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CHAPITRE II

l’évolution de l’intelligenge.

LA MÉMOIRE

La mémoire n’est pas une faculté purement intellectuelle. Elle est cette propriété inhérente à tout ce qui est, et plus manifestement à tout ce qui vit, de garder la trace des impressions reçues. Chaque impression laisse une note plus ou moins profonde et durable, et capable de se combiner de mille manières avec celles des autres impressions dans les cellules des tissus nerveux et cérébraux. Il y a donc, dans toutes les parties de l’être, des dispositions, soit héréditaires, soit personnellement acquises, à se souvenir, c’est-à-dire, à conserver et à reproduire les phénomènes passés. 11 n’y a pas seulement une mémoire psychologique, mais une mémoire organique : les sensations, les sentiments, les affections, les états des viscères, des nerfs et des muscles, les mouvements et les associations de mouvements, tout ce qui a été en nous peut y être de nouveau, que nous en ayons ou non conscience.

Dès le moment de sa naissance, l’enfant, qui a faim et soif, qui souffre du froid relatif de l’air ambiant, de la nouvelle extension donnée à ses membres, des sons qui heurtent son ouïe débile, des traits de lumière qui batten ses yeux inclairvoyants, du contact inhabituel des personnes et des choses qui l’approchent, et dont le premier acte respiratoire est lui-même une souffrance souvent exprimée, nous l’avons dit, par un éternuement ; l’enfant

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nouveau-né qui exprime toutes ces diverses gênes par des cris ou plutôt des coassements aigus, des gestes désordonnés, et la montée d’une vive rougeur au visage et au crâne, exécute, en agissant de la sorte, des actes automatiques, c’est-à-dire des mouvements revenus, qui étaient venus à d’autres avant lui. Voilà la mémoire héréditaire. « Chaque nerf, a dit Bagehot, garde, pour ainsi dire, le souvenir de sa vie passée, a reçu une éducation ou en a été privé, a vu son activité décroître ou grandir, suivant les circonstances ; chaque trait a pris un dessin plus précis, plus caractéristique, ou peut être resté vague ou sans expression ; chaque main porte les marques de sa profession, les signes que sa vie y a gravés, est façonnée à son tour par les travaux qu’elle exécute ; tout cela se trouve dans l’homme, si nous savons l’y voir 1 ». Tout cela se trouve, à l’état d'hérédité, dans les faits et gestes du nouveau-né. Et ce qui est vrai à l’égard des mouvements apparents, pourquoi ne le serait-il pas à l’égard des autres manifestations de l’activité humaine, à l’égard des sensations, des émotions et des idées primordiales ?

Je me le suis souvent demandé, lorsque je me trouvais en face d’un petit enfant, sphinx mystérieux qui me regardait inconsciemment l’observer, et dont les grands yeux calmes et ébahis déconcertaient mes laborieuses inductions. Je me rappelais que telle action, longtemps enfouie dans le réservoir des facultés virtuelles, jaillissait tout à coup à la lumière, éveillée par la présentation fortuite de certaines circonstances favorables, et je me demandais s’il ne fallait pas restituer à l’instinct et à l’hérédité ce que mes observations me donnaient le droit de leur enlever pour le donner à la conscience et à l’expérience individuelles. Ainsi, l’enfant a la faculté instinctive de marcher, et cependant il apprend à marcher par de

\V. Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations.

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longs efforts conscients et progressifs. Il a l’instinct de téter, et cependant, comme les chats, les chiens et les agneaux, il apprend, très vite d’ailleurs, à opérer une succion rapide et sûre. Les poulains, les poussins, les jeunes veaux, marchent d’instinct, aussitôt qu’ils sont nés, action automatique, facilitée par leur organisation, mais qu’ils perfectionnent par l’exercice et l’attention. Ces réflexions m’en ont suggéré une autre, qui a mis en repos ma conscience d’observateur. C’est que (Darwin n’est pas contraire à cette opinion) les opérations dues à l’instinct peuvent facilement, dès le début, éveiller le sens intime, et, par exemple, que les premiers essais de succion et de marche peuvent unir, dans des proportions variables, les influences réflexes aux efforts conscients. Croyons donc sans arrière-pensée aux manifestationsdel’activité actuelle, lorsqu’elle nous paraît exprimée par des gestes et des mouvements fournis peut-être par l’hérédité, mais repris en sous-ordre, contrôlés et perfectionnés par la personnalité présente. Ainsi le petit enfant qui, à l’âge de cinq semaines, quand sa nourrice lui chante un air familier ou lui parle d’une voix caressante, se met à ébaucher de petits sons variés, le fait d’instinct, par sympathie organique, par un effet de mémoire héréditaire, et aussi, grâce à un souvenir associé entre ces sons et la voix de la nourrice, par un effet de sa mémoire individuelle.

Quoi qu’il en soit, la plus simple observation suffit pour montrer que le nombre des acquisitions personnelles d’un petit enfant à peine âgé de quelques semaines est considérable. Nous avons déjà vu 1 en jeu, dès l’âge de deux ou trois mois, tout ce riche ensemble de faits instinctifs, volontaires, intellectuels et moraux, que les psychologues étudient en général chez les personnes d’un âge plus avancé. Nous pensons qu’il est inutile de revenir sur ces faits, qui

1 Partie I, Chap. III, p. 40-46.

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indiquent d’une manière si manifeste combien la mémoire, d’une manière générale, est une faculté active, au début même de la vie.

Remarquons aussi que les souvenirs les plus fortement établis dans l’esprit ne sont pas toujours les plus accusés à l’extérieur. Les plus importants, et peut-être les plus durables, sont ceux dont l'accoutumance paraît avoir émoussé la vivacité, et dont l’aptitude à se reproduire relève des énergies comme inconscientes de l’intelligence. Quand Georget s’arrête devant l’objet piquant sans le toucher, l’idée de la brosse est nettement fixée dans son esprit, et cependant rien ne trahit le souvenir d’une impression pénible. C’est ce qui nous porte à croire que rien n’est indifférent dans la vie de l’homme, et que l’éducation des nourrissons doit nous intéresser au même degré que celle des enfants plus âgés. La plupart des idées qui influent pendant toute la durée de la vie sur la direction intellectuelle et morale de l’homme (les réviviscences signalées dans les cas d’hallucination, d’hypnotisme ou simplement de passion exagérée le prouvent), ressortissent des capacités latentes de l’esprit, fonds obscur, mais dominant de l’âme. Rien ne se perd dans la nature, et, comme l’a dit Bagehot avec une précision éloquente,

« chaque nerf garde le souvenir de sa vie passée, b Que de subites apparitions de mouvements, d’idées et de sentiments, que d'heureuses illuminations ou d’inspirations déplorables, souvent attribuées, soit aux puissances naturelles de l’âme, soit à l’éducation, soit aux effets de l’exemple ou des excitations actuelles, et qui ne sont peutêtre que des réminiscences du berceau 1 Je n’ai, il est vrai, constaté nulle part des faits de mémoire remontant au-delà des deux premières années de la vie. Est-ce une raison pour qu’il n’en existe pas ? Le langage s’est incorporé à un grand nombre d’idées qui lui sont antérieures, et, comme la plupart du temps les signes accompagnent la réappa-

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rition des idées, il nous semble que nous n’avons pas d’autres idées que celles qui sont exprimées par la parole, et nous sommes portés à croire que nous n’avons gardé trace que des idées acquises à l’époque et au moyen de la parole. L’affirmer, ce serait pourtant nier l’existence chez les animaux d’un nombre considérable d’idées, qu’il leur est impossible de traduire par leurs moyens particuliers d’expression. Mon avis est que toutes les idées bien conçues et bien conservées avant l’usage de la parole, ont bien pu être délimitées et fixées par les signes, mais que notre mémoire les tient de l’époque la plus reculée.

Telles sont ces idées familières de chiens, de chats, d’oiseaux, de fleurs, de lait, de pain, de fruits, d 'eau, de vin, de feu, de bois, de pierre, de papier , de lumière , d’obscurité, de chaud, de froid, de rude, de poli, de savoureux, d'âcre, etc..., toutes idées essentielles, et qui, bien que modifiées par le travail ultérieur de l’intelligence, n’en ont pas moins conservé leur date et leur rang dans l’ensemble des processus cérébraux. 11 n'est pas vraisemblable que ces impressions si nombreuses et si puissantes, qui ont servi d’aliment à l’exercice mental des deux importantes premières années, n’aient été que le point de départ des modifications futures. Ce furent là les impulsions premières d’un mouvement, qui, se développant et s’amplifiant, a duré et dure encore. La vie, dans un être organisé, ne se succède pas à elle-même, elle se prolonge et persiste en se modifiant. Aucune des perceptions infantiles, modifiées ou non par le langage, n’est morte : elle a reparu, ou peut reparaître dans l’intelligence, dans la volonté ou la sensibilité.

Je trouve dans la magistrale étude sur la mémoire, de Th. Ribot, une sorte de confirmation de l’hypothèse pour laquelle je réclamais des faits. On sait que les excitations intenses delà mémoire paraissent dépendre exclusivement de causes physiologiques, le plus souvent anormales.

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Les excitations partielles résultent aussi le plus souvept de causes morbides ; mais les deux exemples suivants montrent qu’elles peuvent se produire à l’état sain.

« Une dame à la dernière période d’une maladie chronique fut conduite de Londres à la campagne. Sa petite fille, qui ne parlait pas encore (infant), lui fut amenée, et, après une courte entrevue, elle fut reconduite à la ville. La dame mourut quelques jours après. La fille grandit sans se rappeler sa mère jusqu’à l’àge mûr. Ce fut alors qu’elle eut l’occasion de voir la chambre où sa mère était morte. Quoiqu’elle l’ignorât, en entrant dans cette chambre, elle tressaillit : comme on lui demandait la cause de son émotion : « J’ai, dit-elle, l’impression distincte d’être venue autrefois dans cette chambre. Il y avait dans ce coin une dame couchée, paraissant très malade, qui se pencha sur moi et pleura »

Voici l’autre exemple. « Un homme doué d’un tempérament artistique très marqué (ce point est à noter) alla avec «les amis faire une partie près d’un château du comte de Sussex, qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir visité. En approchant de la grande porte, il eut une impression extrêmement vive de/l’avoir déjà vue, et il revoyait non-seulement cette porte, mais des gens installés sur le haut et en bas des ânes sous le porche. Cette conviction singulière s’imposant à lui, il s’adressa à sa mère, pour avoir quelques éclaircissements sur ce point. Il apprit d’elle qu’étant âgé de seize mois, il avait été conduit en partie dans cet endroit, qu’il avait été porté dans un panier sur le dos d’un àne : qu’il avait été laissé en bas avec les ânes et les domestiques, tandis que les plus âgés de la bande s’étaient installés pour manger au-dessus de la porte du château1 2. »

1 Carpenter, Mental Physiology, p. 431. Cité par M. Ribot, loc. cit. p. 144.

s Abercrombie, Essay on intellectual Powers, p. 120. Cité par M. Ribot, Les maladies de la mémoire, p. 143.

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Ces faits d’hypermnésie normale sont encore plus curieux que les faits beaucoup mieux établis d’hypermnésie à cause morbide. Ils montrent clairement, d’un côté, l’incalculable force de réviviscence des impressions reçues au premier âge, et, d’un autre, l’intime relation qui existe entre l’attention et la mémoire, entre bien voir et bien se ressouvenir. Et, comme nous savons combien la sensibilité influe sur l’attention, il nous paraît évident que la qualité de la mémoire dépend presque autant de l’affectivité que de l’intelligence. Je suis porté à croire que l’on prend souvent pour défaut d’attention ce qui est défaut de sensibilité. Est-ce par défaut d’attention, ou de sensibilité régulière, que le vieillard, le fou et le petit enfant, montrent un si bizarre éparpillement de souvenirs ? Sans doute par défaut des deux facultés. La mollesse et l’intermittence de transmission dans les nerfs périphériques, d’élaboration dans les centres sensitifs, intellectuels et moteurs, entraînent nécessairement des émotions, des idées, des jugements, des voûtions et des mouvements disparates, incomplets, décousus. Quoi qu’il en soit, la débilité des organes, chez les vieillards déments, comme chez les petits enfants, se traduit par deux effets d’apparence contraire, la dispersion ou l’obsession des idées et des sentiments. Il y a beaucoup de l’une et de l’autre dans la période infantile. Nul doute que ce gazouillement, d’abord monotone, et bientôt assez varié, que le petit enfant de deux mois fait entendre plusieurs fois par jour, quand on a parlé ou chanté auprès de lui, comme plus tard son rabâchage de perroquet, comme le radotage des vieillards, n’ait pour thème quelques souvenirs dominants, qui passent et reviennent, avec un cortège de réminiscences plus vagues. J’expliquerais de la meme manière ces mouvemenls en apparence automatiques, mouvements des yeux, des bras et des jambes, que le petit enfant exécute, avec tant d’entrain et si peu de signification, dans son berceau, sur les bras de sa nourrice,

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ou quand on le tient debout par terre. Ce sont là souvent des impulsions, des désirs, des répulsions, des idées, des sensations, des sentiments, ressouvenus avec plus ou moins de conscience, mais avec des alternatives d incohérence et d’obsession, que le besoin tout instinctif de locomotion n’explique pas suffisamment.

Cette obsession intermittente des souvenirs diffère de la monomanie, en ce qu’elle se rapporte ordinairement à des objets présents ou à des souvenirs d’objets familiers. Une petite fille de huit mois, quand elle a tété, fait un mouvement de bras analogue à celui d’une personne agitant une sonnette : c’est qu’elle est absorbée par l’idée d’un grelot qui lui sert de jouet; l’a-t-elle dans les mains, elle le fait tinter quelques minutes, le porte à sa bouche, le fait sonner encore, et puis le jette insoucieusement. Quand elle a agité pendant quelques instants d’autres jouets, elle redemande son grelot avec le geste habituel, recommençant le même manège, si l’on s’y prête, plus de vingt fois dans une demiheure : habitude quasi réflexe. Un jour que je me trouvais chez ses parents, j’imitai le mouvement de la petite fille, avec une boîte aux couleurs très brillantes et rendant un son très excitant : l’enfant réclama la boîte, et l'agita avec plaisir ; deux ou trois minutes s’étant écoulées, je lui remis son grelot dans la main : elle le secoua avec nonchalance, et bien vite le jeta ; je lui rendis aussitôt la boîte, qu’elle agita longtemps, en gloussant de plaisir. Ce fut sa seule envie, et sa seule occupation, pendant près d’une heure : le grelot était supplanté. Une autre obsession, il est vrai, analogue, avait remplacé l’obsession habituelle.

Cette obsession passagère est plus remarquée chez les petits enfants commençant à parler, soit que les noms rappelant les objets leur en rendent l’idée plus nette, et le souvenir ou le désir plus énergique, soit que l’impression elle-même de mots sans signification pour eux tienne leurs cerveaux et leurs organes vocaux en éveil . Un de mes

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parents, à l’âge de quinze mois, frappait incessamment les oreilles du double son a-tenu, représentant pour lui l’idée des bateaux qu’il voyait quelquefois marcher sur la Gironde, et dont il était fou.

Quelques mois après, ce rabâchage s’était augmenté du suivant : « Cote noi, toute vilai, cote blan toute jolie ». Cette cocotte noire et cette cocotte blanche étaient deux poules, qu’il allait voir deux ou trois cents fois par jour dans leur volière, au fond du jardin ; la blanche était fort douce, mais la noire lui becquetait quelquefois les doigts en prenant la nourriture qu’il leur apportait. Les bateaux et les deux poules étaient alors ses préoccupations les plus fortes. Quelques mois plus tard, ayant voyagé en chemin de fer, il parlait tous les jours des locomotives, des wagons, du sifflet, de la fumée : min- fer avait remplacé bateau et cocottes, dans son cerveau et sur ses lèvres.

Une question des plus controversées, et qui intéresse au même degré la psychologie et la pédagogie, c’est de savoir s’il est possible, dès le premier âge, de se former une opinion anticipée sur les facultés intellectuelles du jeune enfant, et particulièrement sur la mémoire entendue au sens de reproduction des idées. Gall, et beaucoup d’autres après lui, ont penché pour l’affirmative. Ce savant considérait des yeux gros et saillants comme les indices d’une mémoire facile (toujours d’une mémoire d’idées). Je crois avoir entendu donner pour indices de la même facilité, et surtout de la ténacité, des sourcils épais ou du moins rapprochés, qui passent aussi pour être les indices d’un caractère jaloux. Je ne sais si l’étude des rapports de la physionomie avec les facultés transmises, fournira les moyens de distinguer, même chez les enfants qui ne parlent pas, les mémoires faibles des bonnes mémoires, et

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partant de corriger, par un exercice méthodique, le défaut naturel d’aptitude ou d’adaptation mémorielle. Il est du moins possible, par l’observation psychologique, de faire, dès les premiers mois de la vie, le départ des aptitudes originelles de la mémoire et des aptitudes acquises sous l’influence des divers milieux, de constater l’union ou le conflit des unes avec les autres, en un mot, la mesure dans laquelle l’exercice et l’éducation modifient la mémoire, dans son ensemble et dans ses adaptations spéciales. Cette science, à peine soupçonnée pour les jeunes enfants qui parlent, sera sans doute faite un jour, même pour ceux qui ne parlent pas encore. Mais la psychologie infantile peut déjà nous donner là-dessus quelques utiles renseignements.

Tout le monde admet maintenant, avec M. Ribot, que la mémoire se résout en mémoires spéciales, inégalement développées. Ces différences sont originelles : elles s’expliquent par la constitution même du cerveau, dont les centres perceptifs sont plus ou moins bien préformés par l’hérédité. Il se peut qu’un seul sens, ou telle attribution de ce sens, par exemple, pour l’ouïe, la mémoire des sons musicaux, se trouve développé à un haut degré, les autres restant dans un état d’infériorité plus ou moins marquée. Le cas normal, pourrait-on dire, c’est un ensemble de mémoires spéciales moyennement développées. Un cas assez fréquent encore, c’est celui d’un petit nombre de bonnes mémoires spéciales tranchant sur un plus grand nombre de spécialités mal constituées. Le cas le plus heureux, et le plus rare, est celui d’une mémoire supérieurement outillée pour une très grande variété de perceptions ou d’idées.

Bien que, chez le jeune enfant, même pendant quelques mois après l’apprentissage de la parole, ce soit la mémoire impressionnelle qui domine, il n’est pas impossible de distinguer, d’après ses gestes, ses goûts, ses tendances les

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plus accusées, la prédominance de telle ou telle variété de mémoire.

L’inégalité des mémoires, dans le même individu, et surtout d’un individu à l’autre, apparaît davantage à mesure que l’enfant se rend plus maître de la langue qu’on lui parle. Voici trois enfants âgés d’un peu moins de trois ans, que j’ai séparément interrogés sur la signification de ces quatre mots : cheval, bouteille, arbre, porte-plume. Leurs réponses, qu’il serait trop long de reproduire ici, ont exprimé des préoccupations ou des personnalités bien différentes. L'un s’attache de préférence à la couleur, pour désigner la plupart de ces quatre objets; un autre à la forme, représentée par quelques détails bien apparents ou par un ensemble plus ou moins précisé ; le troisième, dans ses définitions, recourt plus particulièrement aux qualités d'agrément, de dégustation, d’utilité, d’usage. Sans doute, pour être bien concluantes, ces expériences auraient dû être répétées sur ces mêmes enfants un très grand nombre de fois, dans des circonstances très variées, et porter sur un très grand nombre de vocables compris par eux. Je me suis contenté de les renouveler quatre ou cinq fois seulement, car elles me donnaient chaque fois des résultats à peu près semblables. Il m’a paru évident, d’après les théories courantes1, que, chez le premier enfant, la mémoire visuelle est alimentée surtout par la sensibilité de la rétine et des appareils nerveux s'y rattachant, chez le second, par la sensibilité musculaire de l’œil, tandis que chez le troisième il s’établit très aisément des associations entre les impressions visuelles et des impressions ou inférences d’autre sorte. On pourrait aussi noter le degré d’intensité que ces diverses aptitudes présentent.

Les perceptions et réminiscences auditives appellent des expériences du même genre. Tel enfant retient mieux les

• V. Kibot, Lei mnladiei de la mémoire, cliap. III

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sons et les mots associés à des expériences affectives, tel autre à des expériences et à des émotions esthétiques, tel autre retient avec la plus grande facilité les mots tout simplement. D’autres, absolument bien doués, montrent, avant l’àge de trois ans, un heureux assortiment de la mémoire verbale, de la mémoire verbale-afifective et de la mémoire musicale.

Il est aussi facile de s’assurer, sauf les exceptions extrêmement rares, si l’enfant de deux à trois ans, a ou n’a pas quelqu’une de ces mémoires ^spéciales, celle des visages, des lieux, de l’emplacement, celle des sentiments, des abstractions, des inductions, des déductions, la mémoire historique ou des récits, la mémoire picturale ou délinéatoire, celle des jugements moraux, pratiques, esthétiques, etc., etc.

Rappelons, du reste, en passant, que, quelle que soit la puissance de ces diverses spécialités de la mémoire, le développement graduel des acquisitions mémorielles se fera pour tous à peu près de la même manière. C’est l’ordre suivi par le retour des souvenirs chez une personne guérie d’une amnésie progressive qui s’était produite dans un ordre inverse : la mémoire procède, chez l’enfant, du simple au complexe, du concret à l’abstrait ou au général, de la perception aux inférences, en un mot, des associations perceptives aux associations systématisées. Elle va des actes automatiques aux actes appris et voulus, des sensations affectives aux sentiments composés. Ceci n’est d’ailleurs tout à fait vrai qu’au point de vue de la prédominance, à une période donnée, de l’une ou l’autre de ces diverses espèces d’acquisitions. Il est, en effet, difficile d’admettre que, vivant avec les adultes développés dans toutes leurs facultés, entendant et parlant leur langue adaptée à des idées et à des sentiments développés, l’enfant ne soit pas d’emblée, dans une mesure restreinte mais réelle, un petit homme qui s’élève et se forme de tous les côtés à la fois.

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Parmi les conditions favorables à l’accroissement général ou partiel de la mémoire, nous avons compté, en première ligne : une bonne conformation du cerveau dans tel ou tel centre perceptif, et, par suite, la perfection de tel ou tel organe des sens. Nous devons tenir compte aussi de l’exercice plus ou moins assidu, des expériences plus ou moins souvent renouvelées, en un mot, de la répétition des impressions. Ce sont là autant de causes de développement, pour cette faculté, dans les limites où la contient la plasticité relative du cerveau. Mais la supériorité d’une variété de mémoire implique aussi, comme nous l’avons dit, une certaine puissance d’émotion et d’attention, et, nous pouvons ajouter, de toutes les facultés d’élaboration intellectuelle. Ce sont là, pour les souvenirs, autant d’instruments de fixation et de reproduction. Par contre aussi, tout ce qui contribue à développer la mémoire intellectuelle, ou, dans un sens très large, l’intelligence tout entière, agrandit, en retour, le champ de la suggestion, poûr les données, soit de la perception, soit de l’attention, soit des sentiments. Montrons-le, dans un exemple concret, qui nous montrera la marche parallèle et progressive de tous ces éléments mentaux.

Lili, que nous connaissons déjà, à l’âge de trois ans, a perdu son petit frère. Ne sachant pas ce que c’était que mourir, elle n’y comprenait rien. Elle sentait seulement que quelque chose de sérieux s’était, passé, et qu’elle devait consoler et égayer ses parents. Elle était donc exceptionnellement sage et caressante. L’immobilité du petit cadavre ne l’avait pas frappée, Bébé ayant passé les derniers jours dans son lit, dormant beaucoup. Elle dit, en souriant : « Adieu, Bébé! » lorsque, avant de fermer le petit cercueil, on lui montra Bébé pour la dernière fois. L’enterrement était assez simple pour que Lili pût y prendre part. Elle était sérieuse, voyant ses parents si affligés: mais elle trouvait curieux plutôt que triste tout ce qui arrivait à Bébé,

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Les premiers jours, après le départ de l’enfant, il y avait en elle une espèce de gaité singulière : il semblait qu’elle n’était pas mécontente d’être de nouveau seule à être aimée et caressée. Mais cela ne fut pas de longue durée. Bientôt elle se mit à demander : « Où reste donc Bébé? Est- ce qu’il ne vas pas revenir ? Est-ce que le sable n’entrera pas dans ses yeux ? » Sa mère lui expliquant que Bébé dormait pour toujours sous les roses, elle dit : « Alors je veux un autre Bébé, qui sait marcher, et rire, et dire : dadada ! » Lorsque, douze ou quinze jours après 1 enterrement, sa mère l’invita à porter des roses à Bébé, une lueur de joie se répandit sur sa petite figure, et elle demanda : « Est-ce que nous allons tirer Bébé de son trou ? » Elle aime beaucoup les fleurs, et pour les examiner, et pour les effeuiller ; elle voulut en avoir ; mais sa mère lui dit : « Non, bijou, n’y touche pas ; à toi, je puis donner des bonbons, des jouets; pour Bébé, je ne puis plus rien faire, seulement lui apporter des roses : n’y touche donc pas. » Depuis ce temps, elle a toujours respecté les fleurs destinées à Bébé.

Un jour qu’elle devait aller au cimetière, elle refusait de se laisser mettre en blouse propre. « Mais, Lili, lui dit sa mère, pour aller chez Bébé, il faut que nous soyons mis proprement. » Sans plus faire d’objection, elle se laissa changer de blouse, tout en baisant la main de sa mère.

Quelque temps après, à la promenade, un sanglier était passé non loin d’elle et de ses parents. Elle était tout à fait pleine de cet événement. Sa mère lui raconta que le sanglier vit dans les bois, qu'il y fait des trous pour manger des racines, etc. Alors suivit toute une série de questions : « Avec quoi fait-il un trou ? Que tient-il entre les pattes pour le faire? Peut-il sortir de son trou ?

Trois mois s’étaient écoulés. On avait été à la ville voisine pour se faire faire des photographies. Sous la vérandah de de l’hôtel, un monsieur et une dame entraient avec un

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bébé, qui devait être aussi photographié. C’était un enfant de treize mois, très blond, très frais et dodu, et qui rappelait par là le pauvre bébé mort. Lili, qui d’habitude se montre un peu timide avec les enfants qu’elle connaît peu, se jeta sur cet enfant et l’embrassa. Puis elle courut vers sa mère ; mais dans ses yeux on lisait le bouleversement, moitié gai, moitié triste, de son petit cœur, qu’elle ne pouvait exprimer. Ayant regardé quelques instants sa mère, elle retourna vers l’enfant, qu’elle entoura de soins vraiment tendres. Tout montrait qu’il lui rappelait le petit frère adoré.

Quelque temps après, elle vit dans une image un petit garçon avec des ponpons comme Fred en avait à son petit manteau, qu’elle n’avait pas vu depuis six mois. En montrant les ponpons. elle dit : « Comme Bébé ! »

Lili est une enfant intelligente, calme, réfléchie et douée, d’une manière générale, d’une excellente mémoire : tout cela contribue grandement au développement de sa sensibilité affective et morale.

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