CHAPITRE III
l’association
L’association est l’état de connexion dynamique accompagnant la production et la reproduction, non-seulement des faits de la vie intellectuelle et morale, mais de tous les faits mentaux, musculaires, nerveux, dont la Concentration, sinon la causation générale, a lieu dans certaines régions déterminées du cerveau. L’association n’est pas, à proprement parler, une faculté spéciale, comme la sensibilité, l’émotivité, l’activité motrice : elle est une des formes apparentes ou sous-jacentes de toutes les manifestations organiques et psychiques. Tout se continue, tout se lie, dans nos perceptions, nos affections, nospensées et nos voûtions.
Il est impossible de savoir à quel moment de la vie fœtale ou extra-utérine commencent pour l’enfant les associations des états mentaux proprement dits. Il s’en est certainement produit de telles bien avant le moment où nous croyons en observer chez lui. En effet, quel signe extérieur pourrait nous révéler les multiples sensations qui doivent s’associer entre elles pour produire la connaissance même grossière du moindre objet, du biberon, du sein de la nourrice, de son visage? M. Ribot va nous montrer, par un exemple saisissant, quelle complexité suppose le souvenir que la conscience nous fait voir comme simple. « La mémoire d’une pomme est nécessairement la forme affaiblie de la perception d’une pomme. Que suppose cette perception ? Une modification
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de la rétine, terminaison nerveuse d’une structure si compliquée, une transmission par le nerf optique, les corps genou illés jusqu’aux tubercules quadrijumeaux, de là aux ganglions cérébraux (couche optique?), puis, à travers la substance blanche aux couches corticales (dans la région du pli courbe, d’après Ferrier). Gela suppose la mise en activité de bien des éléments divers, épars sur un longtrajet. Mais ce n’est pas tout. Il ne s’agit pas d’une simple sensation de couleur. Nous voyons, ou nous imaginons, la pommecomme un objet solide, ayant une forme sphérique. Ces jugements résultent de l’exquise sensibilité musculaire de notre appareil visuel et de ses mouvements. Or les mouvements de l’œil sont réglés par plusieurs nerfs : le pathétique, le moteur oculaire commun, le moteur oculaire externe. Chacun de ces nerfs aboutit à un point particulier du bulbe, rattaché lui-même par un longtrajet à l’écorce du cerveau où se forme ce que Maudsley appelle les intuitions motrices. Nous indiquons en gros. Pour les détails, on peut consulter les traités d’anatomie et de physiologie. On se fera une idée du nombre prodigieux de filets nerveux et de cellules disséminées en îlots et en archipels dans les diverses parties de l’axe cérébro-spinal, qui servent de base à cet état psychique, la mémoire d’une pomme, que la double illusion de la conscience et du langage nous fait considérer comme simple 1 . »
Gela étant, nous ne pouvons espérer de prendre sur le fait les premières associations qui se font pour l’enfant, entre les perceptions, soit visuelles, musculaires et motrices, auditives et tactiles, soit entre ces perceptions et différents états sensitifs et affectifs : ces faits se passent dans le fond mystérieux de la conscience, si même ils n’appartiennent pas en partie à la cérébration insconsciente. Contentons-nousde signaler les plus apparents.
» Les Maladies de la mémoire, p. 29 et 30.
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Darwin marque seulement à l’âge de cinq mois la manifestation certaine d’une association d’idées dans l’esprit de Penfant. Par exemple, « dès qu’on lui mettait son chapeau et son manteau, il devenait de fort mauvaise humeur, si on ne le sortait pas sur-le-champ. » A cinq mois, il cherchait des yeux sa nourrice, en entendant prononcer son nom. Cette date tardive est beaucoup moins éloignée de la vérité que celle de dix mois indiquée par M. Taine pour l’apparition du même phénomène chez sa fille. Tiedemann, à tort ou à raison, note l'association des idées deux jours après la naissance. Si l’on plaçait son fils « sur un des côtés, dans la position de téter, ou s’il sentait une main douce sur le visage, il se taisait et cherchait le sein ». Ici, écrit son père, l’association des idées est manifeste, le sentiment d’une position particulière ou d’une main douce éveillant l’idée de téter et de sein. » — Le 26 janvier (il avait alors cinq mois), le désir croissant de s'instruire se signala plus visiblement. La bonne, toutes les fois que le temps le permettait, le promenait dans la rue, ce qui lui causait une joie extraordinaire, et, malgré le froid, éveillait un vif désir pour ce changement. L’enfant avait bientôt remarqué que, quand la bonne prenait son manteau, c’était un signal de sortie ; aussi se réjouissait-il, même au milieu des larmes, chaque fois qu’elle faisait cette opération. » — Quand je mets deux petits chats, que j’élève (ils ont trois jours), sur ma main, dans le sens de la station naturelle, ils y restent pendant quelques secondes sans bouger, comme heureux de la chaleur de ma main ; mais bientôt, le contact de la peau ne leur donnant pas la même' sensation que celui du corps do leur mère, ils branlent la tête, montrent de l’inquiétude, rampent sur leurs pattes titubantes, essaient de téter la partie de ma main qui se rencontre sur leurs museaux, et qui, à cause de la nudité et de la chaleur do la peau, a pu leur rappeler un mamelon ; mais la vraie succion ne s’opérant pas, après un
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très petit nombre d’efforts inutiles, ils prennent des attitudes de plus en plus inquiètes: c’est qu’ils ne se sentent pas là chez eux : cette main tremblant sous leurs corps, se dérobant sous leurs pattes, et dont les mouvements les retiennent prisonniers, n’est pas leur at home déjà bien connu, ce ventre maternel, doux, large, uni et chaud, qui est tout à la fois leur gîte, leur salle à manger et le théâtre aimé de leur activité naissante : aussi ne tardent-ils pas à le regretter, à le désirer, à le réclamer à grands cris.
Ces menus faits, pris au hasard, nous montrent de très bonne heure, dans le petit enfant comme dans le jeune animal, l’exercice de cette faculté physique et psychique, qu’on désignait autrefois improprement sous le nom d’association des idées, et qui n’est autre chose que l’associabilité de toutes les actions du système nerveux, soit avec leurs congénères, soit avec leurs voisines.
Toutes les premières manifestations de la sensibilité animale témoignent de la faculté qu’a l’esprit d’associer et de fondre en bloc les séries d’impressions homogènes. Un petit enfant de quinze jours, qui vient de dormir, et à qui j’ai fait mettre dans la bouche un biberon plein d’eau pure, a tété pendant quelques minutes, et puis s’est mis à grimacer, à ouvrir la bouche, et finalement à pleurer. Le même enfant, qui reposait, sans dormir, dans les bras de sa mère, a été pris dans la même position par son oncle, et il n’a pas tardé à geindre. Un enfant de deux mois, qui déjà sourit à sa nourrice en connaissance de cause, mis sur le sein d’une autre nourrice, et la sienne étant à côté, s’est mis tranquillement à boire à la coupe d’autrui. Ces exemples démontrent que les sensations homogènes se sont associées dans son esprit, au point qu’il les reconnaît quand elles se reproduisent, et que ne les retrouvant plus lorsqu’il les attend, et malgré la faiblesse de sa faculté de comparaison, il en souffre. M. Herbert Spencer donne à ce phénomène remarquable le nom d’intégration des sensa-
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tions. « Une couleur, au moment où elle est perçue, nonseulement s’agrège irrésistiblement la classe des sensations naissant à la surface extérieure et impliquant des stimulus extérieurs, mais aussi la sous- classe des sensations visuelles, et elle ne peut êire mise dans une autre sous-classe. Un son, dès qu’il est reconnu, tombe à la fois dans l’assemblage plus spécial des sensations auditives, et aucun effort ne le séparera de cet assemblage spécial. Et dire qu’une odeur ne peut être pensée comme une couleur ou comme un son, c’est dire qu’elle s’associe indissolublement à des odeurs précédemment éprouvées 1 ».
D’autre part, les impressions simultanées, de différente nature, visuelles, acoustiques, olfactives, sapides, musculaires, tactiles, constituent des groupes définis dans la série générale de nos associations, et de leurs « éléments réunis par les liens d’une fédération mystérieuse, vont vivre tous de la même vie, s’anastomoser les uns avec les autres, pour s’appeler aussitôt qu’un des chaînons sera sollicité2. » Mes deux petits chats, âgés de quatre jours, que la mère a laissés pour aller vider une tasse de lait que je lui avais présentée, après s’être agités de toutes façons pendant quelques secondes, s’arrêtent, collés l’un contre l’autre, prêts à dormir. Tout à coup la mère revient, effleure de ses deux pattes de devant le rebord de la boîte, et retombe légèrement à côté d’eux, sans les toucher. Aussitôt les deux petits se redressent, comme mus par un ressort, la tête haute et dodelinante: le léger bruit que la mère a fait en rentrant dans la boîte et le mouvement qu’elle lui a imprimé, et qu’ils ont ressenti, ces impressions auditives et musculaires se sont associées dans leur cerveau à l’idée de sa présence, et à celles-ci l’idée de téter, car ils se mettent immédiatement à l’œuvre. — A un mois et demi, les
1 H. Spencer, Principes de Psychologie, p. 259.
‘Luys, Lecerveau et ses fondions , p. 421.
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deux mêmes chats, ayant fait connaissance avec la viandu crue, se jettent, l’un après l’autre, sur une boulette de papier rouge qu’ils ont prise pour un morceau de viande, et se disposent à la manger ; la sensation d’une couleur déterminée s'est associée pour eux à l’idée d’un aliment et aux mouvements de préhension et d’absorption, qu’ils produisent déjà par action réflexe. Dès l’âge d’un mois, ils ont appris, sans qu’on les y amenât ou les y contraignit, à aller au plat qui sert de water-closet à la famille: l’odeur seule de ce vase a produit en eux automatiquement certains mouvements appropriés aux besoins qu’elle leur a immédiatement suggérés ; trois jours après, le pli était si bien pris, qu’ils venaient de très loin vers le vase, quand ils éprouvaient ce besoin. Ges trois exemples nous paraissent suffisants pour établir, chez les jeunes animaux, l’existence très caractérisée des associations d’impressions diverses, concomitantes G
Un petit enfant de quatre moiset demi est sur les bras de sa mère ; sa nourrice, qui revenait après une courte absence, avant d’entrer, colle sa bouche au trou delà serrure, et de sa voix la plus caressante, appelle à trois ou quatre reprises le petit Paul ; celui-ci redresse d’abord la tête, puis la tourne à droite et à gauche, jette des regards interrogatifs sur sa mère ; la bonne recommence le jeu, en riant assez fort. Paul n’y peut plus tenir : il tend ses petits bras, fait des soubresauts de joie, de désir, de dépit : enfin il commence à faire la grimace de pleurer, et sa mère se hâte d’appeler la nourrice pour éviter à l’enfant une peine inutile. Le son, le ton de voix, le rire de sa nourrice, sont donc de très bonne heure associés à l’idée de cette personne, au plaisir de sa présence, au besoin de la sentir là quand elle parle, aux mouvements instinctifs pour aller dans ses bras.
Une petite tille de trois mois et demi fut mise un mo-
1 Voir Jtfes deux chats, passitn.
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ment sur les bras de son oncle, qui avait une belle rose à sa boutonnière ; il fut très surpris de voir l’enfant tendre les deux bras, presser son gilet à deux mains comme lorsqu’elle tette, et bientôt coller ses lèvres à sa chemise, et exécuter des mouvements do succion : la nourrice avoua que, depuis quelques jours, elle achetait, quand elle sortait avec l’enfant, un bouquet de violettes, qu’elle cachait sous son corsage : voici donc une sensation olfactive associée à l’idée et aux gestes de succion. — Les associations de sensations que peut réveiller une impression tactile sont si nombreuses et si faciles1 à vérifier, que je n’ai pas besoin d’en citer des exemples : on se rappelle que le contact d’une main douce éveillait chez le jeune Tiedemann les idées de sein et de téter.
Un petit enfant d’un an ne peut voir manier un chapeau, une coiffure quelconque, ou même tout objet qui ressemble de loin à un couvre-chef, sans dire: « mené, mené », ce qui signifie qu’il faut le prendre par la main et le faire marcher, le promener. Jouant sur la table, il a pris un petit tapis rond, l’a mis sur sa tète, et s’est écrié : « mené , mené. » 11 a prononcé les mêmes mots, en voyant une de ses tantes toucher une ombrelle. — Le mot « pendu, pendu », s’est associé pour lui à l’idée de tout objet qu’ilvoit tomber à côté de se personne, à tout objet qui lui échappe, qu’il jette, ou qu’il cherche sans le voir lorsqu’on lui en parle. Un jour il m’a pris une main avec les deux siennes, l’a palpée, agitée, a joué avec elle comme avec un jouet ordinaire; puis la fantaisie lui est venue delà jeter par terre; il l’a poussée et lâchée, en disant : pendu, et a regardé aussitôt si elle était par terre. — Si on lui donne une fleur à sentir, il la flaire quelques secondes, et immédiatement l’offre à sentir. Dans le jardin, quand il marche au bord des allées, il se penche vers une tige quelconque, la saisit, la tire à lui, et offre immédiatement à sentir ce qui lui en reste dans la main. — La vue de la fumée qui
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sort de mes lèvres lui fait faire un mouvement d’expiration très curieux, et qui rassemble à celui d’un fumeur. Mais toute fumée l’attire, lui fait dire mené, et quand il est tout auprès ou au milieu, si c’est moi qui l’accompagne, il me regarde d’un air heureux, et fait ce mouvement de lèvres, que son grand-père lui a appris, et que j’ai déjà noté chez un autre enfant.
On retrouve donc dans les jeunes enfants les mômes espèces d’associations que dans l’adulte. 11 n’est pas un seul des rapports d’association étudiés avec tant de soin par les psychologues, dont on ne puisse constater au moins l’ébauche dans un enfant de six à sept mois.
On peut saisir, par exemple, dans le petit enfant, une ébauche des rapports de séquence, principe de l’idée du temps. Un enfant de huit mois, à qui sa mère tendait les bras, en se dirigeant vers lui, s’arrête un moment : l’enfant tend les bras, elle l’appelle, mais ne va pas à lui ; il gesticule de tout son corps, et bientôt crie ; elle avance, et lui, se pousse en avant, comme pour hâter le rapprochement ; des mouvements, commencés à une certaine distance et dans sa direction, sont associés pour lui à l’idée de continuation.
Un enfant de onze mois gazouille, en manière d’accompagnement, quand sa nourrice chante un petit air fort simple, que l’enfant aime beaucoup, et qu’elle lui chante depuis sa naissance : si la nourrice s’arrête vers le milieu, ou même au trois quarts de l’air, l’enfant la regarde d’un air étonné, et se tait; il manifeste un grand plaisir, si la bonne reprend l’air un moment interrompu. Ces associations de sensations successives, multipliées à l’infini, préparent la formation de l’idée abstraite et générale de temps, qui est si lente à se déterminer chez les jeunes enfants,
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môme après leur initiation au langage parlé. Un enfant de six mois, dès le point du jour, même si on lui a donné son biberon avant ce moment, le réclame à grand cris, comme s’il était affamé. Sa mère dit : « Il devine que c’est l’heure de son déjeuner. » Non, assurément ; mais le retour de la lumière s’est associé chez lui à l’habitude de téter son biberon, et voilà pourquoi le crépuscule du matin provoque en lui le besoin factice d’un repas matinal. On peut remarquer une association de ce genre, et par conséquent un grossier rudiment de l’idée concrète du temps, dans cet instinct prétendu qui fait connaître aux animaux, même fort jeunes, et à d’autres indices que l’appétit, l’heure du repas de leurs maîtres on de leurs amis. Qui n’a pas vu des chiens, des chats, des oiseaux, fort exacts à se rendre, à l’heure des repas, dans les maisons, dans les jardins, où ils ont table servie régulièrement ? Il est incontestable que des signes analogues à ceux qui nous font apprécier le temps, c’est-à-dire, la succession des impressions, indiquent à ces aimables parasites le moment opportun pour se rendre à leurs hôtels.
Les associations de ressemblance sont aussi nettement accusées par le langage d’action des enfants. Un garçon de neuf mois est en face de moi. Sa grand’mère vient à prononcer le mot : papa . L’enfant sourit à sa grand’mère, puis à moi, et il me tend les bras. Assurément, l’enfant ne me prend pas, même à première vue, pour son père; mais quelques lointaines ressemblances que je puis avoir avec lui, ont réveillé, au nom de papa, les idées, les sentiments, les actes associés depuis longtemps à l’idée de la présence de son père, et ont amené l’enfant à me sourire, à me tendre les bras, à pousser vers moi de petits cris joyeux, à m’embrasser et à se faire caresser par moi.
C’est par une association de ce genre que les petits enfants apprennent, de très bonne heure, à reconnaître dans leurs images les personnes ou les choses bien connues
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C’est aussi l’association des semblables qui suggère au petit enfant ces comparaisons que nous prenons souvent pour des généralisations abstraites, et qui font que le jeune bavard parle de tout à propos de tout, son imagination vive et inexpérimentée lui montrant partout le connu dans l’inconnu, le semblable dans le différent. C’est grâce à elle qu’il saisit si vivement les contrastes qui le frappent d’étonnement dans les objets et les actions où il croyait reconnaître à première vue des ressemblances. C’est par elle qu’il découvre des analogies pour nous si surprenantes, et pour lui si faciles, mais qui ont pour lui une signification tout extérieure ; par exemple, une petite fille, qui avait vu des hannetons sur les arbres, demandait « quand les hannetons pousseraient. » C’est encore l’association des sons analogues qui produit chez l’enfant son penchant décidé pour les allitérations et les consonnances, qui se traduisent d’abord par un rabâchage saugrenu, et plus tard par le plaisir de la musique et de la rime.
Je ne crois pas qu’il soit facile de constater dans le tout jeune enfant qui ne parle pas des associations fondées sur la loi du contraste. Mes observations à cet égard ne m’ont fourni aucune indication précise. Serait-ce que ces idées de contraires, pour se souder ensemble, exigent un certain développement intellectuel, une puissance de comparaison plus grande que celle que possède un enfant âgé de moins d’un an ? L’enfant passe du facile au facile, du même au même, avant de passer du facile au moins facile, du semblable au différent, de l’analogie au contraste. Du reste, certains philosophes font rentrer l’association des contraires dans celle des ressemblances, soutenant, non sans vraisemblance, que tout contraste implique une ressemblance quelconque, qui le met en relief, et dont il ne serait qu’une sous-association. Il nous paraît donc inutile de chercher de ces sortes d’associations complexes dans le petit enfant qui ne parle pas encore.
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Outre ces rapports, que les philosophes ont appelés accidentels ou fortuits, ils en ont distingué d’autres qu’ils appellent logiques ou rationnels, comme les rapports de cause, de principe à conséquence, de moyen à fin, de signe à chose signifiée. Je ne fais que rappeler cette classification et ces distinctions, sans les discuter. Je me borne à remarquer que les lois de la nature et les lois de l’intelligence étant données, il n’est pas une seule des espèces d’association énumérées plus haut qui n’existe nécessairement dans toute intelligence. La preuve en est que toutes ou presque toutes les associations dites logiques se constatent aussi bien que les autres chez le petit enfant. Quel est le nourrisson de trois ou quatre mois s’étant brûlé à la chandelle ou au feu, ou le petit enfant de dix mois ayant fait connaissance avec le terrible clysopompe, qui ne recule instinctivement à la vue de ces objets lui rappelant la douleur ou la gêne qu’ils lui ont causée ? 1 Voilà l’idée concrète de cause associée à l’idée concrète d’effet. Le rapport de moyen à fin, qui pour l’enfant se confond avec celui de cause à effet ou de succession, est d’une quotidienne application dans le premier âge. La vue des aliments, des jouets, des choses, des personnes qui le nourrissent, l’amusent ou l’attristent, lui rappelle, à chaque instant, que ce sont des instruments de plaisir ou de douleur. Quand il crie pour avoir le sein ou pour être bercé, il a, déjà à trois mois, l’idée concrète d’un moyen tendant à une fin, et, de plus, il l’utilise à sa façon. 11 sait bien aussi, longtemps avant de parler, ce que signifient tel son ou telle modulation de voix, tel bruit des lèvres, tel geste, telle attitude ; en un mot, l’idée et le signe sont associés dans son jeune esprit. Quant aux associations établies selon le rapport du genre à
* J’ai appris qu’à cct égard, comme à tant d’autres égards, il existe des exceptions : beaucoup d’enfants aiment d’emblée le bain tiède, et quelques-uns, Ferdi entre autres, no détestent pas le clysopompe.
l’espèce, il ne serait possible d’en démêler que de bien vagues rudiments chez le petit enfant, dont la puissance généralisatrice est toujours assez faible, ayant besoin, pour s’exercer pleinement, d’une assez longue expérience, jointe à des progrès sérieux dans l’acquisition du langage.
M. L. Ferri, dans un intéressant article sur les trois -premières années d’une enfant 1 , a exprimé l’opinion que l’intelligence existe dans un enfant, et qu’elle s’exerce dans une sphère mesurée au degré d’expérience dont cet enfant est capable, avant l’usage d’aucune notion abstraite : que l’intelligence humaine, alors qu’elle n’est fondée que sur les associations sensitives communes à l’homme et à l’animal, consiste essentiellement en une activité intuitive qui distingue et unit, affirme et nie le rapport, soit des sensations, soit des choses, et ne se borne pas à une réception passive d’associations correspondantes. Je le crois aussi : je pense que l’organisation seule prédispose l’enfant à modifier certaines expériences actuelles d’après les impulsions dynamiques que les expériences antérieures ont déposées dans ses organes à titre d’énergies latentes. Cela n’indiquerait toujours qu’une facilité plus ou moins grande d’accommodation du jeune être aux expériences nouvelles, et peut-être la nécessité pour lui de certaines associations qui lui sont imposées par son organisation spécifique, autant que par la nature des choses. En tout cas, je crois, avec Taine, que les associations d’idées qui se produisent dans l’esprit d’un enfant âgé de dix mois ne dépassent guère la portée d’une intelligence animale : c’est peut-être que j’accorde à cette dernière plus que ne lui accorde Taine, et même Darwin, au moins dans l’opuscule précité. Le naturaliste anglais voit une différence marquée entre l’aptitude du petit enfant et celle de l’animal adulte le plus intelligent à former des associations dues à l’instruction et des
1 Dans la Filosofia d lie seuole xtaliane, n° d’octobre 1879.
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associations spontanément produites. Je ne saurais souscrire à cette affirmation. Le chien qui accourt du fond du jardin en entendant le mot sucre, montre-t-il une faculté d’association inférieure à celle de l’enfant âgé de six ou sept mois qui fait aller sa tète de gauche à droite, quand on lui dit : « Remue la tête ?» Je ne le crois pas.
On me cite un exemple d’association fourni par une petite Française qui habite Vienne. Elle avait deux ans et * demi, lorsqu’elle entendit raconter dans tous ses détails l’assassinat du czar Alexandre II. Tous les détails du récit s’imprimèrent profondément dans son esprit : mais les assassins de l’empereur se confondirent pour elle avec les hommes qui balayaient la neige sur le théâtre du crime. Quinze jours après, la neige tombait à Vienne ; la fenêtre ayant été ouverte, l’enfant regarda dans la rue et aperçut quelques hommes occupés à balayer la neige. Soudain, elle s’écrie : « Oh ! méchants hommes, ils ont tué le Kaiser : Voudrais bien voir enterrementdu pauvre Kaiser 1 » 1 Croiton qu’un animal qui ne parle pas n’est pas susceptible d’associations analogues ? Voici un exemple montrant quelle peut être chez certains animaux la durée des souvenirs connexes, « Une tourterelle qui avait été élevée avec beaucoup de soins par une dame de Londres, fut donnée à un officier, qui l’emporta dans une expédition. L’oiseau resta absent pendant un an et demi. Lorsqu’on le rapporta après cet intervalle, il entendit parler son ancienne maîtresse sans d’abord la voir. Au premier son de sa voix, il donna des signes d’impatience extraordinaire, et s’agita dans sa cage, en proie à une excessive émotion 2. »
« 1 Les associations de sentiments cc embrassent, non seulement les objets et les circonstances qni causent ces sentiments, mais leurs accompagnements collatéraux. Ainsi un enfant peut concevoir une violente répulsion pour un lieu ou une maison où il a fait une expérience désagréable. Une inclination pour une personne peut se fonder sur quelque accidentelle association avec une très agréable expérience. » J. Sully., Manuel de psycli., p. 353.
* Fr. Duckland, Cariatides of natural history, vol. 1, p. 183.
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Les philosophes ont souvent remarqué l’influence de l’association des idées sur le sentiment. C’est ainsi que le seul mot de maman fait sourire l’enfant, et que le mot de papa le fait se retourner vivement pour voir celui qu’il aime avec une sorte de respect. En général, les habitudes fondées sur les associations les plus fréquemment répétées paraissent les plus fortes. Mais il est des cas où la vivacité ‘ des émotions engendre tout d’un coup des associations, et par contre-coup, des habitudes durables. Locke parle d’une petite fille que sa mère dut battre plusieurs fois pour la corriger de mauvaises habitudes qu’elle avait apportées de chez sa nourrice. Cette correction d’un seul jour suffit, paraît-il, pour les faire perdre à l’enfant. Les affections pénibles, on le comprend, ont particulièrement sur nos habitudes morales une influence proportionnée à leur vivacité. De là pour les éducateurs de l'enfant le devoir strict de lui éviter le spectacle des événements terribles, si c’est possible, et, ce qui l’est toujours, les effrayantes impressions des contes fantastiques. Ici, comme ailleurs, le tempérament apathique ou émotionnel de l’enfant joue un rôle considérable. Il faut noter aussi que les divers sentiments sont mis en jeu dans chaque individu par des tendances sensorielles particulières. Tous n’ont pas le même degré de sensibilité, et cette sensibilité, par suite de l’hérédité ou des circonstances, n’est pas excitée par les mêmes causes1.
Pour bien comprendre le mécanisme de la pensée chez l’enfant, et bien interpréter à tout moment ses gestes, ses paroles ou ses actes, il ne faut pas oublier cette loi de l’association qui fait repasser le souvenir par les points culminants de la série, procédé abriévatif auquel peut succéder le déroulement analytique des détails intermédiaires ou secondaires. Cette tendance qui permet à l’homme mûr, et
1 V. Paulhan, L'activité mentale, passim.
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surtout au savant, de faire des chaînes artificielles d’idées, se manifeste spontanément chez l’enfant, ce qui veut dire qu’il est possible d’en suivre jusqu’à un certain point la formation. Je vais en citer un exemple entre mille. Une dame était allée, avec son enfant âgé de vingt-huit mois, rendre visite à une de ses amies. L’enfant, après avoir inspecté tous les coins du salon, profita de ce que la porte était ouverte, pour s’engager dans un petit couloir donnant sur une chambre voisine. Laporte en étant entr’ouverte, il y pénétra et y lit quelques pas. Le bruit qu’il lit en dérangeant une chaise réveilla le mari de la dame, qui, fatigué ou indisposé, s’était mis sur son lit, tout habillé et son bonnet de nuit à la tète. « Qui est là ? » s’écria le dormeur troublé dans son repos. Ce fut pour l’enfant une surprise et une frayeur inimaginables que cette brusque et bizarre apparition . Il sortit de la chambre en courant, se réfugia auprès de sa mère, et lui tira la robe avec insistance comme pour la faire partir. Quelques instants après, la mère s’en revint avec lui, et tout le long du chemin l’enfant lui parla de Pierrot qu’il avait vu couché, et qui lui avait fait bien peur. Plus de trois mois s’étaient écoulés quand la dame de ce dernier alla voir la mère et l’enfant. L’enfant lui demanda brusquement : « Et Pierrot, comment va-t-il? Dort-il dans son lit ? » La dame lui répond qu'il dort dans sa cage sur des bâtons, et pas dans un lit. a Est-il méchant, Pierrot ? 11 m’a fait bien peur ! » La dame croyait parler de son moineau. Une autre fois elle lui répondit que Pierrot était mort, a Alors, dit l’enfant, il n’est plus au lit ? » La dame croyait toujours qu’il était question de l’oiseau, qui venait de mourir. La mère de l’enfant éclata de rire, et lui expliqua de qui il s’agissait. Voilà les points saillants de cette association d’images et d’idées si effrayante pour l’enfant : à tous ces souvenirs culminants s’en rattachaient une foule d’autres, qui lui revenaient capricieusement, quand il venait à parler de ce redoutable Pierrot.
Une question qui, en pédagogie, a aussi son importance, est la suivante : la régression des souvenirs parallèle à la série des impressions se produit-elle plus naturellement, plus facilement que celle qui s’opère dans l’ordre inverse? A mon avis, ce genre de liaison est surtout artificiel ; mais il n’est pas également facile, ou du moins habituel, pour les différents esprits, et toute inégalité d’intelligence à part. Un de mes amis, homme de science, esprit supérieur, m’écrivait sur ce sujet les réflexions suivantes : « Je me rappelle que, selon Taine, le souvenir peut reproduire les idées en ordre inverse de celui où elles se sont une première fois succédé. Il donne pour exemple un chemin parcouru, et dont tous les accidents peuvent être rappelés par le souvenir en ordre exactement inverse de celui où ils ont été vus, c’est-à-dire du point d’arrivée au point de départ. Erreur manifeste. J’ai vainement tenté l’expérience, et j’ai reconnu, que dans la série d’objets ou d’impressions, a, b , c, d , e, f, si je voulais passer de f& l’objet précédent, je devais, par un travail rapide, mais saisissable, me représenter comme atteignant e, ou même d , avant d’arriver à f. Pour passer dee à d, il me fallut avoir préalablement rappelé en souvenir e ou même b. C’est ainsi qu’ayant appris par cœur la série des stations de Bordeaux à Morcenx, il m’a fallu un grand effort pour trouver la série inverse de Morcenx à Bordeaux, et je ne l’ai construite qu’à l’aide de fragments de la série directe. » Un pareil résultat me surprit chez un homme de science, et, précisément rompu aux méthodes des sciences naturelles. Faut-il conclure que l’habitude lui manquait, ou bien la faculté de l’opération dont je parle ici ? Il se peut que certains esprits y soient naturellement plus propres que d’autres. En ce qui concerne mon ami, j’ai vérifié par expérience que cette opération lui était aussi ditlicile qu’elle m’est facile à moi-môme. J’en ai fait l’essai, à propos d’un chemin qui nous était bien connu à tous deux depuis notre enfance : j’ai noté, d’une
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ville à un village, dans une longueur de deux lieues, en sens inverse comme en sens direct, tous les petits sentiers de droite et de gauche qui aboutissaient à la grand’ route. Mon ami a bien commis quelques erreurs quand il s’agissait de les retrouver à partir du point de départ, mais il en a fait un plus grand nombre en s’y prenant à rebours. Cette faculté, qui est surtout acquise, j’en suis persuadé, mais qui est plus ou moins accordée par la nature, doit être bien faible chez l’enfant. Mais lui est-elle interdite au premier âge ? Rien ne me le démontre.
L’association fait l'unité de notre existence mentale en établissant un lien naturel entre tous les faits divers qui la composent, et c’est à elle qu’il faut s’adresser pour former les habitudes, le jugement, le caractère, la moralité de l’enfant. Elle offre un moyen d’exercer méthodiquement la mémoire, d’en vérifier les acquisitions, les aptitudes, d’en faciliter le jeu et d’en redresser les écarts, par la facilité quelle donne à l’esprit de l’enfant de remonter ou de redescendre, surtout sous l’influence de notre volonté, la chaîne de ses idées et de ses sentiments. Quoi que nous fassions, cependant, nous ne parviendrons jamais à connaître et à diriger qu’un nombre très restreint des associations qui s’opèrent librement dans son esprit. L’important est de savoir que nous pouvons en y découvrir et en y faire naître un grand nombre d’essentielles, celles qui sont les plus apparentes, les plus habituelles, et que nous pouvons ainsi faire mouvoir, en quelque sorte à notre gré, quelques-uns des ressorts intimes de cette jeune personnalité.
Ilne faut pas croire, avec Fénelon, qu’il suffit d’éveiller la curiosité de l’enfant et de faire dans sa mémoire un amas de bons matériaux, qui s’assembleront ensuite d’eux-mêmes, quand le temps sera venu, et que le cerveau plus développé permettra de raisonner avec plus de suite. 11 y a un triage à faire dans les impressions que nous voulons l’amener à avoir, et les liens que nous voulons voir s’établir entre
telles perceptions, tels sentiments ou tels actes. Plus l’enfant avance en âge, moins il faut compter sur l’aptitude des idées vraies, des sentiments convenables et des impulsions utiles, à s’enchaîner d’eux-mêmes en associations logiques et durables. Pour l’enfant, toute liaison est logique et morale, par cela seul qu’elle existe. Il faut donc surveiller de près celles qui se forment et sur lesquelles nous aurons prise, dès le premier âge. Pourquoi les animaux domestiques, en tant qu’ils échappent au dressage de l’homme, et suivent les propres impulsions de leur organisation, combinées avec l’action directe des objets extérieurs, nous paraissent-ils souvent faire preuve d’un jugement plus sûr et plus délié dans les choses qu’il leur est utile de savoir, que la plupart des hommes dans les mêmes circonstances ? C’est que les instincts, dans chaque espèce, et leur développement variable, dans chaque individu, obéissent moins à l’imitation et à l’éducation qu’à l’expérience personnelle, et à celle-ci moins qu’à l’expérience héréditaire ; et, par expérience, il faut entendre des associations solidement liées et d’un champ très limité. Leur logique est plus bornée que la nôtre, elle est circonscrite dans une petite sphère de relations, mais elle s’y meut à l’aise : elle est fondée sur les relations naturelles des choses, sur des associations vraiment expérimentales.
On peut en dire autant, à beaucoup d’égards, des sauvages. Ce n’est pas seulement par l’acuité de leurs sens et leurs adaptations spéciales qu’ils nous sont souvent supérieurs, mais par les jugements limités, d’expérience utilitaire, qu’ils portent sur les données mêmes des sens. Non-seulement quelques-uns de leurs sens, la vue et l’ouïe, par exemple, ont une portée plus considérable que la nôtre, mais leur vie journalière les met dans des circonstances propres à exercer et à développer leurs jugements sensoriels, grâce à des associations fréquemment répétées.
« Où un Européen ne peut découvrir aucune indication,
l’association
un Ara-Ouak, nous dit Ilillouse, indiquera les traces d’un nombre, quel qu’il soit, de noirs, et dira le jour précis de leur passage, et même l’heure, si le passage a eu lieu ce jour... En même temps que cette finesse de perception, le sauvage possède naturellement une très grande adresse dans l’accomplissement des actions simples qui dépendent immédiatement de la perception »l. Tel est le résultat de l’observation constante et détaillée d’un nombre limité d’objets. Il y a donc un choix d’expérience à faire pour l’enfant qui ne saurait le faire lui-même, et non-seulement dans le but de développer peu à peu les facultés sensorielles de notre espèce au point qu’elles égalent celles des sauvages et de certains animaux, mais aussi dans le but de développer, en même temps que celle des perceptions, la faculté de juger et la faculté d’agir convenablement.
Faire voir peu à la fois, voir bien et souvent, c’est en cela que consiste l’art de forger et meubler l’esprit de l’enfant.
1 If. Spencer, Principes clc sociologie, p. 117.