CHAPITRE III
LA VOLONTÉ
Je ne sais s’il est téméraire de supposer que tous les mouvements produits pendant la vie utérine ne sont pas absolument inconscients, et que l’enfant peut en idéer à sa façon un petit nombre au moment où il va les produire. Par exemple, on peut se demander s’il n’a nullement conservé le souvenir de certaines sensations de température, de pression, de contact, de saveur, et de mouvements plus ou moins définis, contorsions, trépignements, contractions des muscles de la bouche, que l’organisme a exécutés en réponse à ces diverses sensations. S’il en était ainsi, la conscience, qui était, par hypothèse, consécutive ou concomitante de ces actes instinctifs et des sensations qui les avaient déterminés, tendrait à prendre les devants sur l’acte : ou même elle pourrait se dédoubler en deux actes analytiques, s’appliquant successivement aux sensations et aux mouvements dont nous parlons. Le fait se passerait de la manière suivante : une sensation serait assez forte pour être ressentie, et pas assez pour produire instantanément les mouvements correspondants ; cette hésitation de l’instinct à suivre le choc de la sensation, peut-être un temps d'arrêt produit par deux sensations entre-croisées, permettraient à l’enfant d’interposer une intuition de conscience entre la sensation et l’acte : ce serait là une première et petite place faite à la spontanéité. Est-il du moins tout à fait exagéré de supposer que, pendant ce long travail de la naissance, composé d’actions et d’intermèdes si variés,
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l’enfant, quelque peu conscient de quelques-uns des efforts qui lui sont propres, et des sensations différentes en degrés qui les lui font produire, est capable de produire accidentellement quelques-uns de ces mouvements avec le vague désir de les produire? C’est dans cette intervention de la conscience et du désir, ou, si l’on veut, de la spontanéité personnelle dans la production de mouvements fatalement déterminés, si cette intervention existe avant et pendant la naissance, qu’il faudrait voir le début de l’activité volontaire.
Mais tournons le dos à cette hypothèse métaphysique, et essayons d’interpréter scientifiquement quelques-uns des faits observés à une époque postérieure. Ce qui distingue les actes ou mouvements volontaires des actes ou mouvements involontaires, c’est que dans les premiers existe un désir de renouveler ou de repousser certaines sensations, et de plus, quelque idée des mouvements nécessaires pour produire cet effet, autrement dit quelque idée des sensations musculaires correspondant à ces mouvements. Le désir peut être plus ou moins vif, l’idée des mouvements plus ou moins claire, et partant la volonté intervient plus ou moins dans l’acte ou dans les mouvements. Elle intervient, en général, très peu dans les premiers temps de l’existence. Soit que les grands centres nerveux, moteurs et autres, soient incomplètement achevés, soit que l’instinct rende aisés à l’enfant la plupart des mouvements qu’il paraît apprendre, les volitions, c’est-à-dire, la conscience, l’effort et le désir, n’ont que très peu à intervenir pour l’individu dans ces mouvements prédéterminés par l’organisation et par l’hérédité. Ainsi les doigts d’un enfant âgé de queJques jours se referment trop facilement sur un objet mis en contact avec la paume de la main, pour qu'il soit de bonne heure excité à produire volontairement des mouvements semblables. De même on peut soutenir que les progrès accomplis dans la succion pendant les premiers
LA. volonté
jours se sont produits avec aussi peu de conscience et de désir que possible, que ces progrès sont dus à un développement de forces et à l’exercice purement machinal : mais peut-on dire la môme chose à propos de la remarque faite par Tiedemann sur son enfant âgé de dix-liuit jours:
« Mis dans la position de téter, ou s’il sentait une main douce sur le visage, il cessait de pleurer et cherchait les seins » ? Il paraît y avoir quelque chose de plus qu’une association d’idées : il paraît y avoir un souvenir et un désir de l’action de téter, et peut-être des mouvements de succion. M. Preyer ne veut reconnaître la première apparence de la volonté que dans la manière dont l’enfant tient la tête, et il ne la tient droite qu’au bout de quatorze semaines On peut cependant noter d’autres efforts conscients vers la même époque. A un mois et cinq jours, l’enfant de Tiedemann « distinguait de lui-même les choses hors de lui, en montrant le premier effort pour saisir quelque chose par l’extension des mains et la flexion du corps tout entier. »
Les mêmes mouvements, plus ou moins conscients, se remarquent chez les chiens et les chats, avant la fin de la première semaine ; mais le jeune Tiedemann, en qualité d’enfant, me paraît, sous ce rapport, bien précoce. L’observation suivante est beaucoup plus vraisemblable : à un mois et vingt-sept jours, le même enfant manifestait déjà que son activité lui était connue : ses gestes de plaisir l’indiquaient, tout comme ses accès de colère et sa violence à repousser les objets désagréables. La remarque faite à la même époque par Tiedemann sur l’intention impérative des pleurs est confirmée par des observations analogues de Ch. Darwin. A onze semaines, pour un de ses enfants, un peu plus tôt, pour un autre, la nature des cris changea, « selon qu’ils étaient produits par la faim ou la souffran-
1 L’âme de l'enfant,
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ce. » Ce moyen de communication parut bientôt être mis au service de la volonté. L’enfant sembla apprendre à pleurer quand il le voulait, ou à contracter ses traits selon l’occasion, de manière à faire voir qu’il désirait quelque chose (1). » Ces progrès de la volonté eurent lieu vers la fin du troisième mois. A la même époque, le fils de Tiedemann en était encore à ces mouvements instinctifs ou plutôt primitifs du désir qui se traduit par l’extension machinale du bras et l’inclination du corps tout entier ; ce n’est guère que vers trois mois qu’il saisissait quelques objets placés à sa portée; mais, en portant les objets à sa bouche, il apprenait à tenir ferme : tous progrès évidemment conscients et désirés, c’est-à-dire déjà volontaires.
A mesure que se développent la connaissance et les forces motrices, autant vaut dire les grands centres nerveux de l’enfant, l’élément émotionnel de la volition, ou désir, et l’idée ou conception du mouvement à accomplir, deviennent plus accentués. Le désir est d’autant plus vif que l’idée de l’objet désiré est plus précise. C’est le cas de tous les mouvements plus ou moins appris, quoique instinctifs, de l’enfant : ils sont d’autant plus conscients, voulus, que leur exécution un peu compliquée les a rendus plus difficiles à exécuter. Ce qui indique à quel point les efforts faits pour apprendre à tendre la main vers un objet désiré, à le tenir ou à le manier, à s’asseoir, à rester debout, à marcher, ont intéressé la personnalité de l’enfant, c’est que l’enfant les répète sans se lasser, aussitôt qu’il les a accomplis une première fois : il les répète même hors de propos, « pour répondre à tout désir en général, si ridi-
1 Exemples tirés du livre de V Expression, de Darwin, et qucj’ai reproduits dans ma brochure : Thierri Tliiedemann cl la Science de l'enfant. — Mes deux chats, fragment de psychologie comparée, p. 12 et suiy.
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culement insuffisants qu’ils soient pour arriver au but désiré »
La volonté de l’enfant, plus émotionnelle qu’intellectuelle, * se montre, en général, à l’âge de trois mois ou d’un an, peu susceptible de contrôle personnel. Le désir manifeste un caractère plus ou moins impulsif, la volition de l’être sans expérience, s’il est laissé à lui-même, ne pouvant guère être influencée que par les mobiles les plus simples, et surtout par les impressions du moment. A l’âge de quatre mois, ayant appris à accqmplir avec ses mains quelques actes spéciaux, il ne lui suffit pas d’une seule leçon pour associer dans son esprit l’idée d’un objet brillant et celle d’une vive douleur, et pour contre-balancer la forte tendance qui le porte à toucher une flamme brillante. Mais, à six ou sept mois, le contact plusieurs fois répété en quelques minutes d’une brosse piquante, commence à établir, ne fût-ce que pour un jour ou une heure, une de ces associations dans lesquelles le souvenir du mal éprouvé neutralise un désir violent.
Ce qui domine surtout dans la volonté du jeune enfant, c’est, avec le caractère d’impulsivité, celui d’obstination et d entêtement. Peut-on attendre autre chose d’un petit être qui ignore les conséquences éloignées des actions, et qui n’obéit en toute circonstence qu’à l’appétition ou à l’aversion actuelle, en un mot, qu’aux tendances flattées ou con-
'• Ferrier, Le cerveau et ses fonctions.
*’ Il ne faut pas cependant oublier qu’elle a d’étroits rapports avec 1 attention : la vivacité, l’énergie, la mollesse de l’une Entrai nent ordinale, ncnt les mêmes caractères chez l’autre. Bien qualifiées, elles supposent l’une et l’autre, comme je l’ai dit aüleurs
dC l’enfanl <l l'homme’ P’ 273) intensité de la force mpulsive du sentiment et de celle d’arrêt ou d’inhibition « Tout
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trariées do son impressionnable et naïve personnalité ? Les anecdotes suivantes, qui sont des faits en action,' vont mettre cette vérité en lumière.
Une petite tille de trois mois, à qui l’on avait donné l’habitude de la bercer pour l’endormir, se réveilla pendant une courte absence de sa nourrice, absence qui avait duré un quart d’heure. Elle retrouva l’enfant dans un véritable accès de désespoir; son visage était d’un rouge cramoisi, et ses yeux pour la première fois mouillés de larmes ; elle criait à être entendue à cinquante pas. La bonne se hâta d’approcher du berceau et de présenter le sein à l’enfant ; celle-ci n’eut pas d’abord l’air de s’en apercevoir, elle cria de plus belle, et de ses petites mains crispées parut repousser la nourrice. Il fallut à cette dernière plus de dix minutes de caresses, de tendres appels, de chansons, pour calmer l’enfant et la décider à téter : mais, comme elle venait de satisfaire son appétit juste au moment où la nourrice s’était absentée, elle ne resta pas au sein plus de six ou sept minutes. A peine l’eut-elle lâché, que son front se plissa, ses yeux se voilèrent à demi sous les paupières contractées, sa bouche grimaça, et, sans motif apparent, elle recommença à pleurer. La nourrice se demandait si l’enfant n’était pas indisposée ; mais tout à coup, en tournant machinalement les yeux du côté de son lit, elle aperçut, tout au pied du li,t, une certaine quantité de platras provenant d’un trou qui s’était fait au plafond delà chambre. Elle fut tout ahurie de la découverte; mais il fallait avant tout s’occuper de l’enfant, qui continuait à pleurer et à se tordre convulsivement; ses pensées revinrent à leur premier objet, et elle se dit : « A coup sûr, l’enfant a été effrayée par le bruit que la chute de ce lambeau de plafond a dû faire, et c’est la peur qui la faisait tant pleurer. » Elle embrassa l’enfant à plusieurs reprises, la câlina, et se mit bientôt à la bercer pour l’endormir. Les pleurs de l’enfant, ses cris, son air désolé, se calmèrent par degrés en
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trois ou quatre minutes, et elle s’endormit d’un profond sommeil. Aussitôt qu’elle la vit en repos, la nourrice, qui était seule dans la maison, s’occupa d’enlever les débris qui encombraient les abords de son lit, et elle descendit les jeter dans la cour. Un voisin du rez-de chaussée avait entendu le bruit peu considérable que le platras avait fait
en tombant, il avait vu aussi la nourrice sortir et la croyait avec l’entant ; il lui raconta que ce bruit s’était produit presque immédiatement après sa sortie. Ce n’était donc pas la peur qui avait fait si longtemps pleurer l’enfant ; mais le bruit l’avait réveillée en sursaut, elle s’était trouvée seule, ayant besoin de dormir ; elle s’était d’abord chagrinée, puis désolée, puis irritée, de ne pas se sentir bercée comme d’habitude avant de s’endormir ; la nourrice était survenue au dernier moment de cette fureur, qu’elle avait eu tant de peine à apaiser, n’en connaissant
pas la véritable cause. Elle comprit aussitôt son erreur, et, me racontant l’aventure, elle dit : « J’avais donc fini par où j’aurais dû commencer : c’est que les enfants sont entêtés, monsieur, dans toutes leurs habitudes t »
Qui n a pas élevé ou vu élever des enfants peut seul ignorer l’ennui caractéristique, les scènes de colère, les cris, les trépignements, dont le débarbouillage est l’occasion. Us ne veulent pas se laisser toucher par l’eau même attiédie. Les mêmes scènes se reproduisent chaque jour pour certains enfants, quand on ne s’y prend pas adroitement pour les glisser endormis dans le berceau. J’en ai connu un qui, à l’âge de quatre ou cinq mois, nécessitait l’emploi de plusieurs personnes pour être couché : une jambe enfoncée, l’autre sortait; on devait tenir une main, pour couvnr l’autre (on était obligé de l’emmaillotter, pour qu’il ne s écorchât pas le visage en dormant) ; et c’étaient des cris des hurlements, des contorsions d’exorcisé. Quand il eut six mois, sa mère, voulant éviter le retour presque quotidien de ces scènes désagréables pour l’enfant comme pour
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elle-même, se décida à le déposer sur son lit pour l’y laisser dormir une heure ou deux dans l’après-dîner. Mais ce furent alors des colères bien plus terribles, quand on le remettait dans son berceau : le lit l’avait gâté, il ne voulait plus du berceau ; on dut lui permettre le lit autant que cela était possible, et l’on s’habitua à ne le rendre à son berceau que le soir, après l’avoir profondément endormi sur les bras, et en prenant des précautions infinies. Se réveillait-il, la lumière vacillante et adoucie de la veilleuse, dont la sensation s’était fortement associée dans son esprit à l’idée et au besoin du sommeil, avait sur lui cette influence bien constatée de l’empêcher de crier et de l’inviter à se rendormir, quoique dans son berceau.
J’ai revu cet enfant, quand il avait à peu près un an, Fort entêté, volontaire, comme disait sa nourrice, pour cinq ou six détails importants de sa vie d’enfant, il était, en général, d’une humeur gaie et même facile. Quelque personne qui lui sourît, il lui répondait par un sourire ; il était à l’aise sur les genoux de tout le monde, avait appris à n’essuyer les baisers de personne, restait des heures entières à se laisser amuser chez des voisins, ou même chez des étrangers qu’il voyait pour la première fois. Mais il ne fallait pas que sa mère et sa nourrice fussent là, quand on le prenait sur les genoux, pour qu’il y restât tranquille ; dès que l’une ou l’autre paraissait, il lui souriait de loin, lui tendait les bras, et faisait des efforts pour descendre, si elle ne venait pas le chercher, ou si on ne le lui apportait pas. On le laissait faire quelquefois, on lui laissait croire qu’il échappait à la personne qui le tenait, et on le déposait à terre : alors il s’asseyait, et, par toutes sortes de mines provoquantes, il invitait ma ma ma (c’était le nom commun à la mère et à la nourrice) à venir le rejoindre. Si l’on tardait trop, il se mettait à quatre pattes, et poussait en avant, s’aidant des genoux, et quelquefois du ventre. C’était un agréable entêtement, dont il riait comme les
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autres. Le matin, quand sa mère l’avait fait déjeuner, il était porté sur le lit du père, où il faisait mille jeux et mille espiègleries, se tournant et retournant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, enfonçant la tête dans le coussin, se glissant sous les draps dans toutes les directions, se tordant comme un serpent, avec des cris d’oiseau, et des éclats de rire déjà bien accentués. Cette fête matinale était pour lui chose due. Si, le déjeuner pris, sa mère tardait trop à l’emporter dans la chambre voisine, même quand il n’entendait pas la voix de son père, il criait : papa ! et, si l’on n’avait pas l’air de comprendre ses mines et ses gestes cependant très éloquents, il mêlait bientôt des cris furieux et des sanglots aux sons hurlés plutôt que prononcés de papa.
Une petite fille, maintenant grandelette, et d’une amabilité et d’une douceur extrêmes, a été bien difficile à élever, me disait sa grand-mère, qui en savait quelque chose. Jusqu’à l’âge d’un an, on avait toutes les peines du monde à la mettre dans son berceau. Le moindre mouvement l’éveillait, quand, après avoir longtemps épié le moment favorable, on s’enhardissait à la poser dans son berceau : si elle ne s’éveillait pas à ce moment, elle criait, comme un automate mû par un ressort, et tout endormie encore, au contact odieux de ce berceau : ses cris inconscients la réveillaient aussitôt, et il fallait la prendre, si on voulait éviter des larmes et des cris qui faisaient toujours craindre à sa mère pour sa santé. Même difficulté à lui faire prendre des bains cependant très nécessaires. Elle se raidissait comme un ver, me dit sa grand’mère, elle poussait des cris de fexc ; on s’y prenait de toutes les façons pour la décider à rester dans la baignoire : on faisait semblant de s’y mettre avec elle, on apportait ses plus chers jouets, on tapotait sur l’eau en riant, on y plongeait le bras, on restait accroupi à côté d’elle, quelquefois très longtemps, avant que la douce température de l’eau l’eût calmée. Mais il ne
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fallait pas avoir l’air de bouger, quand elle s’était oubliée à trouver l’immersion agréable : elle jetait les hauts cris au moindre mouvement. A deux ans, mais peu à peu, et, grâce au développement de la raison, à l’expérience qui lui a fait juger le sommeil agréable dans son petit lit, et le bain agréable quand elle y a passé quelques secondes, au désir de paraître sérieuse et obéissante et de ne pas faire de la peine à sa mère, elle est arrivée à se laisser coucher sans trop de difficulté, et, si elle fait quelquefois la grimace ou laisse perler quelques larmes en entrant dans le bain, cela ne tire plus à conséquence.
Encore un exemple pris dans la période parlante. Juliette a vingt-deux mois. Sa mère lui a défendu de toucher aux fleurs delà fenêtre ; on lui permet seulement de les arroser avec un petit arrosoir d’enfant. Elle s’acquitte de cette besogne avec un zèle qui n’a d’égal que sa maladresse. Mais il faut qu’elle en demande la permission à sa mère : les fleurs seraient noyées chaque jour, si on l’écoutait. Quant elle a désobéi, c’est la bonne qui arrose les fleurs. Aussi l’entend-on répéter plusieurs fois par jours : « Petit fille biè sâ, rosé fleurs. » L’autre jour, sa mère était au salon avec quelques dames, et l’enfant avait un moment disparu avec ses jouets. Elle revint après dix ou douze minutes d’absence : sa robe et son tablier étaient littéralement imbibés d’eau. « Petit fdle biè sà, rosé fieu », furent ses premiers mots en entrant. On ne s’aperçut pas tout d’abord de l’état dans lequel elle s’était mise, et ce ne fut qu’en l’embrassant qu’une dame le remarqua. La mère se précipita dans la chambre voisine : l’eau coulait partout. Voici ce qui était arrivé : comme Juliette avait été désobéissante à table, on l’avait punie en lui défendant d’arroser les fleurs, et on avait même caché son petit arrosoir. Mais la tentation avait été plus forte que la crainte d’être réprimandée en désobéissant une seconde fois. Elle avait pris l’arrosoir de la bonne, elle avait essayé de le remplir en
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ouvrant le robfnet de la fontaine, et elle n’avait réussi qu à produire une inondation, dont sa robe avait été atteinte. Sa déconfiture avait été si grande, et elle parut si humiliée, que sa mère ne la gronda qu’en riant. Elle aurait peut-être aimé mieux être grondée que moquée. Le soir, en soupant, elle dit à son père: « Petit fille veu pa êt sà, non, plu sâ , pàque veu plus rosé fleur ; veu plu, tout’ mouillée. » Le fait est que, le lendemain matin, la bonne ayant pris l’arrosoir, la petite la regarda sans manifester aucune envie de Limiter; la bonne lui mit son petit arrosoir dans les mains : Juliette le jeta en disant : « Pas sage rosoi, pas sà, mouillé petite, plu rosé fleu. » Mais sa résolution ne tint pas à la vue des blancs petits filets d’eau qui s’échappaient par les cent trous de l’arrosoir de la bonne. « Petit fille, biè sâ, rosé fleu », dit-elle, et elle ramassa son petit instrument.
11 n’est pas un des exemples énumérés ci-dessus, qui ne montre que, soit sous forme de désir automatique, soit sous forme de désir conscient, ou de détermination volontaire, l’action est presque toujours, chez l’enfant, subordonnée à la sensibilité. Ce qu’il veut, c’est ce qui lui plaît actuellement ou qui lui plaît par souvenir ; ce qu’il ne veut pas, c’est ce qui lui déplaît ou lui a déplu.
À mesure que l’expérience de l’enfant se forme, un plus grand nombre de sensations, de sentiments et d’idées, c’est-à-dire de mobiles et de motifs déterminants, s'interposent entre l’action et la détermination autrefois simple et instantanée. L’acte, quand il s’en produit un, est conditionné par le motif le plus fort : les actes de cette nature sont considérés comme délibérés, par rapport aux voûtions impulsives. On voit souvent le jeune enfant suspendu entre deux motifs de nature contraire, qui le sollicitent également à l’action : en général, l’hésitation dure peu, surtout si les deux motifs sont tous deux agréables, sans doute par la raison qu’en donne Delbœuf, « parce que, dans ce cas, il vaut mieux agir qu’attendre. Soyons-en assurés, l’âne de
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Buridan n’est mort ni de faim, ni de soif » 11 n’y a
même pas ici, à proprement parler, conflit, mais simple concurrence de motifs. Un cas presque analogue est celui où l’enfant se trouve placé entre la douleur que lui cause un violent désir non satisfait et le plaisir qui lui est offert d’une caresse ou d’un présent inattendus : le regret lutte ici contre l’attrait de l’actualité ; l’enfant qui pleure essaie de sourire, puis il se remet à pleurer de plus belle, ou bien il se console et se prend à rire et à jouer plus ou moins promptement. D’autres fois les éléments en conflit sont plus nombreux et plus distincts ; par exemple, nous trouvons d’un côté ces quatre termes : obéir, privation d’une chose désirée, approbation, caresses ; et de l’autre côté, ces quatre termes : pas obéir, attrait 4e la chose défendue, reproche, punition ; ces différents motifs évoluent séparément ou se fusionnent, et, sous l’influence de leurs représentations, l’impulsivité est plus ou moins longtemps contre-balancée. Dans ces sortes de cas, l’habitude des associations établies entre certains motifs et certaines manières d’agir facilite beaucoup le jeu de la volonté. Mais la volonté délibérante, c’est-à-dire l’arrêt réciproque des tendances à l’action, est la plupart du temps portée, chez l’enfant, à retourner à l’impulsivité, et à l'impulsivité dominée par les suggestions actuelles et personnelles.
De deux à trois ans, le sentiment personnel s’affirme, et s’exagère même, chez les sujets les plus lents et les plus doux. On le voit alors alterner avec la sympathie, ou quelquefois se fusionner avec elle, pour fournir des mobiles incessants à la volonté du jeune enfant. Quand il pleure sans motif, son père grossit la voix, lui disant : Tais-toi ; et il obéit quelquefois instantanément ; de même quand son père lui dit : Bois ; et depuis quelques jours, quand on lui dit : Marche. Mais il obéit bien plus volontiers, quand
. Y. Revue philosophique, novembre 1881, p. 517.
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ni
il s’agit d’actes qui l’amusentou qui font plaisir aux autres. Ainsi, lorsqu’on lui dit de contrefaire le chien, le chat, l’âne, de battre des mains, de dire non en faisant pivoter la tète, il ne se fait pas prier. Mais lui défend-on des choses qu’il a plaisir à faire, il obéit plus lentement qu’à l’égard des choses qui lui sont indifférentes. Il obéit plus facilement pour le oui que pour le non, et cela se conçoit, dans le premier cas la volonté n’entrant pas en lutte avec les ordres qu’on lui donne. Ainsi, lui dit-on : Fais ami à papa, à maman, fais pain à ton frère, à la table, au balai, il obéit plus vite que si on lui disait de ne pas le faire, quand il y est occupé. Quoiqu’il s’obstine à ne vouloir pas marcher seul, je lui ai fait faire quatre pas vers moi, en lui présentantune demi-pêche, dont il avait grande envie, et que je refusais de lui apporter. Mais sa volonté de bien faire est aussi vacillante que ses jambes. Quand il a eu mangé son morceau de pêche, j’ai voulu le soumettre à une seconde épreuve : le résultat n’a plus été le même. Je lui ai donné envie d’un autre morceau de pêche, et lui ai dit : Viens à papa, viens chercher bonbon, » et il s’est empressé de le faire, mais à quatre pattes, ce qui est sa manière de courir : chassez le naturel, il revient au galop. Du reste, il obéit bien mieux à sa mère qu’à son père, la douceur étant mieux comprise par lui que l’énergie, ou l’influençant davantage. 11 avait laissé tomber un morceau de pain, et son père lui ayant dit de le ramasser, il faisait la sourde oreille ; sa mère se rapprocha de lui : il lui demanda la main ; la mère lui dit : « Je donnerai la main à bébé, quand il aura ramassé le pain ; ramasse d’abord le pain. » Il le ramassa, et tendit la main à sa mère
On voit donc, même chez l’enfant âgé de moins de trois ans, une certaine faculté, il est vrai, très mobile et très ca-
Cette description, bien que ne se rapportant qu’à un seul enfant, peut s’appliquer à maint autre de son âge, à quelques différences près.
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pricieuse, « d’arrêter, de modérer l’action, malgré la tendance des sentiments et des désirs à se manifester par des sortes d’éruptions motrices1. » Cette faculté modératrice, qui assure le contrôle volitionnel des mouvements, et jusqu’à un certain point des idées, appartient à une époque de maturité plus grande, où l’expérience suggère à l’esprit des motifs plus puissants dans la prévision des conséquences agréables ou désagréables des actions, où la faculté de l’attention étant plus développée, de même que les centres cérébraux qui la servent, elle réprime comme par une sorte d’inhibition mécanique les sensations, les sentiments et les idées, dont la tendance non combattue porte sans coup férir à l’action. On voit donc que l’attention est un des éléments les plus importants de la volonté, ce qui en explique chez l’enfant l’indécision, la fragilité, la mobilité, le caprice 2.
On sait que, pour certains philosophes, la volonté se confond avec la croyance ; autant vaut dire, pour le jeune enfant, avec la suggestion. Peut-être pourrait-on mesurer la force et la qualité de la volition chez divers enfants, par leur aptitude plus ou moins prononcée à recevoir les suggestions. Or le nombre est considérable, de celles même qu’un adulte peut subir, à l’état sain. Un expérimentateur italien, bien connu chez nous, a fait sur ce point des expériences que les observateurs de l’enfance pourront aisément appliquer à leurs jeunes sujets. Une courte énumération des diverses suggestions sensorielles suffira. Pour les sensations tactiles et musculaires, notons : réveil des hallucinations cutanées par suggestion imprévue, sensations suggestives du souffle magnétique au cœur, effets sug-
1 Ferrier, Le cerveau et ses fonctions, p. 453.
2 J’infliquer.ii plus loin les rapports étroits de la volonté avec le sens moral, qui sont étudiés au point de vue de la direction morale de l’enfant, dans la première partie de mon livre L'éducation morale dès le berceau, 2* édition.
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gestifs de l’attraction ou souffle magnétique aux mains, effets suggestifs produit par un objet magnétisé. Pour les sensations olfactives : réveil des illusions olfactives par suggestion imprévue, effet suggestif de l’odeur des objets magnétisés. Pour les sensations gustatives : réveil des illusions et hallucinations du goût, effets suggestifs de l’air magnétisé. Pour les sensations acoustiques : réveil des sensations auditives par suggestion, effets suggestifs de l’objet magnétisé. Pour les sensations visuelles : suggestions des images lumineuses, effets suggestifs de l’objet magnétisé. Pour les sensations organiques et viscérales (émotions) : réveil d’impressions organiques dans une partie du corps soumise à la magnétisation, état suggestif d’anxiété respiratoire, états émotifs, etc. 1
Par tous ses sens, l’enfant le plus réfractaire à la suggestion, peut, à chaque instant, être excité à vouloir le bien ou le mal. Le plus suggestible est le plus malheureux, en général, même quand il est entouré d’agents suggestifs sains, bienveillants, intelligents et honnêtes, et il l’est en raison même de sa suggestibilité. Que d’occasions, en effet, il a d’échapper à l’influence de son meilleur milieu pour en recevoir une différente ! Et puis, qui dit suggestivité dit mobilité, inconstance, indécision, passion ou caprice. Un peu plus de lenteur (je reviens encore à ma classification des caractères) à subir des impulsions, et un peu plus d’énergie ou d’ardeur à les retenir, une fois subies, me paraissent les deux conditions les plus favorables pour la volonté. Bien entendu, l'équilibre de tous les facteurs volontaires serait encore plus favorable ; mais il est si rarement donné par la nature, et si difficilement acquis !
1 E. Morselli, Sur les phénomènes de crédulité par suggestion non hypnotique chez les personnes saines, Rivista di fHosoka scicntifica sept. 1890. ' ’