CURIOSITÉ
ses regards : votre montre, votre lorgnon, un fauteuil, un tableau, un vase de porcelaine, une lampe, jusqu’au bec de gaz de la rue, tout, comme l’a dit Rousseau, jusqu’à la lune 1
Vers l’àge d’un an, la faculté de marcher a élargi, en progressant, la sphère de ses investigations personnelles, et la faculté de parler a fourni à ses indiscrétions et à ses volontés un moyen de se diversifier à l’infini, et de s’imposer de gré ou de force. Cent fois en une heure, pour peu qu’on s’y prête, sa petite voix exprime un désir ou pose une question. Toutès ces choses dont il prenait autrefois possession par les yeux, il veut successivement les prendre avec ses mains ou sa bouche : il s’élance, rampe, trottine de l’une à l’autre ; il les ouvre, les brise, les heurte, les mêle dans le plus affreux désordre; il donne à manger sa bouillie à la montre de son grand-père, met le poisson du bocal dans le lit de la poupée, et plonge la poupée dans l’eau du bocal, commet enfin toute sorte d’incongruités que nos peintres se sont ingéniés depuis quelque temps à reproduire ; tout cela, non tant par besoin de savoir ce que sont les choses, et ce qu’elles peuvent devenir, que par besoin de sensations fraîches et nouvelles.
Un peu plus tard, c’est l’époque des indiscrétions plus nombreuses : au jardin, à la cuisine, au salon, l’enfant est partout à la fois, voyant et écoutant, sans qu’il y paraisse, tout ce qui se passe, tout ce qui se dit : et sur toutes ces choses, il multiplie les questions, souvent embarrassantes ; de toutes ces choses, sa mémoire retient les détails les plus caractéristiques, pour en régaler les visiteurs. Cette faim de savoir, ou plutôt de renseignements, est, chez l’enfant, une force d’absorption intellectuelle et affective, aussi dominante que l’appétit de nutrition, mais qui a besoin, comme lui, d’être surveillée et réglée.
On s’exagérerait étrangement l’influence héréditaire des tendances scientifiques dans l’homme, si on la retirait du
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groupe social pour la rapporter aux individus : ce qui est ici la part de l’individu, ce n’est qu’une plus grande aptitude à percevoir et à lier ses perceptions pour en faire des conceptions bien systématisées et coordonnées ; mais l’instinct de la vérité désintéressée, le besoin de s’enquérir du vrai pour lui-même, ne se transmet pas, il s’inculque. Si donc il n’est pas de questions auxquelles on ne doive répondre vrai, il faut se persuader qu’en fait d’explications le petit enfant n’est pas difficile, et qu’une réponse simple ou vague, quand on se croit obligé de la faire, satisfera toujours sa. naïve curiosité. Ainsi une petite fille demandait à sa mère pourquoi il y avait de l’eau dans la rivière. Sa mère lui répond : « Parce qu’il faut qu’il y en ait quelque part, mais pas partout. »Un autre demandait pourquoi les haricots poussent dans la terre ; sa mère lui répond : « Estce que tu ne grandis pas tous les jours ? les petits chats aussi : tous les animaux poussent, et de petits deviennent grands : les plantes font la même chose. » Un autre demandait pourquoi l’eau n’était pas du vin. Son père lui répondit : « Est-ce qu’un chien est un chat ? Le vin, c’est du vin, et l’eau, c’est de l’eau. » Ce ne sont pas là des réponses par à peu près, mais absolument vraies, et qui suffisent à cet âge.
L’enfant ne s’émeut guère de l’invisible, de ce qui est et agit sans se montrer : il éprouve une répulsion instinctive pour le mystère. Comme l’a fort bien dit Spencer pour l’homme primitif, on peut dire de l’enfant : « 11 accepte ce qu’il voit, comme fait l’animal ; il s’adapte spontanément au monde qui l’entoure : l’étonnement est au-dessus de lui. » Si donc il n’est pas possible d’attribuer la naissance des religions à ces deux penchants dits innés de l’homme : l’automorphisme, qui le pousse à placer derrière les phénomènes naturels des volontés semblables à la sienne, et l’ctonnement, qui le saisit en présence d’un certain nombre de ces phénomènes et l’excite à leur donner des