pieux hommage du malheur; car vous vous rappellerez que les humbles dons du cœur ont aussi leur prix, si ce n''est leur éclat, et qu'ils doivent être acceptés par des cœurs comme les vôtres , beaucoup moins pour ce qu''ils pèsent que pour ce qu''ils valent, w
Une assez longue agitation succéda dans notre petit auditoire , aux paroles que venait de nous faire entendre le dernier des trois pirates. Salvage souriait; moi, je ne savais de quel air re-
144 LES TROIS PirxATES.
garder Frcre José qui paraissait fort peu se soucier, du reste, de chercher sur nos physionomies Fimpression qu'ail pouvait avoir laissée dans nos esprits. Bastringue , plus visiblement ému que Salvage et moi , des événemens dont il avait suivi, en palpitant d''anxiété, Fenchaînement pathétique, prit le premier la parole :
— Sacredicu , dit-il , en laissant tomber sa lourde main sur les épaules de son collègue , touche-la, rancien. Cest a toi à mon avis que doit revenir le gros lot de nos parts de prises.N''est-ce pas , Salvage ? puisque c''est lui qui a eu le plus de mal et qui a le mieux dégagé ses escarpins de la crotte , en envoyant en Pair la boutique de ces racailles de sacristains de la baie des Flamands ?
Salvage un peu blessé de la maladroite précipitation que mettait maître Bastringue à décerner a leur glorieux émule le prix du courage et de riiabile té , répondit avec plus de modération peutêtre, que de sincérité :
— Je ne dis pas non. José s''est fort bien tire', a mon avis, du mauvais pas ou il lui avait plu de s^ngager. Mais il s^igit maintenant , quelle que soit Topini on particulière de chacun, de procéder régulièrement à la question qui doit nous occuper. Si notre camarade croit avoir lui-rnéme acquis des droits a la plus forte part de notre butin, je ne demande pas mieux, pour mon compte, que d''en passer parce que vous aurez décidé tous deux.
Notre frère José, qui comprit de suite la position délicate dans laquelle venait de le placer la proposition embarrassante de Salvage , reprit sans hésitation, et avec un calme apparent qui décelait toute la finesse de son caractère et la présence d'' esprit qu'ail savait porter dans les choses inattendues :
— Moi , je donne ma voix a Bastringue , sans phrase et sans arrière-pensée.
Sahage. Sans phrase , à la bonne heure, mais II. 10
pourquoi donner ton avis , sans expliquer les motifs de ton option ?
Frère José, Par la raison toute simple qu'yen ces sortes de matières , c'^est le sentiment intime des faits, plus encore que la rigoureuse déduction des argumens, qui doit dicter Topinion de chacun.
Sahage,l^h. bien, moi,sij ''étais assez imprudent pour donner de suite mon avis sur une question qui demande a être pesée un peu mûrement , j''opterais pour que chacun de nous gardât la part qu''il a eu le toupet de se tailler lui-même, en agissant selon sa volonté et les ressources qu'il a trouvées dans sa propre habileté pour triompher des évënemens.
Maître Bastringue, Oui , mais tu ne m** empêcherais pas alors de partager mes picaillons avec Frère José, que je reconnais envers et contre tous, pour celui de nous trois qui a gouverné le plus gentiment et le plus amoureusement sa petite bonne femme de barque.
Frère José, Et moi par délicatesse , si je me
trouvais à la place de Frère José , je refuserais tout net et d'aplomb, le cadeau que tu voudrais me jeter à la figure par générosité ou par pitié. Content' de ce que j''aurais fait , je ne croirais avoir besoin des libéralités ni de Findulgence de personne.
Maître Bastringue. Oui , oui, j'entends bien; tu ferais le fier parce que tu te sens un peu molesté. Mais moi, qui, Dieu merci , peux passer pour aussi fier que qui que ce soit à Poccasion, je refuse mon consentement à toutes sortes de manigances qui ne seraient pas portées sur le règlement que j'ai signé de ma personne, au café de la Pointe , le soir en question , de notre arrangement.
Salvage- A. toutes sortes de manigances, dis-tu? Que signifie ce mot ?
Maître Bastringue, Oui, enfin, à toutes sortes de choses qui ne sont pas à mon idée , et que j'appelle, comme on dit, des manigances. Oh! tu sais bien ce que je veux dire î
Salvage, 31ais rappelons * nous donc un peu ce dont nous étions convenus a la Guadeloupe , et ce que chacun de nous est parvenu à réaliser, en apportant a la masse commune le plus de profit pour chaque intérêt enjjagë. D'^abord, moi qui vous parle, j''ai ramené...
Frère José, Tous ces détails, mon clier Salvage, seraient au moins inutiles a la résolution de la difficulté que nous devons nous attacher à terminer, el ils pourraient même , j''ose le dire, devenir blessans pour nos amours-propres , qu''un misérable mal-enten.du risquerait de mettre mal 'a propos en jeu. Personne, sois-en bien convaincu, n''est plus disposé que moi à rendre justice au courage brillant et à Fardeur presque chevaleresque , passe-moi Fépithète , dont tu nous as donné des preuves incontestables... Mais Bastringue, avec son gros bon sens et la droiture naturelle de ses idées , a peut-être aussi le droit , permets-moi de te le faire observer , d''exprimer ce c\\}l'\\ pense et ce qu''il éprouve...
NARRATIOW DE l-llÈRE JOSÉ. 149
Salvage : Oui ! la droiture des ide'es de son petit Palanquin, tu veux dire !...
Maître Bastringue, Capitaine Salvage, je.n''ai pas euFintention de t'^offenser, bien loin de là: mais il ne faut pas non plus chercher à déranger mes boulets de leur parc , car , maigre Fcstime que nous avons les uns pour Jes autres réciproquement, ça pourrait mal aller, et si nous étions autre chose que des amis tous les trois...
Salvage* finissons-en avec toute cette filasse de paroles baveuses , et le plutôt possible , s''il vous plaît. Je vous ai avancé a chacun huit mille gourdes, n*'est-ce pas, quand vous étiez à sec et que j*'étais en fonds. Aujorn^rhui , f[u''avec ces huit mille gourdes d^ivances, vous avez fait volrc affaire , et que vous vous trouvez en position de me payer, sans vous mettre à la côte , comptezmoi les seize mille gourdes qui me sont dues, et je vous tiens quittes du reste. Cest , je crois , le meilleur et le seul moyen de terminer tranquil-
lement une discussion qui finirait peut-être par m'^échauffer un peu trop les oreilles.
Frère José, Quittes du reste ! le mot est piquant... Mais pourquoi ne pas chercher à nous arranger a Pamiable , et à aplanir paisiblement la petite difficulté qui s''est élevée , je ne sais pourquoi, entre nous , et que nous pouvons si facilement résoudre en appelant a notre secours Topinion d''une partie neutre et d\in arbitre désintéressé ! Monsieur, qui, par exemple , nous a entendus tous les trois exposer notre conduite aujourd'^hui , et qui , a la Pointe-a-Pitre , a vu naitre notre association , il y a un an , ne pourrait-il pas nous donner son sentiment sur tout ce qu''il a vu et sur tout ce qu''il vient d'^entendre ? A quel juge plus instruit des faits, et plus compétent dans une matière de celte espèce , pourrions-nous avoir recours , nous qui nous trouvons placés en dehors et au-dessus de toute autre juridiction possible ?
C'était moi que désignait Frère José, cnsolli-
«ARUATION DE FRÈRK JOSÉ. 151
citant, au beau milieu de la discussion, le poids de mon opinion personnelle.
-^ Oui, reprit avec vivacité Salvage , je ne demande pas mieux ! Que monsieur prononce entre nous , et je m''en rapporte entièrement d''avance à ce qu'il aura décidé.
Et après avoir dit ces mots, le capitaine se mit à se promener a grands pas dans Fappartement avec Fagitation la plus visible.
— Qui ? ce petit jeune homme î s''ëcria Bastringue : mais comment voulez-vous qu''il se débrouille de là-dedans ? ça n''est pas plus marin que défunte ma sœur cadette,
Sahage. Marin ! marin ! il s''agit bien de cela entre nous, maintenant. Et qu''est-ce que ça prouve d'hêtre marin , ou de ne Fétre pas ? Tu es marin, toi , n'' est-ce pas , et cela, cependant, ne t'^empéche pas de raisonner comme défunte ta soeur cadette, que tu viens nous jeter Fa sans rime ni raison, à propos d'une discussion d'intérct. Maître Bastringue, Voilà encore que tu le
fâches , Salvage , quand on te propose de fârranger amicahlement\ Allons, voyons, je veux bien en passer, puisqu**!! le faut , par le jugement de ce petit jeune homme que vTajla. Mais ça ne m** empêchera pas de dire que monsieur , sans lui manquer de respect , va parler d'^affaires de marine, et qu''il n''y connaît pas ce qui peut s''appeler un fichtre...
Salvage, Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'^agit entre nous : veuillez bien nous donner sincèrement votre avis.
Fort embarrassé, et un peu effrayé de la responsabilité juridique que le choix des deux compétiteurs \enait de faire tomber sur moi, je cherchai, en me rejetant sur mon défaut d''expérience dans une matière aussi étrangère a mes connaissances, à me délivrer du fardeau de la pénible mission qui venait de m'*étre dévolue... Mais Fobstination des plaideurs finit par triompher si irrésistiblement de la résistance et de la délicatesse de mes scrupules, qu'ail ne me resta plus
bientôt craiitre parti a prendre que de recueillir un instant toutes mes idées pour prononcer mon jugement arbitral.
« Je voudrais, dis-je d*" abord à mes respectables cliens, pouvoir, en quelques mots convenables , formuler nettement mon sentiment, sans risquer de blesser vos justes susceptibilités. Mais la tâche que votre complaisance vient de m''imposer, est difficile. Cependant , pour répondre de mon mieux^ votre confiance , je vous dirai, avec plus de franchise peut-être que de justesse, ce que je pense sur la manière' dont chacun de vous est parvenu à réaliser ses projets, et sur le genre de mérite qu'ail a, selon moi , déployé dans Pexécution de ses desseins.
— Allons, dites donc vite ce que vous avez à nous dire , me hurla maître Bastringue , fatigué des circonlocutions auxquelles je me livrais pour arriver le plus doucement possible a la conclusion de mon affaire , et pour préparer mon
auditoire a accueillir avec calme la reddition de mon jugement.
« M'y voici , répondis-je sans trop preridix garde à Finterpellation tant soit peu brutale de Pex-commandant du Général-Sucre,
« Le capitaine Salvage me paraît avoir été le plus audacieux dans le projet le mieux conçu à mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le moins prévoyant , et M. José le plus malheureux et le plus habile.
— Cest donc a frère José, conséqucmment, que vous donnez le pompon? me demanda aussitôt Bastringue ; car qui dit le plus habile, malgré le guignon, dit le plus méritant, diaprés la raison?
— Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronçant le sourcil. Laissez donc monsieur achever; car on n'émet pas une opinion semblable , sans avoir pesé mûrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son jugement.
— Pourquoi cela? répliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le plus habile , ne dit-
NARUATION DE FIlÈllE JOSÉ. 155
il pas tout ce qu'ail y a a dire de plus fort a Pavantage d''un homme quelconque ?
— Continuez , je vous en prie , ajouta Salvage en s''adressant a moi. Auquel de nous trois , enfin, croyez- vous que les deux parts de rëcompense doivent être adjugées, en votre âme et conscience? parlez sans crainte et sans hésitation. Personne ici ne sera en droit de vous en vouloir pour avoir exprimé franchement une opinion que nous avons tous les trois sollicitée de votre complaisance?
— A. vous, selon moi , répondis-je au capitaine, forcé que je me trouvais d''articuler une conclusion définitive.
— Tu, tu, tur lu tu tu! grommela Bastringue en envoyant mon arrêt au diable. Ce jugement-la ne vaut pas quatre sous vaillans et j''en rappelle. . .
— A qui en appelles-tu ;, avec ton turlututu? lui demanda Salvage en posant la main sur un poignard, dont je vis sortir le manche sous le gilet entr''ouvert du capitaine.
'— A quoi j''en rappelle? mais tiens, a ce qui me plaira d''en rappeler pardié! Oh, il y a longtemps , comme je Tai annoncé il n''y a encore qu** un instant , que si nous n''avions pas élédes amis comme nous le sommes, j"" aurais bien trouvé im moyen de nous arranger sans tant de façons, et avec autre chose que des manchettes de dentelle fine sur les poignets!...
— Et quel moyen aurais-tu trouve , toi qui trouves si ingénieusement les expédiens difficiles ?
— Quel moyen, que tu demandes ?.. assez
causé comme ça ; car je vois bien que trop parler serait malsain pour Fun de nous dans le moment actuel.
— Ah! oui, je comprends que la peur d''aller trop loin retient maintenant ta langue d''ordinaire si bien et si joliment affilée ?
— La peur d''aller trop loin ! Tu crois donc finalement que j\'ii peur? Eh bien! puisque tu veux savoir mon moyen , que je ne voulais pas
NARRATION Di: FRKRC JOSÉ. 157
le dire tout a Flieure, je te dirai que plus de cent fois, depuis ce soir , j''ai pense que si nous n''étions pas trois vrais amis , nous aurions pu nous donner une brossée pour décider la chose, et nous arranger pour laisser tout au dernier qui aurait mis les deux autres à bas.
— Beau merle, vertudieu! pour jouer ses parts de prise dans un combat singulier!
— Aussi beau merle que toi , entends-tu ? officier faraud , capitaine sur papier blanc !
— Mes amis, mes braves amis, s''ëcria alors José , en s''efforçant avec moi de se jeter entre les deux adversaires furieux et déjà écumans de rage, un moment , je vous en prie ; voulez-vous terminer par du sang une affaire qui ne devait que renouer nos liens de confraternité et cimenter de nouveau notre amitié ?
— Votre amitié à vous, reprit Salvage en repoussant violemment José loin de lui , et en courant du même pas vers Bastringue , tiens, voilà le gage d^imitié que je veux laisser dans le
cœur de ce misérable si digne d''avoir un compère de ta fabrique pour complice et pour associe. — A nous deux donc , grosse mateluche , si Fivrognerie fa laissé encore assez de cœur, pour que tuoses me suivre dans un chemin où les cailloux ne te feront pas de mal aux talons!..
Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entraînait avec lui, vers une des fenêtres de Fappartement , maître Bastringue qui nous répétait, avec Faccent du plus vif saisissement : Vous êtes témoins que c'^est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le fâcher contre moi !
La fenêtre contre laquelle étaient déjà rendus les deux champions fortement accrochés Fun à Fautre , donnait sur un petit jardin élevé en terrasse contre le derrière de la maison où nous nous trouvions réunis... Salvage , leste comme un lévrier et ardent comme un tigre, saute d'' un seul bond du rebord de cette croisée dans le petit jardin, où il parvient a attirer a lui maître
Bastringue épouvante, qui ne cessait de répéter: Tu le vois bien,c''est toi qui me cherches querelle et qui le premier m''as traité de capon ! Tu le veux, soit ; mais je t''avertis que je ne ferai que me défendre... José et moi, mais moi surtout, nous nous précipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vontsedéchirer les entrailles. Padilla accourant avec effroi a mes cris, nous suit désespérée , haletante et plus morte que vive... Tous trois , Padilla , José et moi , nous nous élançons dans le jardin et entre les deux combattans qui rugissaient déjà en se portant les coups les plus furieux. Il était trop tard. Des poignards avaient brillé dans leurs mains frémissantes : Bastringue, atteint le premier a la gorge, avait été tomber à trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inondé et suffoqué des flots de son sang. . . Salvage blessé aucôlé droit et se soutenant à peine, s\> tait évanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de lui un appui pour se soutenir , un ami peut être pour répondre à ses derniers re-
gards, et pour recevoir son dernier souffle... Je volai vers lui , et Padilla roula a mes pieds couverte , fumante du sang de son malheureux époux , et entraînant avec elle le corps qu''elle avait reçu sur son sein glacé d''liorreur... Bastringue affaibli , essouflé , essuyant sa blessure profonde sur le tertre oii il s''élait péniblement assis dans la position d^un homme ivre , murmurait avec peine ces mots entrecoupés... Je n''ai fait que me défendre... Ils''estjeté lui-même sur mon poignard... en voulant me massacrer.,., tout est fini... pour lui et pour moi... je lui pardonne ma mort et. . . Le malheureux se raidit, sa tête se pencha sur une de ses épaules... Il n^était plus.
Jamais cette scène de carnage ne sortira de ma pensée, et aujourd'hui, je ne puis me la rappeler sans me sentir le cœur oppressé du poids d''un aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir , tant cet horrible événement est présent à mon imagination , la pâle figure de Salvage sur
NARRATION DE FRÈ-RE JOSK. ÎGl
laquelle la mort n*'avait pu effacer rempreinlc de la fureur , exprimer convulsivement la vengeance que le cœur du jeune marin avait exhalée avec son dernier soupir , et près de ce corps inanimé la tête ëclievelëe de Padilla , couvrant la plaie saignante qu'^avait laissée dans le flanc du capitaine, le large poignard de Bastringue.
Des voisins , des passans , des curieux attirés dans le jardin par les cris, par Fodeur du sang, peut-être, arrivèrent au niilieu de nous, et entre nous et les deux cadavres qui étaient étendus à nos pieds. La foule nous questionnait avec surprise, avec avidité : je -répondais avec égarement à toutes les questions que Ton m*'a dressait , sans comprendre ce que Ton me demandait. José, plus maître de lui, racontait à ceux qui Finterrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les suites se trouvaient écrites en caractères si visibles et si affreux, aux yeux de tout ce monde dont nous étions entourés. Un homme, je m''e'n souviens, devant lequel la foule s'^était
ouverte pour lui laisser un passage, s''avança vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de Pinfortunée , Fépouse de Salvage , ordonna qu'acné fut transportée au palais du gouvernement. Cet homme, à la voix duquel plusieui*s assistans s''étaient empressés d'obéir, prononça en s''arrachant à un aussi horrible spectacle , ces seuls "lots : Malheureux parens î ils ne seront que /op bien vengés de leur indigne fille ! J'^appris bientôt, ou je crus du moins entendre dire autour de moi quec''était le gouverneur de St. -Thomas, lui-même, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et peut-être trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevés pour être déposés sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqué. Je cherchai frère José: ::''était le seul être a qui je pusse parler au sein de cette multitude d''étrangers,de ses deuxamiset de Padilla. José avait disparu, et ce ne fut que dans le milicii de la nuit que je parvins à le trouve*' chez
Thôtesse de Bastringue , s''occupant d'entrer en possession de Thëritage de son défunt collègue.
— Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout essoufflé jusqu^à lui.
-»- Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question , à rentrer le plutôt possible dans mes droits.
— - Et dans quels droits encore ?
— Ceux que la mort de mes deux associés m''a donnés sur ce qui leur reste.
— Mais le capitaine n''a-t-il pas laissé une épouse ?
— Ohlpour cette succession là, je Fabandonne, dans Fimpossibilité où je me trouverais peut-être dem''en dessaisir, et en raison surtout du danger qu''ily aurait à la convoiter. Mais pour celle-ci, c''est autre chose.
— Mais croyez-vous que Fhotesse de votre ami vous laissera enlever Fargent qu'ail lui a confié ?
— Sur ce point là , j'^ai prévu la difficulté, et
les trois quarts de la besogne sont déjà faits à cet égard. Le besogne toute entière même n''était pas difficile à faire : cet ivrogne avait pris soin de m''en épargner, par prévoyance, une assez bonne partie : il a bu en un mois de séjour la moitié de ce qu'ail avait si drôlement gagné.
— Et maintenant, que prétendez-vous faire ?
— Je prétends faire maintenant ce qu'ail vous importe assez peu de savoir, et ce qu'ail peut me plaire de ne pas vous divulguer, à vous , monsieur , qui n''avez pas plus droit de me questionner, que je n''ai envie de vous répondre.
— Ainsi donc , la justice elle-même n'aurait pas^ selon vous , le pouvoir de vous demander compte de votre conduite ?
— La justice , monsieur , peut faire ce qu'acné peut , mais elle ne fait jamais ce qu''on a Tesprit de lui empêcher de faire , et si vous croyez avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au monde , de vous opposer à mes desseins, il ne tient qu''à vous d'*essayer à me bar-
rer, a vos risques et périls, le passage de cet escalier qui me sépare de la rue.
Et en m''adressant ces mots sans emportement et sans nulle émotion apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches pleines, le visage serein , et la main droite armée d\m long pistolet d''arçon. ^
Consterné de tant de froide effronterie, je laissai d^abord le misérable opérer paisiblement son audacieuse retraite , et ce ne fut qu'eau bout de quelques instans de stupéfaction que, recouvrant l'usage de la réflexion , je me mis a poursuivre rhéritier de Bastringue avec Tintention de contrarier du moins le projet dVvasion que, selon toute probabilité , il devait avoir formé, pour s''assurer la tranquille possession de 1 argent qii 'il venait d** enlever. Je retrouvai bientôt, dans Tobscurilé de la nuit , les traces du fugitif, et le fugitif lui-même en me dirigeant en toute hâte sur le bord delamer,etje Taperçus doublant le pas, pour gagner, malgré la pesanteur du fardeau dont il était
chargé , un petit canot amarré non loin du rivage. Mais malgré toute la diligence que j''avais pu apporter à lui donner la chasse , le drôle prévoyant trop bien sans doute Tembarras dans lequel viendrait le jeter la résistance que j e pourrais opposer a son départ, le drôle, dis-je, sauta avec
la légèreté d''tin daim ajusté par un chasseur ,
m du bord de la grève dans la pirogue qui Patten-
dait pour remporter au large. La pirogue, sur Tavant de laquelle j ''accrochai mes mains sans trop calculer Pinutilité et Fimprudence de ce mouvement , glissa sur le sable , poussée qu'acné était dans le sens contraire de mes efforts , par deux coquin? de nègres que le prévoyant frère José avait sans doute mis dans ses intérêts. J''eus beau crier au secours , au voleur, et je crois bien même a Fassassin ,pour appeler à mon aide les personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage : personne ne répondit a mes cris , ni a mes imprécations, et le canot disparut sur les flots et dans les ténèbres , en me laissant le corps
à moitié dans Feau^sur le rivage oiij''avais essayé trop vainement à le retenir. Mais en m'^échappant ainsi, Pabominable José voulut encore m''adresser ses adieux a sa façon ; et sans avoir daigné répondre à mes clameurs , le monstre déchargea sur moi, et presque a bout portant, le pistolet dont il s''était muni en sortant de la chambre de Bastrinffue. La bourre de Parme meurtrière vint me frapper au visage , mais la balle mal dirigée alla se loger dans une des planches sur ledevantdesquellesj''éîais placé. Tel fut le signal de partance du dernier des pirates ; et moins d''un quart-d''heure après Texplosion du coup de feu qui n*'avait appelé personne sur le lieu de cette scène nocturne, une goélette appareilla de la rade de Saint-Thomas , en livrant ses voiles à la brise du matin, et en emportant avec elle, on ne sait oii, le vampire qui venait de s''engraisser de la dépouille de son ami mort.
Le lendemain de cet événement , la police de Saint-Thomas faisait transporter, par mesure de
liés LES TROIS PIRATES.
saliibrite"*publique, dans une des fosses du cimetière le pîus éloigné de la ville , deux corps sous le poids desquels huit nègres de Thôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement cote a côte, aux rayons d''un soleil ardent, d\m soleil de fête. Les deux cercueils grossiers , qui renfermaient étroitement les cadavres, s^avancaient du même pas au milieu de la foule , de cette foule qu''atHrent toujours les^ émanations du sang qui vient de couler ou du sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et par pauvreté, au service de Fhospice des marins , précédait ce double et sinistre convoi ; personne ne suivait les morts dans cette multitude avide d''émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement , dirait : Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de la petite Espagnole qui vient aussi de mourir : Pautre, le plus large et le plus court , celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite pour rire , à PortolUcco.Ils se sont tués pour un mot,les imbéciles,
après avoir si bien fait leurs affaires. — • Ahî c''est qu^ils ont voulu , répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle , épargner a maître hacheur ( le bourreau du pays) Toffice qu'ails pouvaient remplir eux-mêmes.
Bien long- temps , trop long-temps peut-être après la fin tragique de Salvage et de Bastringue, le hasard , ou plutôt une circonstance que je regarde comme providentielle , me fit tomber sous les yeux un article de la Gazette de Java , sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité que je ne saurais m'^expliquer autrement, quVn rapportant aux desseins cachés du ciel la curiosité que m'^inspira la lecture de cet article. Sans pouvoir d** abord me rendre compte des motifs de Fintérét que pouvait réveiller si subitement en moi le récit d''un fait qui devait m^çtre complètement indifférent , je dévorai les premières lignes du journal javanais , en reportant involontairement mes souvenirs sur les événemens déjà bien vieux dont j''avais été appelé dans d"au-
~ ' ïv. ■'. *«
i70 LES TROIS PIRATES.
très temps a devenir le témoin a Saint-Thomas. La Gazette de Java parlait de piraterie , et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus , la tctc toute remplie de ces idées et de cessouvenirs , le rapport suivant , adressé en Hollande , par le commandant du brick de la marine batave , De Meermin» Il suffira a mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu^ils puissent se peindre Fétonnemcnt et la joie dont je fus saisi a la nouvelle de Tévénement inattendu qu''il retraçait avec les couleurs de la plus frappante vérité.
Batavia, 31 octobre 183^1.
c( Ministre , « Permettez a votre serviteur de vous instruire
NARRATION DE FRÈRE JOSÉ. i71
des détails et des suites d''un engagement sérieux que j''ai eu dans les premiers jour s du mois , avec une F lorine {une flottille) de bintasses appartenant aux pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi bien aimé m''a confié la surveillance .
c( Informé depuis plusieurs jours que le navire M aria-Philippina , capitaine Cramer, avait été pillé le 1 7 août de la présente année , par un pirate de Tiole , en se rendant de Macassar a Balie , je résolus d'^aîler croiser dans les parages oii cet événement avait eu lieu. Quelques hommes de Féquipage du bâtiment européen avaient été lâchement massacrés après un combat acharné , et le désir de venger ces malheureux sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit accélérer mon départ , en;Qie laissant concevoir Pespoir de me mesurer bientôt avec des misérables , dont Pimpunité n''avait que trop long-temps encoura(][é Paudace.
c< Favorisé, quelques heures après ma sortie ,
par une bonne brise de vent, je parvins en peu de temps a me rendre a la hauteur des côtes de Mangarai, et près d''une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang , sous laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté , vont quelquefois faire de Teau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs , qui jusqu'^ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces détroits dangereux , étaient assez généralement peints en noir a Textérieur ; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure soigneusement établie , annonçait de loin a Toeil exercé des pirates , l'approche redoutable des navires de guerre qu''ils devaient le plus particulièrement éviter. Aussitôt qu\in croiseur paraissait sur ces mers , rien n'^était plus facile aux pillards toujours intéressés a fuir son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse, avant qu''il ne put accoster assezla terre pour être a même de s''emparer de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des forbans
NARRATION DE FRÈHE JOSK. l/î^
auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère leçon , j^'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. a la manière de la plupart des navires du commerce , et de faire observer, dans la tenue de mon gréement et Pinstallation de mes voiles , une négligence qui put leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'Hun gros brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce stratagème, que j''avais mes raisons pour employer dans la circonstance oîi j''allais me trouver , m''a réussi au-delà de toute espérance ; et les événemens dont je vais avoir Fhonneur de vous rendre compte , prouveront à Votre Seigneurie que je n'^avais pas trop bien présumé de la petite ruse au moyen de laquelle je m''étais flatté d''abuser les gens à qui je me proposai d'^avoir afiPaire.
« Le 25 octobre, me trouvant en dedans d^me des pointes de FîlePangara-Bawang, dont j''ai parlé plus haut , je naviguais sous toutes mes voiles du plus près pour doubler cette pointe.
l74 LES TROIS PIRATES.
A mesure que la terre que je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer quVlle nous avait cachée jusque la, la sui'veillance redoublait a notre bord; car selon mes prévisions, cV'tait dans les environs-de cette ile, que nous devions renconti*er les pirates les plus avides et les plus cruels de tout rarchipel que nous explorions.Les hommes placés en sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mature, ne tardèrent pas à me signaler révénement que j\»'tais venu chercher et que j\ittendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que nous allions doubler , mes vigies venaient d'apercevoir d'^abord trois ou quatre petites bintasses sortant li la rame des groupes d'arbustes marins qui croissent sur le bord des iles boiseuses et plates dont nous étions environnés. Ces embarcations , qui servent de nids flottans aux corsaires de ces heux , se dirigeaient sur nous avec rintention bien évidente de se trouver en face du brick , au moment où il aurait dépassé
NARRATION DE F Rt RE J OSÉ . 175
le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi 'a doubler de leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d''attention et d^anxiéte nos regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous , nous pûmes voir tout a Taise , qu"'une cinquantaine de barques s'élançant de tous les points des rivages les plus rapprochés , s'hélaient mises en devoir de sui\Te les premières bintasses qui pai-aissaient avoir pris rinitiative et Thonneur de Fattaque.
« Cest en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger a la mer et le long de mon bord , toutes le5> bailles vides dont nous pou\'ions disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer de plus près , qu''avec le peu de sillage que faisait le navire , il n'était guère probable qu''ils pussent être exposés à avoir mi engagement avec un brick de guerre (* ). Le désordre calculé que f avais eu la précaution de faire observer
116 LFS TROIS PIRATES.
dans la disposition des voiles, complétait cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, a une portée de fusil, ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine d'hommes, tout au plus, avaient reçu Fordi^e de se promener sur le pont et de montrer leurs tètes au-dessus des bastingages. Le reste de Féquipage , et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de choix , se tenait à plat- ventre, le sabre et la mèche a la main , le long de mes pièces chargées de mitraille jusqu''à la gueule, et recouvertes en dehors d''un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des batteries de nos plus inoffensifs bàtimens marchands.
(( Les plus pressées d''entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous approchèrent a demiportée de canon. Rendues a cette distance respectueuse, elles s'^arrétèrent un instant, et toutes à la
fois. Je crus alors mon coup manque ; Ct<r je supposai crabord qu'halles nous avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce que nous étions bien réellement. Mais j''eus bientôt lieu de m''aperccvoir qiae j''avais fait trop dliomieur a la prévoyance de nos adversaires. Les chefs de Fescadrillc ne s''etaient ainsi tenus en observation que pour donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier a eux, pour pouvoir , plus tard , porter un grand coup avec ensemble et resolution.
a Ce moment attendu a notre bord avec ardeur, mais pourtant avec sang-froid,nesefit pas long-temps désirer : les blutasses réunies eniin en masse serrée , se dëtaclièrent du centra de la flottille, enfermant, sur un espace assez étendu, un cercle régulier au milieu duquel elles voulaient nous emprisonner , pour nous étreindre ensuite dansleursterribles replis. Des cris affreux poussés jusqu'^au ciel par tous les forbans c[ui montaient
les embarcations, donnèrent, en agitant Pair pain, 12
siJ3le de la journée, le signal du combat; et en un clin-d''oeil , nous nous trouvâmes accostés et pressés par une triple ligne de canots qui ne présentaient plus autour de nous et de tous côtés, qu^une surface sous laquelle la mer était cachée à un bon demi-quart de lieue du brick. C^est alors que je comïmindsiï feu partout a mes hommes qui n''attendaient que Finstant de la vengeance et du carnage. Mes vinpt-deux caronades bourrées
ou
de mitraille , lancèrent leur triple charge en éventail ; et en quelques secondes , la moitié au moins des bintasses furent balayées de leurs hommes , qui , debout pour la plupart sur le fond de leurs barques et dans Pattitude de la me- ^ nacGT, se trouvèrent emportés, criblés de balles, sur les vagues qu''ils allèrent teindre de leur sang et couvrir de leurs membres hachés. Jamais décharge de navire de guerre n^a du faire une plus effroyable boucherie. Ce n'était plus de Peau, c'^était plutôt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre batterie rechargée précipitamment
envoya une autre bordée aussi meurtrière aux bintasses q^i étaient restées a flot après avoir reçu notre première volée , et le désordre que nous achevâmes de plonger ainsi au milieu de la flottille foudroyée , devint tel que nous n''eùmes plus qu''a nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore à nous éviter , pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s''efforçaient , mais vainement , de se soustraire par la fuite au sort que nous leur réservions en courant impitoyablement a toutes voiles sur elles.
« Pendant cette chasse que j ''appuyais sans relâche aux lambeaux de Pescadrille que je venais de mettre en pièces, je crus devoir m"attacher particulièrement a faire main basse sur une espèce de prame assez grande , qui , pendant Fattaque, m''avait paru être la commandante des barques à la tcte desquelles elle s''était fièrement placée. Malgré les efforts que firent les écumeurs qui la manoeuvraient , pour échapper à ma poursuite , la prame , au bout d''une demi- heure dç
course tout au plus , tomba sous ma volée , et au moment où j''allais Taborder en long , la brise assez forte à laquelle elle avait livré toutes ses voiles , la fit sombrer à un quart d''encablure sous le vent de mon brick. Grâce à la promptitude que mit mon équipage à sauter dans nos embarcations , nous pûmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur le pont de la prame chavirée. Le reste se noya avant qu''on put lui porter secours.
fc La capture que j''ai faite en cette dernière circonstance , mérite toute Pattention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufragés que j''ai réussi a ramener a Java , on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate arabe Daco Sariboc. Ce jeune liomme , que les siens nomment Katarinbong , était le commandant de la flotte , et c''est a Fautorité qu'il exerçait sur les brigands de Bima , de Macassar et de Mangarai , que Foïi doit attribuer les actes de férocité qui se sont
exerces si souvent et trop impunément dans ces malheureuses contre'es.
ce Mais cette capture , quelque importante qu''elle puisse paraître 1^ vos yeux , n''est pas cependant la plus heureuse que j''aie pu faire dans ma petite expédition. Le hasard le plus extraordinaire nous a coitduits a notre arrivée a Java , à découvrir parmi les misérahles que nous avions arraches des flots , vm monstre européen , qui , sous le nom de Lamisa , était parvenu à faire agréer ses services aux naturels de ces pays dont il avait appris à parler les differens dialectes. L''influènce que ce Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets était devenue si absolue, que c''était par ses conseils et a son exemple , que les corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un matelot danois du brick de guerre colonial Niewa\ ayant par hasard aperçu Lamisa parmi mes prisonniers , Ta dénoncé pour un pirate français qui , pendant plusieurs années , avait jeté Peffroi et Tépouvante
sur les mers des Antilles où il était connu et redoute de tous les marins sous le nom de frère José, Après avoir opposé les dénégations les plus formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identité avec \e frère José ^ ce scélérat a avoué la vérité qu''il ne lui était plus possible de cacher. Mais comme le châtiment de ses crimes devait suivre de près le jugement qui allait le condamner au supplice qu''il n''a que trop mérité , il s''est avisé de se déclarer sujet espagnol , pour obtenir la faveur de n''étre pendu €\VL))i Manille où il a prétendu qu'ail devait être jugé selon les lois et par des juges de son pays. M. le Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considération ce subterfuge employé à toute extrémité par le bandit , a donné ordre à un paduakang de notre station ( sorte de bâtiment de rinde ) de transporter Finfàme frère José à Manille pour qu''il fut remis aux autorités de sa nation , qui sans doute lui feront subir la punition qu**!! n''a que trop long-temps évitée.
11 serait impossible de dire les actes de cruauté dont ce renégat a souillé sa vie, parmi les pirates pour lesquels il était devenu une espèce de providence infernale. C^est le plus lâche et le plus féroce des êtres à qui la nature ait pu donner une forme humaine. Quand il s''est vu découvert et a la veille de porter sa tcte sur le billot du bourreau , il n''est pas de bassesses qu''il n'hait tentées pour racheter sa détestable vie.
(c II s''est offert a moi pour me guider dans les repaires les plus cachés des pirates qui avaient placé toute leur confiance en lui. Le dégoût insurmontable que m'^ont inspiré les contorsions de ce reptile affreux , m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.
c< Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingués dans mon engagement , et le nom des hommes que i''ai eu le malheur de perdre dans cette journée oîitous mes blessés ont succombé par Teffet de Fusage barbare qu''ont les piratés ïtïdiens^d'empôîsôhnct leurs àrirîes et de
184 LES TKOIS PIRATES.
tnàcher les l^alles dont ils se servent pour char- . ger leurs r^rabines.
« J''ai Fhonneur de saluer Votre Seigneurie et d'hêtre avec les sentimens du plus profond respect et du plus inaltérable dévouement ,
« Le capitaine du brick de S. M. etc. »
A ce rapport textuel du commandant du brick hollandais e'tait jointe pdiv post-script um ^ la note suivante de la Gazette de Java,
« Le pirate /05e transféré a Manille par ordre de son Excellence le Gouverneur de Batavia , a en vain essayé devant le haut conseil des Philippines, d''invoquer sa fausse qualité de sujet espagnol ; le tribunal chargé de prononcer le châtiment a infliger a ce erand criminel , Fa condamné a Funanimité a être étranglé par Fœuvre du bourreau. Les pères de la Mission , près desquels il avait osé réclamer un sursis en raison du titre de prêtre qu^il disait lui avoir été conféré en France , ont rejeté avec indignation sa supplique , et se voyant réduit à expier enfin tous
ses attentats , José n''a pas craint de solliciter pour grâce dernière , la faveur d''ctre enterré avec le capuchon de moine dont les religieux de Manille ont riiabitudc de revêtir les morts d\me certaine distinction. L*'exécuteur public a fait justice de cette ridicule prétention , en attachant la corde au cou de Tassassin et en jetant ses restes à la voirie , pour Fexemple et la terreur des malfa^*^:urs qui seraient tentés d''imiter ce monstre, le rebut des forbans et la honte éternelle de Tespèce humaine. »
Il est donc une justice céleste ! m''écriai-jc après avoir lu les derniers mots de cette lugubre histoire. Frère José, chassé, plein de 'crimes, du repaire qu^il avait cru trouver aux Antilles , et allant recommencer ses forfaits au fond des Indes , pour venir, vomi par Fécume des pirates, rendre entre les mains du bourreau toute une vie de sang et de meurtre , sur le sol d\ine terre chrétienne ; ah ! voilà le signe le plus éclatant
auquel je puisse reconnaître une Providence rémunératrice.... A mes yeux, c''ëtait d''un éclat de tonnerre que venait d''étre frappé le dernier et le plus odieux des trois pirates ; et après ce coup de foudre ven3eresse , il me sembla respirer un air plus pur dans une atmosphère purgée du souffle d^un si lâche et si exécrable criminel.
( * ) Les trombes de mer sont produites par un phénomène météréoloo^ique queles marins observent particulièrement sous les latitudes les plus souvent exposées aux commotions électriques. Les physiciens expliquent diversement la formation des trombes. Les uns attribuent Fexistence et les effets de ce phénomène^ à Péchang^e des deux
espèces contraires d'^électricité qui, en se trouvant a une distance convenable, se déchargent Fune sur Pautre pour se mettre en équilibre suivant les lois naturelles de leur tendance.
D''autressavans, sans chercher a analyser aussi complètement les causes auxquelles on doit la présence des trombes dans les régions torrides, pensent qu"" elles ne sont produites que par la condensation d^m nuage qui, venant a être comprimé entre deux vents contraires, tourbillonne sur la mer en se chargeant de^ toutes les molécules d''eau qu'ail peut lui enlever.
Les trombes, au reste, sont de deux espèces par rapport a l a dir ec lion qu'ici les reçoivent et qu^elles suivent , quelle que puisse être la cause réelle qui les produit : il y a des trombes descendantes et des trombes ascendantes. Si un nuage charge dV'leclricité positive, se décharge sur la terre ou sur la mer , chargée d''électricité négative , le nuage crève et la colonne d''eau s^écroule : c''est ce qu''on appelle la trombe descendante.
Si , au contraire, c'^est la terre ou la mer qui décharge sur le nuage Félectricité contraire dont elle est chargée , le nuage emporte en s''élevant les objets qu'ail rencontre sur le sol , ou Peau quHl aspire dans la colonne qu''il forme en appuyant sa masse sur la surface de la mer. Dans ce cas, la trombe est ascendante. Telle est du moins Topinion des physiciens, qui pensent que les trombes ne sont qu^ni phénomène électrique.
Quoi qu''il en puisse être de ces définitions différentes, il est un fait que personne ne peut méconnaître ni contester : c''est que les parages dans lesquels on observe le plus souvent la présence des trombes de mer , sont ceux oii de brusques changemens de vents , et le renversement subit de brises ou de moussmis , se font sentir avec le plus de fréquence et de force.
Tels sont les parages du golfe de Guinée , le canal Mozambique , les Molusques , les Philippines, etc.
Les trombes marines , qui furent pendant si
long-temps un grand sujet cFeffroipour nos vieux navigaleuiB, paraissent avoir perdu aujourdUiui, comme toutes les choses que Ton croit voir de près , une partie du prestige qui les faisait tant redouter autrefois. Uaspect d\uie trombe semblait menacer d''un anéantissement total le navire assez malheureux pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoyé à boulet sur la fantastique colonne cFeau pouvait, disait-on , faire s''ccrouier sur lui-même ce colosse redoutable des élémens conjures. Aussi, les anciens batimens du commerce n''embarquaientils une ou deux mauvaises pièces d''artillerie à leur bord, que pour crever une trombe, ou pour appeler a eux les pilotes dans les momens de de'tresse, carie naufrage et les trombes étaient les deux plus grands dangers que pouvaient craindre les navigateurs des siècles passés.
Mais, maintenant que Fexpérience a réduit, en quelque sorte , les trombes de mer à leur juste valeur, oi> sait les effets quVUes sont capables
de produire sur les navires qui se trouvent exposés à les recevoir en mer. Plusieurs grands bâtimens ayant été assaillis par ces énormes nuées d''eau ascendantes, en ont été quittes pour avoir vu le tourbillon liquide enlever leurs voiles , une partie de, la mâture, et des objets amarrés sur le pont ; accident toujours grave il est vrai^ mais moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois , Fapproche d*'une trombe marine paraissait menacer les navires mêmes du plus fort tonnage et de la plus grande solidité.
Lamanière dont je m''yprends pour mettre dans la bouche de maître Bastringue la description d'aune trombe marine., ne peut c™ner sans doute qu\me idée très imparfaite de la théorie aux raisons de laquelle il est possible d** expliquer ou de définir ces sortes de phénomènes. Mais pour rendre Teffet que produit en vénérai sur Tesprit des matelots, Fasp/gct d''une II. ^13
trombe , il fallait bien faire parler un marin autrement que n'^aurait parle un savant de Tlnstitut , qui aurait observe', par ordre de T Académie , l'apparition du me'tëore dont il est question dans ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science , ont les mêmes yeux , mais ils n^ont ni les mêmes idées , sur les choses qui affectent leurs yeux , ni les mêmes expressions pour rendre les idées que la vue des mêmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu''il y a de plus piquant pour les gens du monde , ce nVst guère d'apprendre la manière dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des sensations que lui ferait éprouver l'apparition d'une chose extraordinaire. Il y a lon^^mps que l'op sait que les personnes instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans l'intérêt de la science ; et malheureusement, la préoccupation à laquelle elles sont presque toujours livrées dans l'ardeur de leurs recherches méthodiques, ne laisse que
JfOTES. 195
trop peu de part à cette mobilité d''impressions, que Ton aime à retrouver dans la peinture des événemens saisissans. Or, le langage le plus propre peut-être 'a rendre fidèlement et énergiquement les impressions les plus vives, et je Pavouerai à ma honte et à la honte de notre langue littéraire , est le langage , ou si Ton veut , le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation est si désespérante, et si vraie en même temps , que pour décrire les combats, les manœuvres et les tempêtes , toutes choses fort émouvantes de leur nature, le style officiel du bulletin et le style même de Fhistoire, a été obligé d'^emprunter au langage vulgaire des soldats et des matelots , les termes avec lesquels il devenait possible de rendre certaines idées, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit , avec sa haute et profonde raison , qu''il se faisait plus de figures un jour de marché, à la halle, quHl ne s''en faisait en plusieurs jours d''assemblées académiques. On pourrait encore
ajouter pour compléter le sens de cette assertion, que les plus belles ngures de rhétorique que nos écrivains aient mises littérairement en œuvre, n''ont pu être empruntées qu'*a la rhétorique naturelle des gens qui savent le moins bien exprimer des idées communes.
Que le peuple des halles , des bivouacs ou du gaillard d''avant soit mal habile a rendre dans un idiome usuel des pensées ordinaires ou dessentimens calmes, c''est là ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant surtout combien il semble manquer d''esprit et de chaleur dans ce qu''on pourrait nommer le médium de la conversation. Mais qu'il soit moins pittoresque et moins heureux que les gens d*'éducation , pour exprimer les choses qui Paffectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c*'est là ce que nous contesterons toujoiu-s, en invoquant a Pappui de noire opinion Texemple des faits et Fautorité des preuves les plus irrécusables. Que Ton com-
parc aux mots cloqucns les plus péniblement trouves par nos auteurs , les mots mémorables tout trouves dans la bouche du peuple en face d^m dangfer, d\m grand événement ou d\m spectacle sublime. Quel fut Porateur qui répondit viens les prendre^ au roi insolent qui demandait leurs armes aux Laccdëmonier.s ? le pei^ple de Sparte. Quel «"uerricr s''ëcria La Garde meurt h Waterloo ? un sergent auquel Cambronne eul la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui prononça , dans nos journées de Juillet, cet anatlicme de quatre monosyllabes contrôla royauté suppliante : Il est trop tard? un ouvrier de Fliôtelde- Ville. A nous deux peut-être les belles phrases, mais aux hommes du peuple les beaux mots.
Pour en revenir aux trombes marines, après la longue digression a laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d''abord ne parler que de ce phénomène curieux, nous reproduirons ici ce qu\in navigateur moderne,
aussi justement estimé pour Fétendue de ses connaissdfices pratiques, que pour la profondeur de son talent d'^observation , a publié récemment sur les trombes et les tourbillons. Cest au savant ouvrage de James liorsburg sur la navigation des mers de Flride , que nous empruntons la notice qu'on va lire ; et nous saisissous d''autant plus volontiers Foccasion de citer le nom de ce marin célèbre, que c''est à Fun de nos bons amis , le capitaine de frégate le Prédour , que les capitaines français doivent Fexcellente traduction de James llorsburg.
«Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionnés par des terres hautes et inégales. Lorsque le vent est violent , il descend parfois, des montagnes , des raffales en tourbillons siu* la surface de la mer; mais le phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe, est attribué à Félectricité. C'est dans les climats chauds et lorsque de gros nuages noirs occupent
les régions inférieures de Tatmosphère , qu''on rencontre ordinairement des trombes ; Pair est alors surchargé dVlcctricité, et Ton a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie. Lorsqu'^on aperçoit une trombe se former a peu de distance, on distingue un cône descendant dVn des nuages noirs, le sommet dirigé vers la mer; au même moment , Peau qui est en dessous , s''élève un peu , en prenant la forme d'^un nuage ou d^une vapeur blanchâtre, et il en suit un autre petit cône qui s'*unit au premier : la trombe est alors complètement formée , mais il arrive souvent que la force motrice n'^est pas assez forte, et, dans ce cas. elle est bientôt dispersée.
« Il y a au milieu du cène qui forme la trombe, une colonne blanche et transparente qui paraît être dangereuse quand on la voit de loin , attendu qu'acné représente alors une colonne d''eau ascendante ; mais en s''en approchant , on voit qu''il n'y a pas de danger. J''ai' passé auprès de
quelques trombes au moment où le tourbillon se formait, et j''ai été en position de faire les observations suivantes :
« Par une force électrique, ou un tourbillon ascendant, un mouvement circulaire est donné à une petite partie de la surface de la mer autour de laquelle on voit desbrisans, et les eaux semblent tourbillonner avec une vitesse de deux , trois , quatre ou cinq milles par heure. Au même moment, une très grande partie de Peau que contient la trombe sedisperse en parties extrêmement fines, ressemblant à de la fumée ou de la vapeur, et en faisant un grand bruit qui provient de la vitesse avec laquelle tourbillonnent ces gouttes d''eau, elles montent en décrivant une spirale jusqu''a ce qu''elles se joignent au nuage qui est au-dessus. Au milieu de la trombe , il existe une lacune dans laquelle ces gouttes d''eau ascendantes ne pénètrent pas , et dans cette lacune , ainsi que le long de la partie extérieure de la
trombe , il semble pleuvoir. Cela vient de ce que la force motrice n''ctant pas assez puissante dans ces parties pour faire monter Feau y elle retombe en forme de pluie.
a La lacune qu'on aperçoit au centre de la trombe , est probablement la colonne transparente qu'elle paraît former quand on la voit de loin. Durant les calmes , les trombes ont une direction verticale; mais quand il vente, ellessont inclinées et courbées selon la pression que le vent exerce sur elle. Quelquefois elles disparaissent tout-a-coup; m^iis il y en a qui parcourent rapidement la surface de la mer et qui durent plus d\m quart-d''heure.
« On en rencontre rarement la nuit, bien qu'ail me soit arrivé d''en trouver une. Les trombes ne sont pas aussi dangereuses que le prétendent quelques personnes, qui disent, que quand elles se rompent, elles jettent assez d''eau pour couler un navire. Je ne pense pas qu'il en soit
ainsi , attendu que Feau ne tombe que comme une fort'î pluie; mais un petit bâtiment courrait le danger de chavirer, s'il avait beaucoup de voiles dehors , et un grand navire qui n'^amènerait pas ses huniers et ne tournerait pas ses carguespoints , pourrait les voir remonter par Feffet du tourbillon, et serait exposé a démâter. On pense qu''en tirant du canon auprès d'aune trombe, on doit la disperser par Pébranlement que cause Pexplosion dans Fatmosphère. Dans le voisinage des trombes, le vent est sujet à changer promptement de direction , en sorte qu il est prudent de se tenir sur une voilure aisée.
<( Quand une trombe passe sur la terre , elle enlève toutes les matières légères qui sont a sa surface ; j'^en ai vu une passer sur la rivière de Canton , qui fit bouillonner Feau comme celles qu''on rencontre en mer, et tous les navires près desquels elle passa, Févitèrent sur leurs ancres. Elle dépouilla plusieurs arbres de leurs feuilles,
f|ui s''élevèrent dans Pair a une très grande hauteur, ainsi que le chaume de plusieurs caba* nés.
(^) Les vœux d^me nature au moins aussi étrange que celui que je mets ici sur le compte de maître Bastringue , n''etaient pas rares chez les anciens marins livres pour la plupart a la superstition des temps dans lesquels ils vivaient; et, pour prouver jusqu''a quel point peut aller quelquefois la bizarrerie des engagemens qu^ils prenaient avec le ciel dans les momcns de péril et d''effroi , je me contenterai de citer un exemple qui, je crois, pourra me dispenser de reproduire, à Fappui de la vraisemblance du fait que j^ai cité dans ce chapitre, les autres témoignages que je serais encore à même d''invoquer en recueillant mes souvenirs.
Un capitaine caboteur, assailli par une tempête
qui menaçait d'^envahir à chaque lame , son malheureux petit navire , promit à la Vierge- Marie , de retirer du pèche' la première fille de joie qu'ail rencontrerait a terre , s''il parvenait jamais à rentrer sain et sauf dans le port. Le miracle se fit, et le navire fut sauvé. Le dévot capitaine ne tarda pas à trouver Poccasion de se montrer fidèle au vœu qu''il avait formé dans le danger, et, en arrivant pieds nus a terre , pour aller déposer un cierge bénit sur Pautel de la secourable Madone, il rencontra sur son chemin la femme qu*'il s''était engagé a retirer des abîmes du vice. C'était, entre toutes les pécheresses du lieu dans lequel le capitaine avait été chercher un refuge , la fille la plus connue et la plus mal famée , et cette circonstance , en donnant plus d''éclat au sacrifice du marin, devait lui rendre ce sacrifice plus méritoire , et son devoir plus sacré. Il épousa sa nouvelle et facile conquête en donnant a la cérémonie de son mariage tout le pompeux scandale qu''il jugeait le plus
pi oprc a sanctifier son humilité. Mais, ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette inconceval^lc aventure, c''est que la Madelaine ainsi purifiée par les chastes feux de Fhyménëe , devint aussi sage qu''elle avait été autrefois dissolue , et que son pieux époux finit par mourir d''ivrognerie dans un des lieux de prostitution, d''oii il avait si évangéliquement retiré sa fiancée.
(*)La vie de Christophe offre à la philosophie, Fexemple d''une fortune extraordinaire et la preuve malheureuse de PamLition , quVme élévation trop subite peut développer soudainement chez les hommes même les plus modestes et les plus obscurs.
Né dans File de La Grenade , au sein du plus abject esclavage , et jeté avec cFautres esclaves comme lui sur les rivages de St.-Domingue , au .milieu des événemens qui devaient arracher cette colonie au joug des Européens, ce noir audacieux
parvint, à la tête de quelques insurgés de sa classe , à chasser les Anglais et les Espagnols de la partie de Fîle que la France révolutionnaire disputait encore aux nègres qu'acné avait eu Fimprévoyance de soulever aux premiers cris de liberté.
Nommé général par le droit de révolte , sans avoir cherché d^abord d''autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie , Christophe se tourna, après la victoire, du côté de Toussaint- Louverture , contre ces mêmes Français dont il n''avait un moment embrassé la cause, que pour soustraire son pays adoptif a la domination des Espagnols et des Anglais , les deux peuples ennemis qui, dans son esprit , devaient être les moins disposés a favoriser les idées de liberté que la révolution de 89 avait été réveiller jusques dans le sein des plus pauvres nègres.
Lors du débarquement du général Leclerc au cap Français , Christophe , resté le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient attaquer , n''hésita pas à livrer aux flammes la
ville qu**!! n''avait pu défendre , et les premiers pas de notre armée ne rencontrèrent, sur cette terre fatale , que des ruines fumantes a la place oii leurs regards charmes avaient vu s''élever une cité florissante , quelques minutes avant la descente. Poursuivi , traqué dans les mornes où il avait été chercher un refuge contre la vengeance des blancs , le général-ncgre se soumit au vainqueur avec une apparence de résignation et de bonne foi qui lui valut , de la part de Leclerc , une confiance qu'ail n''attendit plus que le moment de tromper et de trahir. Et en effet , à peine Fépidémie affre'use qui devait ensevelir toute notre armée dans le même linceul, eut elle éclaté dans le camp des Français, que Christophe, acceptant , comme Findice de la protection du ciel, le fléau qui allait lui servir d''auxiliaire, releva contre les alliés que la force lui avait imposés, Fétendard de cette indépendance pour laquelle il avait déjà combattu. m- • On sait le sort des quarante- huit mille hommes
dont les ossemens blanchissent encore après quarante ans d'^oubli , les champs funestes de la colonie que la belle expédition de Leclerc devait reconquérir a la France. Dessalines, le premier entre les généraux de Tinsurrection, fut appelé à régner, après la mort de notre armée, sur le peuple d''anciens esclaves, cjue d'^autres esclaves avaient si courageusement affranchis ; et parodisle grotesque du grand acte d\i3urpation de Napoléon, on vit bientôt le chef aml^itieux, que les nègres vainqueurs s'^étaient donné, faire son dix-huit brumaire a Haïti, comme Bonaparte avait fait le ^ sien à Saint- Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le César français , le César ^ haïtien, proclamé empereur sous le nom de Jacques P^, ne tarda pas a payer de sa tête Fextravagance de son ridicule plagiat. Christophe qui , jusqu*"» la mort de Dessalines , n''avait recherché ni les honneurs dont on Pavait comblé, ni les gf aAes même qu'ail avait mérités sur les champs de bataille, se trouva appelé à remplacer
Pusiirpateur mulâtre, avec le simple titre de président et de généralissime provisoire. Mais soit que jusqu''a cette époque Fambition qu^n ne lui soupçonnait pas eût réellement dormi dans son cœur , ou soit plutôt qu''il eût attendu avec dissimulation le moment favorable de la faire éclater , a peine se vit-il investi de Pautorité supérieure, qu''il voulut, comme son téméraire prédécesseur, s''emparerdu pouvoir absolu. Péthion venait de'se faire proclamer, au Port-au-Prince, président de la république. Christophe lui déclara la guerre. Rigaud , débarqué aux Cayes avec des projets d''invasion, veut en vain se jeter entre les deux compétiteurs , pour compliquer leurs embarras, et profiter pour lui-même de la difficulté nouvelle dans laquelle son agression doit les placer. Christophe marche a la fois sur Péthion et sur Rigaud , pour faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent lepouvoir usurpé, qu''ils brûlent de lui ravir pour se le partager.
Pendant plusieurs années , la malheureuse Haïti II. 14
se trouva déchirée par les querelles sanglantes et les prétentions forcenées des hommes qu''elle avait placés à sa tête pour s''afFranchir du joug européen et de Fesclavage que , plus d''une fois peiit-étre , Tanarchie lui apprit à regretter.
Christophe, enfin, après quelques succès plus brillans que décisifs , croyant porter un coup fatal a la haine de ses ennemis, en s''élevant audessus d'yeux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps, se fit déclarer roi du pays que ses armes n''avaient pu encore soumettre entièrement a sa puissance ; et cet homme qui , né dans Fesclavage , s''était fait traîner , pour ainsi dire , de force, au grade de général , ne sut plus supporter, après s''étre couronné roi de ses propres mains, Fidée de la résistance que ses projets insensés devaient rencontrer dans les masses qu''il avait naguère soulevées au cri de liberté. Une révolte militaire , provoquée par un de ses caprices, éclate dans un régiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont déjà re-
poussé de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu''il a d** abord méprisée, a pris Je caractère imposant d'aune insurrection. Le roi, altère par cette nouvelle inattendue , rentre dans son palais ; il demande sa femme et ses enfans à qui il prodigue avec attendrissement les plus vives caresses ; et a ppine s''est-il arrache avec effort de^ bras de sa famille trouble'e, qu''on entend dans le cabinet oii il est passé pour faire sa toilette , la détonation d''une arnae à feu : les dpmpstiques, accourus dans Fappartement oii le roi venait de se renfern^er, relevèrent le cadavre de leur maître , qui s''élait suicidé en se tirant un coup de pistolet dans roreille. Dessalines mort assassiné , Péthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et Christophe se tuant pour échapper au sort que ses sujets lui avaient préparé , ont livré a la révolution haïtienne , des pages aussi sanglantes que celles sur lesquelles i^ous lisons aujourd''hui Fhistoire de la révolution française , et là aussi , selon la
belle et terrible expression de Vergniaud , la révolution a fdt comme Saturne, elle a dëvorë ses enfans.
La tradition populaire a beaucoup exagère' au loin la cruauté' de Christophe, bien plus heureux, en cela , que son prédécesseur Dessalines , dont les actes de férocité pourraient défier Fexagération des traditions les plus erronées. Mais cependant, malgré la justice que Ton est forcé d'^accorder à la modération que fit admirer Christophe, en plusieurs circonstances où il aurait pu se montrer rigoureux sans s'^exposer à être accusé de barbarie, on lui a attribué Fidée d*" avoir fait enterrer vivant, pendant quelques instans , avec toutes les cérémonies de Péglise, un jeune officier européen qui passait pour s''étre associé a un complot de soulèvement des noirs du Cap contre Fautorité de leur tyrannique souverain.
Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m''a-t-on assuré ; mais cette peur pensa coûter la vie au malheureux inhumé que Fon avait seule-
ment voulu effrayer par le simulacre des apprêts de ses funérailles. C'est ce Irait , d''un nouveau genre de gaie torture , que j''ai essayé de mettre en action dans les aventures toutes fictives du pirate José , sans prétendre aucunement , pour cela , garantir ou affirmer Fauthenticité historique du fait dont je me suis emparé. -Ce qu''il me suffira de faire remarquer , pour Facquit de ma conscience de romancier , c''est que dans la conception de mon petit drame funéraire, la nature de Fattentat projeté par le coupable, justifie jusqu''à un certain point, la rigueur et la cruauté même du châtiment dont il m'^a plu de surcharger la liste, déjà assez longue, des sévérités de Christophe.
Boucaniers f Flibustiers ^ Frères-la-Côte , VieuX'de-laCale.
(^) On s''est long-temps ingénié a chercher Fas-
âl4 LES TROIS PIRATES.
cendance philologique de la dénomination de boucanier.^ appliquée aux anciens flibustiers établis sur la côte de Saint-Domingue. La plupart des e'tymologistes n'ont pas he'sité a faire dériver ce nom donné à de fort mauvais hommes, du mot boucan qui , dans notre vieux langage français, exprimait l''idée d''un fort mauvais lieu. Le substantif buccus , que Von fit découler au moyen-âge et en très basse latinité, du substantif très latin bucculus [jeune bœuf ou bouvier ) , défraya pendant long-temps les érudits qui cherchaient à trouver , tant bien que mal , Forigine très embarrassante du mot boucanier. Un boucan était un lieu de débauche : faire du boucan se disait pour faire du tapage; or, comme les boucaniers de Saint-Domingue , et de Tile de la Tortue , passaient pour avoir fréquenté long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait, sans doute, beaucoup de tapage , rien n''avait été plus naturel que de gratifier du nom de boucaniers , ces faiseurs de
boucan des lupanards de la métropole. On avait bien fait dériver déjà le mot flibustiers du mot flibuste , dérivé lui-même du composé fréebooters^ francs-pillards , ou du double mot fliboath bateau léger , petite barque propre à la contrebande ! Pourquoi se serait-on plus gêné avec le mot boucaniers , si heureusement appliqué à ces hommes de mauvaise vie , dont la licence de moeurs devait rappeler si complètement la lasciveté et la grossièreté du bouc , du bouc , antique emblème des appétits les plus impurs de la brute ?
Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire penser que boucanier descendait en ligne directe et étymologique de boucan , lieu infâme , tapage infernal , etc. Mais plusieurs objections, cependant, pouvaient être opposées à la vraisemblance raisonnée de cette dérivation. Premièrement , les boucaniers de Saint-Domingue, privés de femmes dans les commcncemens de leur élabiisscment , ne pu-
rent guère se montrer plus] intempérans que les autres colons aussi débauches qu''eux , et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de boucaniers» Secondement , la vie très sobre que ces misérables aventuriers menaient par force dans les rochers, d*'où ils s** élançaient pour piller, ça et la, quelques navires égarés sur leurs cotes , ne leur permettait guère de faire du boucan , et de fonder en quelque sorte, à force de tapage, Fétymologie de la dénomination sous laquelle ils furent connus depuis Fépoque de leur réunion. Assez longtemps même les anciens habitans espagnols , perdus eux-mêmes de débauches et de molesse, ignorèrent le voisinage redoutable des flibiistiers , tant Fexistence de ces nouveaux émigrans était simple , solitaire et paisible jusque dans sa belliqueuse rudesse. Ensuite , pourquoi auraiton été donner exclusivement le nom de boucaniers^ coureurs de mauvais lieux, à ces hommes, la plupart marins , et venant vivre entre des ro-
chers , dans le célibat et Findigence , tandis que Ton ne pensait pas a appeler du même nom, les emigrans crapuleux qui partaient de France avec leurs concubines, pour aller se livrer à la paresse la plus honteuse, et a la débauche la plus effrénée, sur les rivages hospitaliers des Antilles?
Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu''a la plus parfaite évidence , que c''est à d*'autres racines que celles qu'^offrent les noms buccus et boucan , qu''il faut aller demander Fétymologie du mot boucanier ; et ce qui achèverait de démontrer pour nous Fimprobabilité de Forigine philologique que Fon a cru pouvoir assigner a ce substantif , c''est le cercle vicieux dans lequel sont tombés les étymologistes , en recherchant à deux époques différentes la généalogie équivoque de ce mot.
Lorsque Fexistence des aventuriers de la cote de Saint-Domingue commença à être connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui les désignait : boucanier , qui fréquente les
boucans^ qui va à la chasse des bœufs sauvages dans r Amérique !
Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires
apprirent que les boucaniers se nourrissaient de
la chair des animaux qu''ils faisaient griller et fumer sur une claie de bois , appelée en caraïbe buscan ou bucàn , ils nous firent connaître que le mot boucanier était le nom que Ton donnait aux hommes qui mettaient a cuire sur des boucans^ la chair des bœufs sauvages qu''ils tuaient à la chasse avec de longues carabines, qui, ellesmêmes, portaient le nom de boucanier es.
C'était le mot cherche , expliqué par le mot trouvé , et le problème étymologique résolu par le ternie connu de la proportion lexigraphique.
Les meilleurs dictionnaires n''ent font presque jamais d''autres. Les dictionnaires ont bien été jusqu'au nous définir ainsi les mots musique et musicien: — Musique, art du musicien, — musicien , homme qui fait de la musique. Ces deiix mots, au reste , se définissaient Pun par lautre.
Un vieux matelot , qui se servait devant moi de ce mot de boucanier^ que je lui entendais prononcer avec surprise , m''expliqua plus naturellement que tous les vocabulaires que j''avais consultes jusques-la , la filiation de ce nom.
ce Blonsieur , me dit-il, avec toute Tingënuité de son langage , vous n''étes pas peut-être sans savoir que , lorsque anciennement les flibustiers de la côte Nord de Saint-Domingue et de rîle de la Tortue , se mirent a vouloir vivre d''eux-mémes dans ces parages, ils commencèrent par tuer les chèvres , les boucs maigres et les cabris qu'ail y avait pour toute nourriture dans le pays , en fait de viande. Ces petits boucs étant une fois tues , les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir à manger du cuit , et ils se capelaient leur peau sur le dos , pour s''abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom , à ces ailleurs et mangeurs de boucs , est venu de la. On les appela des boucaniers^ parce qu''ils allaient à la cbasse des boucs , vous entendez
bien. Ils boucanaient leur viande , on les boucana aussi, eux, en leur donnant le nom de guerre de boucaniers ; et qui dit aujourd''hui boucanier^ dit celui qui fait boucaner de la viande quelconque ,: bœuf , ou bouc, mouton ou cabri. Pas une ombre d''autre raison de plus ou de moins que cela. »
— Mais pourquoi, demandai-je à mon e'rudit pratique, dit on faire du boucan^ pour causer du vacarme , faire du bruit?
— Parce que, me rëpondit-il avec la plus grande confiance, que toutes les fois qu''on fait boucaner de la viande sur un feu de branches de mauguier ou de palétuvier , ça fait apparemment du boucan plus qu''un merlan de deux sous dans une poêle a frire 1 ceci est clair comme de Peau de roche.
— Et pourriez-vousm''apprendre, continuaije , la raison pour laquelle Ton donne encore le nom de frères-la^côte à de vieux marins, dont
Fexistence paraît ne pas toujours avoir été très catholique ?
— Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous ? Les anciens gouins (matelots) qui , comme moi et tant d*'autres auraient pu le faire alors, étaient partis chercher à se garnir le ventre (a vivre) sur la côte Nord , avaient plus de bon appétit que de vivres , et plus de misère que de grabuge a rafler dans leur métier. La misère , ça vous communique de Famitié pour ses semblables, et les misérables comme soi. Ils s''appelaient entre eux, frères^ parce qu''ils ne faisaient sensément qu'aune seule et même famille de rafales» Aussi boucaniers^ flibustiers , frères-la-côte ou vieux-de-la-cale , tout ça ne faisait qu''un , et qui disait IPun disait Fautre ; dans le temps passé, et aujourdliui encore, un frère~la-côte ^ comme on se nomme souvent entre amis , est un petit restant de la vraisemblance des frères-lacôte de jadis , avec les frères-la-CÔte d''aujourd''hui dans notre marine.
Ces explications du vieux marin , toutes contestables quelles fussent , me parurent valoir presque autant que celles que jusques-la j'^avais trouvées dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins , sur celles-ci, Favantage de la clarté et de la naïveté.
L'iiistoirc vraie et simple des flibustiers, si étrangement défigurée par les plumes coquettes que nous avons vues se mêler de faire de la m^irine à Feau de rose, s'^estconservée pure et sauvage dans la tradition, pour ainsi dire flottante, des matelots : la voici toute brute , comme je Tai trouvée dans cette tradition que j^ai si souvent consultée.
Il y a trois cents ans , environ , que quelques bandes de marins vinrent , conduits par les hasards de la mer , se réfugier dans les criques abandonnés de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dégoûtés qu''ils étaient de faire, presque pour rien, le cabotage pénible et misérable des lies du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi farouches que leurs maîtres ,
composaient tout leur attirail de guerre et toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour occuper le long désœuvrement de leurs journées. La pèche prenait aussi une partie de leur temps. Ennuyés bientôt de cette vie de bctcs fauves, ilssongèrent a employer contre les riches navires qu''ils voyaient passer à coté d''eux dans les dcbouquemens, les chaloupes dont ils ne s''étaient servis, jusques là , que pour pécher le poisson que les mers transparentes des tropiques amenaient sur leurs côtes ignorées. Les premiers bàtimens al)ordés par ces terribles pirates , se rendirent à eux et devinrent bientôt sous leurs pieds , des corsaires assez forts pour livrer aux autres navires marchands, des combats réglés et meurtriers. Les équipages des bricks et des trois-mâts capturés , alléchés par Fappàt du butin dont les vainqueurs leur ofifraient libéralement leur part, s''enrôlèrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces heureux écumeurs de mer. L^association fortuite se grossit de tous
les bandits que leur envoyaient le mécontentement , la banqueroute ou Findigence. Les plus j eunes et les plus maladroits servaient de mousses; les plus intrépides ou les moins ignorans commandaient au dévouement absolu qu'^exigeaient les intérêts de cette communauté d''liommes civilisés, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par mépris des lois de la société à laquelle ils avaient dit un éternel et terrible adieu.
Leur audace leur assura des succès inouïs , et leurs succès redoublèrenl leur témérité. Après avoir formé , du fruit de leurs rapines , une espèce de colonie de corsaires , assez semblable à celle d"" Alger, ils osèrent attaquer la Cote-Ferme et rançonner des villes , comme auparavant ils avaient rançonné des navires. On les vit même s"'aventurer jusque sur les côtes du Brésil et dans Focéan Pacifique, en doublant le point , alors si redouté, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contrées inconnues , et échanger le fer
de leurs armes contre For de Geraës et de Lima.
On a dit et répété que c''était en ramant trois mille lieues contre le vent , dans des barques le'gères, que les flibustiers réussirent à gagner les mers du Sud. Une telle erreur ne peut être tombe'e que sous k plume de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils parlaient, que les mœurs possibles des hommes dont ils se sont hasardes à écrire Thistoire. Les meilleurs bàtimens dont ces aventuriers , marins pour la plupart, s'étaient emparés, durent leur servir à côtoyer les rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre , en cabotant , leur route lointaine. Sobres et robustes , forts contre toutes les fatigues et toutes les privations , aguerris contre le climat de feu dont ils 'avaient bravé et pour ainsi dire déjà vaincu Fintempérie , ces hommes d*" acier devaient, en se tenant unis , devenir Feffroi et les maîtres de tous les marins , trop peu
expérimentés et trop amollis de FEurope. u. 15
Les richesses qu'ait avaient conquises , quand ils étaient encore avides et misérables , les divisèrent dès qu''ils furent repus d^'excès et gorgés de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la misère et la nécessité avaient rendus si long-temps forts, et leur désunion délivra d''eux , les voisins qui n'^avaient pu réduire jusques la leui' féroce et redoutable indigence. Ils cédèrent enfin Saint-Domingue au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons jamais eue , fut un présent fait à la France par quelques bandits que , soixante ans plutôt, elle avait repoussés de son sein et qu'acné eut rougi de reconnaître pour ses enfans.
( ^ ) On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les bàtimens de guerre et les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr*'eux ou pour inspirer aux navires marchands , dont ils
voulaient s** emparer, une confiance qui leur permît de les approcher assez pour les faire tomber en leur pouvoir.
Lorsqu'^il arrivait, par exemple , qu''un de nos corsaires , abuse par une erreur que les marins les plus expérimentés peuvent commettre à la mer , se prit à chasser une corvette ou une frégate anglaise , en croyant ne poursuivre qu''un gros bâtiment marchand , celle-ci , pour attirer plus sûrement son adversaire dans le piège veis lequel il courait lui-même , se gardait bien de revirer subitement de bord et désorienter sur Tennemi trompé, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en habile manœuvrière, de la méprise de Timprudent corsaire, on voyait la frégate ou la corvette ainsi poursuivie, s''efforcer d''imprimer a sa tournure et à sa maixhe Pappai'ence captieuse de Pallure lente et du lourd sillage dW gros bâtiment marchand. Pour amoindrir la dimension imposante des voiles , on amenait vm peu les perroquets et les huniers
sur leurs drisses , en ayant Soin de mal orienter leurs vergues , auxquelles on avait eu d'^abord la précaution de ménager une obliquité favorable à la perspective qu'ion espérait leur donner. Pour diminuer la vitesse du sillage qui n''aurait pas manqué de trahir le modeste incognito que Ton voulait garder, on gouvernait mal, on faisait tantôt une embardée sur tribord, tantôt une embardée sur bâbord , maladresses combinées qui, en ralentissant la marche du navire, étaient merveilleusement propres a confirmer le corsaire dans celte idée qu''il ne pouvait y avoir qu^m ti ois-mâts du commerce qui fût capable de gouverner aussi pitoyablement. Souvent même , le navire chasseur attribuait à la peur de se voir hÏQXïiol hâlê en dedans^ le désordre trop calculé qu'ail remarquait , avec satisfaction , dans la manœuvre du pauvre navire aux abois , serré de si près. Mais lorsque, en dépit de toutes ces précautions subreptices , le renard caché sous la peau de la pacifique brebis trouvait que son allure
n''ctalt pas encore assez déguisée , il ne manquait jamais cFavoir recours au moyen rétrograde dont le capitaine du brick hollandais De Meermiti fit usage contre les bintasses javanaises ; c''est-adire qu''il vous envoyait par-dessus le bord toutes les bailles vides qu'ail s''amusait ensuite a traîner péniblement derrière lui. Ce procédé, en absorbant une partie de la célérité ordinaire du bâtiment convoité, donnait au corsaire la dangereuse facilité de le gagner maùi sur main , et c''étaifc ce qu''il pouvait advenir de plus fâcheux pour Pun et de plus heureux pour Pautre , car, dès que les deux jouteurs en étaient arrivés à une portée de canon, la corvette ou la frégate reprenait son rôle en hissant ses huniers et ses perroquets a tête de bois, en coupant les^bosses de ses bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant chasser par le renard qu''il avait lui-même si gauchement accosté; et Ton peut croire que le beau rôle n'hélait pas toujours alors celui qu^avait repris le malheureux corsaire.
L''abus de quelques-uns de ces déguisemens avait fini, pendant nos dernières. guerres maritimes, par dëcréditer tellement Pusage qu''on en avait fait si long- temps, qu''il aurait fallu plus que de la bonhomie pour se laisser abuser encore par de pareils stratagèmes , devenus grossiers à force d''avoir trop souvent réussi. Masquer et aplatir sa batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses porte-haubans , dépasser ses mats de perroquets et mettre son pavillon en berne pour revêtir Fapparence d''un navire en détresse ; déchirer ses voiles, avarier sa mature , faire barbouiller la figure de ses hommes pour se donner les airs coquets d*'un équipage ravagé par une épidémie : tout cela n''était plus, vers la fin de nos longues croisières , qu'Hun misérable charlatanisme de mer , abandonné aux derniers plagiaires du métier, pour abuser les dernières dupes du commun des marins sans expérience et sans finesse.
Un capitaine de Saint-Malo , convaincu du besoin qu''il y avait de rajeunir tout ce vieux système de fraudes , pour pouvoir tromper encore la vigilance exercée que Fabus maladroit de la ruse avait blasée , fit un jour donner à un corsaire, construit d'^après ses plans , tous les dehors d''un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti, alla croiser sur les cotes de Cork et dans le chenal de Bristol , avec ses voiles noires et son misérable grëement, jusqu''à ce que, grâce à sa pacifique tournure, il eut fait trois ou quatre bonnes prises , pour prix de Fimpunitë qu'il s''était assurée ^n se donnant la mine d''un pauvre marchand de houille. Mais Tannée suivante, le faux charbonnier ayant voulu renouveler le stratagème qui lui avait si bien réussi, fut pris , àf la suite d''un vif engagement , par un autre navire charbonnier plus fort encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible concurrent se trouva être un grand brick de guerre anglais qui, pour mettre à profit la leçon
que lui avait donnée, Tannée précédente , le corsaire français, s'^était aussi déguisé comme lui en charbonn ier" irlandais .
Le capitaine français , si tristement pris dans ses propres lacs , ne perdit cependant pas courage. Revenu à Saint- Malo avant la fin de la guerre, et après avoir brûlé la politesse aux geôliers des prisons d'' Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la quille d^ui nouveau corsaire qui , avec les façons les plus favorables a une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extérieur d''une pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est lancée , elle flotte ; tout le monde la trouve charmante d'épaisseur et d"' obésité ; ses ponts énormes, et massivement arrondis vers leurs larges extrémités, cachent si habilement ses fonds déliés et ses formes sveltes, qu''à une portée de fusil, ou une demi-portée de canon tout au plus, on la prendrait pour la plus grosse hourcjue qui ait jamais refoulé les eaux paresseuses du Zuy-
derzee ou de la Baltique. Le chef-d'' œuvre de construction part : il ne marche pas, il vole sur la crête des lames ccumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises ; il va le lendemain en faire une troisième , et cette troisième capture sera une galiote plus forte encore que lui , et naviguant sous le pavillon anglais. La fausse galiote française chasse pendant une demi-heure la vraie galiote ennemie ; mais celle-ci, ennuyée, au bout de cette demi-heure d''efforts , d''ctre chassée par la galiote qu''elle peut chasser a son tour , oriente tout-'a-coup sur le corsaire qui a d''abord orienté sur "elle. Le corsaire galiote ^ soupçonnant alors la ruse, songe, mais trop tard, hélas î a prendre le parti de la retraite. La vraie ffaliote anjïlaise ffajïne du terrain sur la feinte ealiote française ; elle la joint même d''assez près pour entamer avec elle lé plus rude entretien , et après quarante et quelques minutes d''action, le corsaire tout coi, tout honteux de sa méprise, est réduit a amener pavillon pour la contrefaçon
anglaise d''une galiote hollandaise. G^ëtait une corvette déguisée en hourque , pas autre chose, et Tune des meilleures marcheuses de la marine britannique : on n''est jamais trompé que par les siens. La seconde contrefaçon était la bonne. Notre ingénieux et brave capitaine resta cette fois-la, jusqu''a la paix , dans le cavcer di^rus des prisons d** Angleterre, oii il apprît que, pendant qu''i] faisait construire sa galiote à Saint- Malo , Famirauté anglaise , instruite à temps de ses projets, avait donné ordre de construire, a Porlsmouth, une corvette ^^//o^d'é?, destinée a tromper les corsaires français qui iraient croiser dans la Manche.
lE CORSAIRE L'AYENTtRE,