L'IMAGINATION
pour l’esprit de l’enfant une série de tableaux réjouissants. Admettons qu’à l’état de veille, cette conception reste quelque temps, ce qui est probable, dans un exact rapport avec la réalité perçue. Il est certain que, pendant le sommeil, la mobilité capricieuse des idées introduira dans ces images de la réalité, des circonstances, des détails, et une disposition de fantaisie. Certains détails s’ajouteront, d’autres disparaîtront; les lieux, les temps, les objets, se transformeront de mille manières imprévues. Les impressions de la réalité deviendront, pour l’enfant endormi, une réalité fictive.
Imaginons nous-mêmes les phénomènes de l’intelligence enfantine pendant ses rêves, en supposant, d’après l’enfant qui parle, ce que l’analogie permet jusqu’à un certain point d’inférer pour l’enfant encore muet.
Le petit enfant vient de dormir un quart d’heure : ce premier sommeil, consacré au repos des organes, a été très profond ; un afflux du sang au cerveau, occasionné par un trouble intérieur, le réveille à demi : la nourrice le berce, et, au bout de deux ou trois minutes, il se rendort. Comme le premier sommeil a déjà quelque peu réparé les pertes de la vie organique, ce nouveau sommeil est plus léger, et plus favorable aux rêves. De vagues sensations, transmises de la périphérie au cerveau, excitent la réviviscence des idées, et le jeu des images s’associant et se dissociant est déjà commencé. 11 a suffi d’une mouche posée sur le visage de l’enfant, d’un mouvement du rideau qui le protège, d’une sensation de contact due à ses langes ou à ses vêtements, d’un trait de lumière qui a effleuré ses paupières closes, d’un bruit de la rue ou de la maison, d’un éternuement de sa nourrice parvenu jusqu’à sa conscience, des sensations musculaires qu’un de ses mouvements automatiques lui aura causées, d’une impression accourue du fond des organes de la vie végétative, enfin de la moindre circonstance étrangère à la vie propre du cer-
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veau, pour réveiller son énergie fonctionnelle, pour faire rêver l’enfant.
Aussitôt sa mémoire lui rappelle un des plus remarquables détails de la journée : par exemple, le banc vert sur lequel sa nourrice s’est assise avec lui, et à cette image toute une série d’images associées : un grand arbre aux branches mouvantes, un beau nuage blanc dans un lambeau de ciel bleu, le gracieux visage d’un petit enfant qui l’a embrassé, lui a fait toucher ses jouets, et a fait mille gestes plaisants auprès de lui; ensuite un chien tacheté de blanc et de brun, qui est venu mettre ses pattes sur la robe de l’enfant et lui lécher le visage ; puis un homme au costume rouge et bleu dont le grand sabre luisait et faisait grand bruit ; puis un homme de même apparence qui a passé près de l’allée en frappant sur un tambour ; un cheval au galop qui n’a pas tardé à passer dans la même direction, et plusieurs hommes habillés de rouge et de bleu avec des bâtons étincelants sur leurs épaules ; enfin une lourde charrette qui heurtait le pavé à grand bruit; et tout aussitôt une femme laide, mais souriante, offrant de beaux gâteaux dans un panier. Nous supposons que tous ces événements saillants, qui ont marqué la sortie au grand air, sont revenus à l’esprit dans l’ordre de succession des impressions réelles. Mais la reproduction de ces souvenirs, l’illusion hypnotique aidant, en a fait un tableau, non pas successif, mais simultané. Ce serait là une notable modification, et n’y en eût-il pas d’autre, que l’imagination aurait apportée dans les souvenirs de la réalité. Pour modifier encore cette association d’idées, il suffit d’une nouvelle excitation apportée de l’extérieur ou survenue à l’intérieur, qui combine dans le cerveau les souvenirs anciens avec les souvenirs récents, qui sépare ce qui était uni , joint ce qui était séparé, et forme des associations d’idées disparates et bizarres, et l’imagination reproductive aura fait place à l’imagination productive.
l’imagination
Si la série conçue dans le rêve était la fidèle imitation des impression réelles, d’où viendraient ces contractions violentes de la face, ces contorsions des membres, ce rire désordonné, ces-poses extatiques, ces cris déchirants, ces tressaillements pénibles à voir, tous ces signes évidents de sensations et d’émotions intenses, puisque les réalités dont le souvenir forme le tissu des rêves n’ont pas toujours excité chez l’enfant de telles manifestations ? II faut qu’il se soit produit dans son cerveau halluciné un changement considérable, qui a atteint les proportions des images et leurs rapports mutuels.
Par exemple, le grand cheval aura pris la place et le rôle du chien caressant : il avancera, en poussant un hennissement terrible, ses gigantesques naseaux, vers le visage de l’enfant ; le gâteau, dont un morceau avait été happé par le chien, sera saisi par les grosses lèvres du cheval, qui s’enfuira emportant la bonne et le petit enfant vers la charrette étourdissante ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’horreur parvienne à son comble, et qu’après de fortes commotions, l’enfant s’éveille en poussant un grand cri . Mais ses yeux à demi ouverts ont aperçu, transfiguré comme dans le rêve, le doux visage de la nourrice, qui le berce et chuchote à son oreille des mots rassurants. Le charme recommence, l’enfant se rendort, et reprend son rêve tissu de joie et de bonheur : le banc vert reparaît, et les petits enfants habillés de blanc, de bleu et de rose, et leurs yeux vifs, et leurs joues satinées, et leurs voix [perlées, sans oublier le joli gâteau donné à l’enfant, et ceci, et cela, au gré de la capricieuse fée qui est l’associasion des idées. Tel est le fonctionnement rudimentaire de l’imagination créatrice.
Les rêves sont les poèmes de l’enfant, qui, même à l’état de veille, est toujours plus ou moins poète. Ah ! les drames étranges, les joyeuses comédies, les étincelantes idylles, les lugubres élégies, les odes palpitantes, qui liantèront dans leur berceau les cervelles des futurs poètes, ipven-.
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tions machinales, dont ils se souviennent peut-être plus tard à leur insu, quand ils croient imaginer des combinaisons d’idées tout artificielles! Pour l’adulte, comme pour le petit enfant endormi, ce qu’on appelle imagination créatrice consiste à séparer, à rapprocher, à tronquér, à amplifier, à rapetisser, à exagérer, à juxtaposer de mille manières, et dansun ordre le plus souvent involontaire, les perceptions, les jugements et les raisonnements antérieurs, pour édifier avec ces matériaux un monde intérieur, tout autre que le monde extérieur, mais cependant fait à son image.
L’exercice de cette faculté se traduit, à l’état de veille, par des manifestations de diverse nature, qu’il serait trop long d’étudier ici1.
Chaque sens a son imagination. Mais les psychologues ont remarqué que le sens de la vue est celui qui fournit naturellement les images les plus nettes et peut-être les plus vives. L’ouïe participe au même privilège. « C’est que l’ouïe et la vue jouent dans notre existence un rôle plus important que le goût et l’odorat : employés incessamment aux besoins les plus divers, ces sens restent rarement inactifs. Ajoutez que les impressions qu’ils perçoivent font vibrer des nerfs plus nombreux, plus fins et plus distincts, et qui se ramifient avec plus d’ordre dans la substance cérébrale1. » Ce sont d’ailleurs leurs images qui dominent dans l’intelligence animale, et dans l’intelligence humaine à l’état de repos, d’inactivité relative de la pensée, comme la rêverie, le sommeil naturel et l’hypnotisme. Dans le somnambulisme provoqué, comme l’a dit M. Richet, a la moelle règne quand le cerveau est devenu impuissant, » et
• Nous parlerons des diverses sortes d’imagination productive ou constructive dans lo chapitre plus spécialement consacré à l’esthétique du petit enfant.
l’imagination
l’un des phénomènes les plus caractéristiques, c’est, avec l’automatisme des mouvements, celui des images. L’enfant est, à l’état ordinaire, ce que le somnambule est par accident : chez l’un et chez l’autre, les centres nerveux sont peu actifs et peu équilibrés ; il n’est pas étonnant que l’imagination de l’enfant obéisse aux excitations du dehors et aux plus vives et aux plus nombreuses, celles de la vue, L’état habituel de l’enfant est celui d’un rêveur éveillé.
M. Galton a fait d’intéressantes recherches sur la représentation mentale des images visuelles. Leur résultat a été d’établir des variétés naturelles de dispositions mentales suivant les races, les sexes et les âges. 11 paraîtrait constaté, sur le témoignage des savants eux-mêmes, « que la représentation visuelle existe à peine pour eux, qu’ils emploient ce mot comme une simple métaphore. Par contre, « en interrogeant des gens du monde, des femmes et des enfants, M. Galton a constaté qu’ils avaient une vue intérieure d’objet bien distincte et « pleine de couleurs. » L’image visuelle est donc très vive chez l’enfant, et d’autant plus vivequ’il est plus jeune. 11 est constaté aussi que la couleur est plus facilement représentée que la forme, surtout chez les enfants, et que cette faculté disparaît plutôt que celle de la forme '. Ce sont là des faits d’une importance capitale pour l’intelligence et la direction des facultés enfantines, étant donné que l’imagination est toujours asso-
1 Nous avons vu que la mémoire, et, par conséquent, l’imagination des couleurs, n’est pas également développée chez tous les enfants. On peut aussi, dès le premier âge, constater des différences individuelles au point de vue de l’imagination des formes. 11 arrive môme assez souvent qu’une très forte imagination des couleurs se trouve développée au détriment de l'imagination des formes, et réciproquement. L’imagination des formes rentre à quelques égards dans celle des rapports, et elle fournit plutôt des idées que des images, des données logiques ou scientifiques plutôt que des données esthétiques. Un enfant de trois ans peut déjà se montrer diffèrent d’un autre, ou lui-môme inégalement doué, à tous ces points de vue.
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associée aux autres phénomènes de la vie psychique, et que chez l’enfant elle les domine et les entraîne.
L’imagination reproduit aussi, et quelquefois avec une grande puissance, les perceptions des sons. Le timbre d’une voix humaine, le bruit d’une voix d’animal, le claquement d’un fouet ou le roulement d’une voiture, le son des cloches, les accords bruyants d’un orchestre, nous poursuivent encore quand tout est rentré dans le silence. Nous nous rappelons les airs que nous avons entendus ; quand nous solfions, nous avons dans l’oreille chacune des notes de la gamme ; un musicien compose de tête, et, quand il accorde son instrument, il en compare les sons à ceux qu’il entend en imagination. Nous entendons aussi mentalement les mots qui expriment nos pensées, en sorte qu’il nous est devenu presque impossible de penser sans mots, phénomène désigné par les philosophes sous le nom de parole intérieure. L’imagination auditive, plus ou moins développée suivant les organisations enfantines, joue un rôle important dans leur évolution intellectuelle, dans le développement de leur intelligence, et un grand aussi dans leur évolution affective, morale et esthétique. Nous aurons occasion de le rappeler.
Tout souvenir implique une image plus ou moins nette et vive, et nous ne pourrions pas reconnaître une saveur, une odeur, si le goût et l’odorat n’avaient pas aussi leur imagination. Il est certain qu’on se représente une saveur et une odeur d’une certaine manière. Si les gourmets peuvent déguster et flairer en imagination, les gourmands jouissent d’avance de leur dîner ; chez tous, la pensée d’un remède amer cause un dégoût réel, et la pensée d’un aliment agréable, suivant l’expression triviale, mais exacte, a fait venir l’eau à la bouche. » Le souvenir des sensations de l’odorat, quoique faible en général, peut être quelquefois assez vif pour que nous nous imaginions les éprouver réellement. j,es délicats jouissent d’avance des parfums d’une rose
l'imagination
qu’ils ont aperçue, ou d’un bouquet de violettes qu’ils se disposent à acheter. Nous avons montré que cette sorte d’imagination se trouve déjà intellectuellement et affectivement active chez quelques enfants du premier âge, puisqu’elle leur fait reconnaître le sein à distance, et refuser celui de certaines personnes.
Il y a certainement aussi une imagination tactile, une imagination musculaire et une imagination thermique. L’imagination du tact est démontrée par l’exemple des aveugles-nés qui se représentent, sans l’aide de la vue, les objets extérieurs, qui lisent des lettres en relief, et qui ont une géométrie tactile, qui se représentent des figures tangibles comme nous des figures visibles1. Ces trois sortes d’imagination, que les observateurs supercifiels confondent toutes en une seule, l’imagination tactile, s’exercercent puissamment dès les premiers jours de la vie. Nous leur avons déjà consacré quelques observations au chapitre des sensations affectives et des perceptions sensibles. Nous nous contenterons de rappeler aux parents et aux éducateurs de l’enfant son extrême impressionnabilité aux diverses impressions dont nous parlons. L’enfant de trois mois distingue déjà les personnes à la manière dont elles le touchent, le palpent, le caressent, le tiennent et le portent. À six mois, il apprécie déjà très imaginativement aussi les petites corrections qu’on lui donne, les personnes par rapport à ces corrections, et les objets instruments de ces corrections. Il est des enfants que la vue d’un médecin qui les a soignés met comme hors d’eux-mêmes. S’il est des enfants peu sensibles, et l’on dirait même insensibles aux coups, le plus grand nombre est à leur égard d’une religieuse et légitime impressionnabilité. Je ne puis m’empêcher de rire en voyant dans mon pays les femmes du peuple terrifier, et quelquefois pour leur
1 Didorot. Lettres sur les aveugles.
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plus grand bien, leurs petits polissons de deux ou trois ans et plus, par ces seules mots : « Qu’ou té péli, » ou a qu’et ba cosé, » formules d’une crudité gasconne qu’il est inutile de traduire en français. Quiconque pourrait douter des puissants effets do l’imagination tactile, n’a qu’à lire les confidences rétrospectives de J. Vallès, qui, déjà presque vieux, n’avait pas encore pardonné à sa mère ses « rossées » d’autrefois1. Heureusement aussi les impressions tactiles et musculaires laissent dans l’imagination enfantine des traces sérieuses. Une grande partie des petites peines et des grands plaisirs de l’enfant vient de là. Nous l’avons dit ailleurs, et nous nous bornons à le rappeler ici 2. J’ajoute qu’on aperçoit même souvent chez le petit enfant, entre quinze mois et quatre ans, une sorte de surexcitation inexplicable d’imagination tactilo-muscluaire : ils ont besoin de se serrer contre les objets, les animaux et les personnes, a Crisponsnous », disait un enfant de deux ans à une personne amie en l’étreignant fortement. Est-ce jeu, surabondance de vie, impulsions inconscientes et désordonnées de l’affectivité?
L’influence du sentiment sur l’imagination et celle de l’imagination sur le sentiment sont des faits si connus, et qui rapprochent si souvent l’adulte de l’enfant, qu’il n’est pas utile d’y insister à l’égard de ce dernier. Les affections, les sentiments, les passions, le désir, la crainte, l’aversion, le plaisir, l’amour, prennent pour lui à chaque instant un corps, s’incarnent dans les personnes et les animaux, s’individualisent dans les êtres inanimés, et se groupent devant ses yeux en images en relief, variées, capricieuses, quelquefois incohérentes, presque toujours fausseset exagérées, souvent terribles ou ravissantes.
A l’âge d’un an, lorsque l’enfant n’est pas encore une in-
Jacqv.cs Yingtras, L’enfant.
1 L’éducation morale dès le berceau, p. 79-95, 2° édition.
l’imagination
telligence parlante, et même lorsqu’il commence à le devenir, les choses se représentent à son esprit, plus que les signes, termes ou gestes qui les expriment. Tout se reproduit pour lui en tableaux détachés ; il pense en images, il mesure la vérité des choses à la vivacité des impressions le plus souvent actuelles, et parfois des impressions remémorées. L’enfant qui déjà parle, et sans doute celui qui ne parle pas encore, grâce à son imagination scénique, qui lui remet sous les yeux les lambeaux saillants de la vie réelle et réveille dans son cœur les sentiments qui s’y rattachèrent, a de fréquents retours sur lui-même, qui influent plus ou moins sur son bonheur, sur sa santé morale, et par suite sur sa santé physique.
Une petite fille de deux ans et demi racontait avec un sérieux de grande personne, une tristesse persuasive et des larmes dans la voix, les actes de brutalité auxquels son père se livrait quelquefois envers sa mère. « Méchant papa, disait-elle, très méchant ! Il fait toujours comme çà à petite mère: il la bouscule, et je pleure. Il est très méchant, oui. »
Un enfant de trois ans et demi aperçoit des pins, en passant, dans un parc. « Les jolis pins! s’écrie-t-il; il y en avait comme ça à Arcachon, sur le bord de la mer. Je suis allé l’année dernière à Arcachon, avec papa et maman. C’est un bien beau souvenir pour moi 1 Je me suis bien amusé, et l’on ne m’a pas beaucoup grondé ! »
Ce qui a frappé tous les observateurs du petit enfant, c’est, avec son aptitude à se rappeler avec émotion ce qu’il a entendu, son impuissance à localiser ses souvenirs dans l’espace et le temps. Ces formes kantiennes de l’entendement sont des catégories bien incomplètes à cette époque d’analyse, d’abstraction et de comparaison rudimentaires. Un enfant de deux ans, qui passait presque tous les jours dans la même rue, pour se rendre au jardin des Tuileries, fut un jour mené par sa bonne au jardin du Luxembourg.
PSYUHOLOF1E UE L'ENFANT
A peine eut-il aperçu les grilles qu’il s’écria : « Cliàdin Tiri ! » Quoique plus particulièrement absorbé par la préoccupation du moment, il a bien une vague idée du passé récent en tant que passé ; mais cette idée a besoin de s’actualiser pour l’intéresser. Il dira : « J’ai fait cela hier », pour un acte du matin. L’avenir, qui n’est pas très prochain, ou qui ne lui paraît pas tel, grâce à la vivacité de ses désirs, n’a guère plus d’influence sur son imagination. Un enfant de deux ans dit à sa mère : « Puisque nous partons demain pour la mer de Royan, et pour aller voir grand’mère, pourquoi ne vas-tu pas t’habiller tout de suite?» Mais, à l’âge de trois ans, ce même enfant, qui se trouvait heureux dans sa résidence de passage, et qui savait qu’on devait la quitter dans huit jours, reculait idéalement le jour du départ, par. une illusion de son imagination intéressée à le voir venir le plus tard possible. Il disait à sa tante : « Nous partons pour Bordeaux dans huit jours, pas demain, non, mais dans bien longtemps. » Arrangeons-nous pour rendre doux et faciles les plaisirs de ce présent, qui est presque tout pour l’enfant ; assurons-lui cette félicité qui coûte si peu, et qui est, d’ailleurs, la condition première de ses progrès en moralité. Enfant heureux, enfant sage.
Rousseau a fait une bien belle page sur ce bonheur dû à l’enfant, qui n’en connaîtra peut-être pas d’autre.
Une des maladies les plus terribles de l’homme, c’est la folie. Or les faits observés nous autorisent à penser que l’enfant, même à l’âge le plus tendre, ne trouve pas plus grâce devant la folie que devant les autres maladies. Tout ce qu’on peut dire c’est qu’elle est relativement peu fréquente dans le premier âge. M. Compayré a relevé chez les auteurs aliénistes un certain nombre d'observations sur
l’imagination
lesquelles nous appelons l’attention de nos lecteurs. Les convulsions peuvent jusqu'à un certain point être considérées comme le premier degré de la folie chez l’enfant, qu’elles aient une cause constitutionnelle ou accidentelle. Elles ont du moins tous les caractères extérieurs, et souvent toutes les conséquences intellectuelles et morales d’une maladie mentale. « Trousseau cite un exemple curieux. Un médecin appelé auprès d’un petit enfant s’avise d’ôter le bonnet du malade : il aperçoit un brin de fil posé sur le crâne, et, cherchant à l’enlever, il attire à lui une longue aiguille profondément enfoncée dans le cerveau. L'aiguille une fois arrachée, les convulsions cessèrent immédiatement, Mais le plus souvent les convulsions relèvent de causes intimes, d’affections cérébrales transmises par l’hérédité. Elles se produisent chez des individus doués d’une susceptibilité nerveuse particulière, qui passe, avec la vie, des ascendants aux descendants, et qui se manifeste tantôt par un phénomène, tantôt par un autre, par un accès convulsif chez l’enfant, par l’épilépsie ou l’hystérie chez l’adulte... «Que l'on veuille bien y regarder avec soin, et l’on ne trouvera peut-être pas une seule famille d’aliénés dans laquelle l’éclampsie n’ait joué un certain rôle. Même dans les familles simplement nerveuses , ne renfermant pas encore d’aliénés dans leur sein, l’apparition de l’éclampsie de l’enfance se manifestant successivement chez plusieurs enfants doit être considérée comme un symptôme de mauvais augure... » Elle est comme le premier signal de l’invasion possible de la folie dans une famille jusque là saine. »
L’hallucination, second degré de la folie, se manifeste rarement chez l’enfant par des caractères indéniables. Du moins si elle existe chez l’enfant de trois mois, ou de six mois, elle peut se confondre aisément pour l’observateur avec les désordres du sentiment surexcité. Cependant on peut citer des cas où l’absorption de substances toxiques a
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jeté le petit enfant dans des états nerveux analogues à l’état hallucinatoire. Le cas a été signalé par le Dr Tlioré.
« Une petite tille de quinze mois avait avalé en l’absence de sa mère un nombre considérable de graines de Datura stramonium. Presque aussitôt, l’enfant entra dans un état d’agitation qui effraya beaucoup ses parents. Le médecin appelé lit les constatations suivantes : « Un grand changement est survenu dans la vision : l’enfant semble privée de vue ; elle ne regarde aucun des objets qui l’entourent et ne fait aucune attention à ceux qui lui plaisaient et qu’elle réclamait habituellement. On lui présente une montre, ses jouets ordinaires : ils n’attirent pas son attention; tandis qu’au contraire elle paraît à la poursuite d’objets imaginaires placés à une certaine distance d’elle, et qu’elle cherche à atteindre en allongeant à chaque instant ses bras et à saisir avec la main. Elle se soulève même en appuyant sur les côtés de son berceau, comme pour s’en rapprocher plus facilement.... Elle agite ses mains dans l’espace, comme à la recherche d’objets qui s’envolent *. »
Voici encore quelques faits qui, bien qu’appartenant à une période un peu plus avancée que celle dont je m’occupe dans ce livre, n’en intéressent pas moins la psychologie infantile.
i C’est la manie, c’est-à-dire l’incohérence et le délire des idées, l’agitation furieuse ou la divagation ti’anquille de la pensée, qni paraît être la forme la plus habituelle de la folie intellectuelle chez les enfants. Sur ce point, la plupart des observateurs sont d’accord. Le D1' Delasiauve2 3, le Dr Le Paulmier dans sa thèse intitulée Désaffections mentales chez les enfants et en particulier de la manie 8, le Dr Morel 4 déclarent que la folie se traduit le
1 Cité parM. Compayré, Rev. phil., décembre 1880.
* Voyez Annales médico-psycliologiques, 1855, I, p. 5-7. Forme maniaque spéciale chez les enfants.
3 La thèse de M. Le Paulmier date de 1856.
1 Voyez Annales médico-psychologiques, 1870, II, p. 260-269.
l’imagination
plus ordinairement chez les enfants par l’excitation maniaque.
« Voici les cas les plus remarquables recueillis par les aliénistes. Nous citerons d’abord l’observation très complète du Dr Châtelain, qui a eu l’occasion d’étudier lui-même une enfant de quatre ans et quelques mois, fille de cultivateurs du Jura. Deux causes surtout, l’une toute physique, la rougeole, l’autre morale, une vive frayeur causée par la vue d’une pompe à incendie, avaient agi sur la faible constitution de l'enfant et déterminé l’état bizarre dont elle souffrait. « Louise, dit le Dr Châtelain, est « drôle », singulière, distraite ; elle répond de travers aux questions qui lui sont adressées... Un jour son père lui dit de lui apporter sa poupée : elle va chercher, mais ne rapporte rien, tout en disant : « La voilà » ; la main et le bras font le geste d’une personne qui donne quelque chose, mais la main est vide... Depuis qu’elle est malade, son caractère a sensiblement changé : elle a complètement perdu la timidité naturelle à son âge : en présence de deux médecins qui lui sont inconnus et qui l’examinent, elle n'éprouve aucune crainte, aucune gène. Si on lui fait une question, elle répond vivement sans aucune hésitation, mais répond à faux. » Et l’observateur rapporte tout au long une conversation qui témoigne du désordre complet des idées, chez une enfant d’ailleurs très intelligente et dont la maladie ne peut être confondue avec l’idiotie.
« L’exemple qui précède nous offre un cas de manie calme, tranquille. Cependant la petite fille en question éprouvait aussi des accès de manie furieuse, manifestés par un besoin perpétuel de mouvement, par des pleurs et par des cris, par des menaces de mort proférées contre ses parents. D’autres fois, l’agitation est le caractère permanent...
« Chez les enfants un peu plus avancés en âge, les cas de folie maniaque deviennent plus fréquents encore. Le Dr Mo-
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rel cite une enfant de cinq ans qui, à la suite d’une émotion de peur, tomba dans un état « de turbulence continuelle et d’exacerbation maniaque » Sous le nom de monopathie furieuse, le Dr Guislain signale une maladie du môme genre chez une petite fille de sept ans : ici le principe du mal était un coup reçu à la tête1 2. Esquirol parle d’une enfant de huit ans qui fut atteinte de manie à la suite d’une fièvre typhoïde. Et comme les causes morales alternent toujours avec les causes physiques dans la génération de la folie, nous trouvons chez Foville l’observation d’un garçon de dix ans devenu maniaque pour avoir fait trop de lectures.
« Ce qui est remarquable, c’est qu’à ces exemples si nombreux de manie enfantine, dont nous pourrions encore prolonger l’énumération, l’observateur ne puisse ajouter un seul cas de monomanie. La fixité des idées folles est tout aussi incompatible avec la manie de l’enfant que la fixité des idées normales et raisonnables. La petite folle observée par le Dr Châtelain changeait sans cesse de pensée, a Ordinairement une idée quelconque la préoccupait exclusivement pendant un jour ou deux, puis s’effaçait pour céder la place à une autre. » La monomanie parait être au premier abord un signe de grande faiblesse intellectuelle, puisqu’alors toutes les idées, tous les sentiments, sont comme annihilés devant une seule pensée, devenue souveraine maîtresse de la conscience. Et cependant, si l’on y réfléchit, la monomanie suppose une certaine force de l’intelligence, une certaine puissance de concentration, puisqu’elle est un délire tout à fait systématisé. L’enfant, avec la mobilité et l’inconsistance de ses idées, avec ses impressions flottantes et encore mal établies, peut facilement délirer, c’est-à-dire, passer d’une idée à une autre
1 Morel, op. cit., p. 102.
* Dictionnaire de médecine, 1829.
l’imagination
sans suite et sans raison : mais on comprend qu’il n’ait pas la force nécessaire pour grouper d’une manière permanente toutes ses facultés autour d’une seule conception folle. Voilà pourquoi sans doute le désordre intellectuel se manifeste chez lui par la succession rapide et incohérente, par la fuite incessante des idées, courant éperdues les unes après les autres, plutôt que par la concentration obstinée de toutes les forces de l’esprit dans une même direction L »
Ce qui peut quelquefois nous tromper sur les manifestations de la vraie folie chez l'enfant, c’est la vivacité, l’impulsivité, l’exubérance et lTndépendance propres à son âge. Nous serions, il est vrai, quelquefois bien mal venus à prendre la vive et pétulante humeur de ces irréguliers, qui se rangeront, hélas 1 beaucoup trop tôt, pour des signes quelconques de perturbation mentale. Il n’en est pas moins vrai qu’on peut retrouver dans l’enfant, comme une image affaiblie de la folie de l’homme à tous les âges. L’observation réclame ici les précautions les plus délicates. Le somnambule n’est pas un fou, mais il se comporte comme un halluciné impulsif ou automatique. De même l’enfant, dans bien des cas, et il n’est pas sans intérêt de les comparer sous ce rapport l’un à l’autre. *
Une des formes les plus curieuses de l’imagination, c’est l’automatisme. C’est un des phénomènes les plus importants du somnambulisme, et qui doit nous aider à comprendre ce qui se passe dans l’imagination de l’enfant. « Si l’on prie un sujet endormi de dire à quoi il pense, il répondra toujours qu’il ne pense à rien et qu’il n’a pas d’idées. 11 faut prendre cette réponse au pied de la lettre. Un somnambule ne pense à rien. Son intelligence est vide ; c’est l’obscurité absolue. Cette inertie psychique se mani-
1 Ces remarques s’accordent avec celles que j’ai exposées au clia pitre de la Mémoire .
psychologie de l'enfant
feste par l’inertie complète de la physionomie et des mouvements volontaires. Mais que l’on vienne au milieu de cette obscurité profonde à présenter une image ou une idée, aussitôt cette idée deviendra prépondérante et occupera l’imagination tout entière > Ainsi dans l’enfant, l’inertie psychique relative explique la vivacité des impressions, leur objectivité réelle, leur obsession passagère : ils sont comme à la merci des impressions occurrentes, surtout de celles qui font la plus intense image. Tout ce qu’ils voient, ils le croient tel qu’ils le voient. Tout ce dont on leur parle, ils le voient. Toutes les idées qu’on leur suggère, leur apparaissent sous des formes sensibles, ils se mettent aussitôt à les exécuter ou à les imiter. C’est ce qui explique la puissante influence de l’exemple sur ces frêles esprits, et aussi la toute-puissante contagion des sentiments exprimés par des paroles et par des gestes. Comme le magnétisé est soumis au magnétiseur, mais à un degré moindre, et sans continuité complète, l’enfant est soumis, physiquement, intellectuellement et moralement, à la suggestion des êtres et des personnes accoutumés. C’est un véritable automate, qui, pour la plupart des cas, obéit consciemment ou inconsciemment, avec une docilité plus ou moins entière, à la tyrannique influence des images apparues, suscitées ou imposées. Par exemple, les faits contenus dans la page que je vais transcrire nous montrent un sujet hypnotisé que l’automatisme dont nous parlons rend, par certains côtés, l’égal d’un jeune enfant.
« Je dis à V... : « Caresse ce chien. » Aussitôt elle va le caresser. Si le chien cherche à se dérober à cette étreinte, V... court après lui, le suit dans tous ses détours; s’il sort de la pièce, elle essaye de le rejoindre. Si l’on met un fauteuil ou un banc pour l’empêcher de passer, elle renverse cet obstacle, ou, si elle n’y réussit pas, s’en irrite et le re-
1 Cl». Richet. Revue philosophique, octobre 1880, p. 365.
l’imagitation
pousse avec colère. Mais, à un signe, elle s’arrête, encore toute tremblante de colère et d’indignation. Je peux lui donner un objet quelconque, un crayon par exemple, en lui défendant de le laisser prendre à qui que ce soit. Que si alors un des assistants veut s’en emparer, elle fera une résistance désespérée, courant à travers la chambre, se débattant, mordant, donnant des coups de pied, dans un état d’indignation et de fureur dont on ne saurait avoir une idée si l'on n’a pas assisté à de pareilles scènes. Les magnétiseurs de profession se plaisent à montrer au public de pareilles scènes, et les sceptiques s’imaginent qu’elles sont simulées. Certes elles, pourraient l’être, car il n’y a là aucun phénomène qu’il soit impossible de simuler. Cela n’est pas feint cependant, et rien n’est plus réel que cette subordination de toutes les forces intellectuelles à un ordre exprimé verbalement. Il semble que le sujet endormi n’ait d’autre souci que de se conformer à l’indication reçue. Une idée a ébranlé son intelligence, et cette idée est devenue souveraine dominatrice. Le reste n’est plus rien. Tout
est sombre à côté de cette idée unique, lumineuse. Aussi tout ce qui peut entraver l’exécution est rejeté et repoussé avec colère L » Il y a dans l’enfant le plus sain beaucoup d’états analogues à ceux qui viennent d’être décrits. Ceux chez lesquels ces états dominent, surtout après la quatrième année, sont à surveiller : ce sont peut-être des héréditaires, et, à coup sûr, des malades.