‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 43 sur 65 · L’IMAGINATION · texte numérisé non relu

L’IMAGINATION

tent chez les jeunes enfants, comme chez les jeunes animaux, sont, chez les uns et les autres, des indices certains du travail de l'imagination. Peut-on expliquer autrement que comme un effet de cette puissante faculté, les rêves évidents, ces tressaillements subits, ces cris, ces sanglots, ces sourires, ces mouvements pour saisir ou pour repousser violemment des objets, que l’on observe chez un enfant de trois mois endormi, et qui ressemblent à ceux que la crainte, la douleur, la faim, le désir, la joie, lui font produire avec le plus d’énergie à l’état de veille ? On peut supposer que ces souvenirs d’objets déjà mis en rapport avec lui, lui reviennent aussi pendant l’exercice diurne de ses facultés, mais comme motifs de reconnaissance, d’analogies, de sentiments divers, plutôt que comme images vivement détachées dans l’esprit. Les préoccupations absorbantes de leurs courts moments de veille ne laissent aux enfants, ni autant de temps, ni autant de loisir qu’aux adultes, pour imaginer des souvenirs, pour rêver éveillés. Ainsi un petit enfant de deux mois et demi, tenu par son père depuis dix minutes, tendit brusquement et avec une joie visible les bras à sa mère qui avançait vers lui. Les nombreuses impressions dont son père avait eu le soin de l’occuper pendant l’absence de sa mère, ne lui avaient-elles pas enlevé la facilité de songer à l’absente et de l’imaginer près de lui? Heureusement pour la tranquillité d’esprit de l’enfant et pour sa délicate santé, il est rarement abandonné à luimême, pendant l’état de veille.

J’ai entendu souvent, de ma chambre, des enfants d’ouvriers, que leurs mères avaient forcément laissés seuls pendant une ou deux heures, crier en désespérés dans leurs berceaux : les mots qu’ils font entendre, dès l’âge de neuf, dix ou onze mois, leurs appels déchirants à marna, indiquent la nature des images et des sentiments qui traversaient leur intelligence et désolaient leur cœur, quelques mois auparavant, lorsque, se trouvant dans le même isole-

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

ment, ils n’avaient pas le pouvoir d’exprimer leurs chagrins et leurs colères. Si l’enfant exerce son imagination pendant la veille, tout porte à croire qu’il l’exerce alors moins que pendant le sommeil. C’est ici, selon moi, le moment le plus favorable au travail intellectuel des petits enfants, travail fréquent, travail paisible, et dont l’importance est presque toujours en raison directe du repos apparent des organes extérieurs. C’est alors que ces sensations hallucinatoires, sans objet présent ou déterminé, ces réminiscences intenses, ces associations innombrables, éclairs d’abstraction et de généralisation, ces rapprochements touchant à la comparaison, ces jugements et ces raisonnements aux formes objectives, revivent, sous l’œil plus ou moins ouvert de la conscience, dans les fibres chargées d’impressions récentes du cerveau, où le sang afflue par intervalles rapprochés et réveille à chaque instant la vie mal atteinte par la paralysie du sommeil.

Étudions le passage de l’imagination reproductive à l’imagination productive, qu’on appelle aussi poétique ou créatrice. Dès que les idées ne se représentent plus dans l’ordre où l’intelligence les a perçues, dès qu’il y a quelque chose de changé, ne serait-ce qu’un chaînon supprimé dans une série d’images associées, on peut dire qu’il s’effectue une composition mentale artificielle, une conception du réel modifiée, un produit spontané d’imagination productive. Ces libres combinaisons d’images se construisent d’elles-mêmes chez le jeune enfant, et n’en est-il pas le plus souvent ainsi pour l’adulte, visité par tant d’inspirations inattendues? Le jeune Tiedemann, à l’âge de cinq mois, « devine », dit son père, la sortie en plein air, qui lui cause une si grande joie. Son biographe ne voit là qu’une association d’idées; mais il y a plus que cela : il s’y trouve, mêlée au jugement que suppose le mot devine , tout au moins une conception très vive de quelques-uns des souvenirs rattachés à l’idée de cette sortie, et elle forme

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