CURIOSITÉ
explications mystérieuses, miraculeuses, extranaturelles, on peut soutenir hardiment que le sens religieux n’existe pas plus dans l’intelligence du petit enfant que le surnaturel dans la nature.
L’enfant se préoccupe fort peu, et le chien aussi, je suppose, de ces concepts d’invisible, d’infini, de finalité, dont on dispute dans les classes de philosophie. Son respect et son amour s’appliquent à des êtres qui lui sont bienfaisants, mais à rien d’invisible et de distinct de son espèce. Son instinct de finalité est tout objectif et utilitaire. 11 demande comment telle chose s’appelle, pour savoir ce qu’elle est, c’est-à-dire en quoi elle est bonne ou mauvaise, et aussi, mais surtout parce qu’on lui a appris à le rechercher; d’où elle provient, qui l’a faite ainsi, qui l’a posée là, c’est-àdire, en quoi peut-on aimer ou redouter la présentation de telle chose bien déterminée. 11 n’y a rien là de métaphysique : il n’y a que des inquisitions fondées sur des analogies et des expériences très concrètes. Le mystère de son existence et de l’existence du monde n’a rien qui intéresse le jeune enfant et puisse le préoccuper, si on ne l’y excite pas. Quelle n’est donc pas l’imprudence des parents qui se croient tenus de lui apprendre ce dont il n’a cure : qui l’a fait, qui a créé le monde, ce qu’est l’âme, quelles sont ses destinées présentes et futures 1 1
1 M. Preyer pense il cel égard comme moi. « Dès le début, dit-il, j’ai fourni à chacune des questions de mon (ils une réponse intelligible et non contraire à la vérité, et j’ai remarqué que plus tard, dans les cinquième et sixième* années, les questions sont toujours plus intelligentes, parce que le souvenir des réponses passées est conservé. Si l’on ne répond pas à l’enfant, ou si on lui répond des plaisanteries et des choses inexactes, il n’y a pas à s’étonner si, môme lorsqu’il se trouve bien doué, il pose des questions sottes ou niaises, et pense d’une façon illogique, ce qui arrive ditficilemenl quand on répond correctement à ses questions, et quand on redresse ses notions, comme elles doivent l'être; sans comp 1er que les réponses inexactes créent une disposition à la superstition. La seule fable que j’aie laissé croire à mon lils est celle de la cigogne qui apporte les enfants » (p. 462). — Pourquoi môme celle-là?
Véracité. — Montaigne a dit de la menterie et de l’opiniâtreté chez les enfants, qu’ « elles croissent quant et quant eux. » Il a dit bien vrai, pour ce qui est du premier de ces défauts, dont je vais parler dans ce chapitre. Comme tous les vices héréditaires, l’habitude du mensonge se développe plus ou moins chez chacun, selon que les circonstances internes ou externes, l’éducation, l’exemple, l’influence de telle autre tendance ou habitude la favorisent ou la contrarient. En réalité, c’est un vice absolument subordonné, dont il faut rechercher la source première et les dérivations accidentelles, si l’on veut appliquer au mal un remède opportun et efficace.
La véracité est, chez l’enfant, proportionnée à la crédulité, quoiqu’il n’y ait aucun rapport' de filiation entre elles; tout ce qui fait sur lui une impression sensible lui paraît réel. Cependant, et de très bonne heure, les illusions dont aucun de ses sens n’est exempt viennent surprendre, sans l’ébranler encore, sa primitive confiance. Il est certain que bien des choses l’étonnent par la distinction qu’il est obligé de faire entre elles et d’autres qui leur ressemblent. J’ai vu un enfant de cinq mois tout ahuri de voir se démener autour de lui deux chats de même couleur, qu’il avait d’abord pris pour un seul et même chat : l’enfant tout jeune est donc surpris et contrarié par un certain nombre de méprises où il tombe.
Mais il l’est bien davantage, et il s’irrite même volontiers des tromperies .qu’on lui fait, quand elles lui sont manifestement désagréables. Quand il veut, à l’âge de cinq mois, aller dans les bras desanourrice, etque celle-ci s’approche de son berceau, le caressant pour lui faire oublier son désir, il met souvent du temps à se laisser persuader, c’està-dire, à se laisser tromper par cette gracieuse feinte. A sept ou huit mois, si vous lui donnez un morceau de pain