SOI
Outre ce phénomène de rabâchage familier que j’ai expliqué chez le petit enfant par l’obsession de certaines idées ou de certains sons, on remarque, même chez les plus intelligents, la manie de bredouiller des syllabes sans signification, assemblées au hasard. Ainsi, une petite fille de deux ans et deux mois, répète du matin au soir, depuis quinze jours, toro toro, toro toro, ou bien rapapi, rapapi, rapapi, ce qui constitue pour elle un rhythme monotone, qui lui fait grand plaisir. Un autre enfant, qui a bientôt trois ans, a de ces refrains parlés ou criés, dont il se sert même quelquefois, par plaisanterie, pour répondre quand on lui parle, malgré les efforts que ses parents font pour corriger chez lui ce travers. 11 rabâcha pendant trois mois ces trois syllabes articulées d’une voix très sonore, dont personne ne comprenait le sens, et qui n’en avaient plus aucun pour lui : tabillé, tabillé, tabillé. Son père me fit part des craintes que lui inspirait cette persistante habitude : « Je ne sais si je me trompe, me dit-il, mais je suis moins satisfait de son intelligence. 11 paraissait autrefois devoir être observateur et réfléchi : ce n’était peut-être qu’une lueur passagère et trompeuse. Je le trouve maintenant étourdi, dépourvu d’attention, peu porté à suivre une idée; je me prends à craindre parfois qu’il ne soit plus tard qu’un cerveau sans consistance, ce qui serait pour moi la plus pénible des choses. Puissé-je me tromper dans mes appréhensions t » Je n’eus pas de peine à rassurer le père en lui donnant de la manie rabâcheuse de son enfant cette explication, qui lui parut plausible. La faiblesse des organes intellectuels surmenés à l’époque des premiers essais du langage, fait que l’enfant se repose et se complaît dans ce gazouillis machinal, et sans signification, qu’il n’a pas de peine à produire, qui n'est pour son cerveau d’aucune excitation fatigante, et qui, d’ailleurs, charme et étourdit agréablement ses oreilles. Ainsi les sauvages font retentir, durant plusieurs heures, une mélopée monotone, dont le
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rythme facile les distrait de tout souci, et permet même à leur imagination de divaguer agréablement. C’est sans doute pour une raison semblable que les paysans rêveurs et paresseux du midi de l’Europe, en gardant leurs troupeaux ou travaillant dans leurs champs, recommencent, soit une chanson, soit un couplet, soit un refrain, des centaines de fois pendant un après-midi. Cela est pour eux habituel, agréable et facile : triple raison pour qu’ils s'en régalent. Ce rabâchage insignifiant, lorsqu’il n’absorbe pas tout leur temps, n’a donc rien qui doive inquiéter chez les petits enfants. 11 les distrait et les repose des fatigues du cerveau.
On voit partout que l’enfant est constant à saisir le superficiel des choses mieux que le fond même, le simple mieux que le compliqué, le facile que le difficile. Aussi le voyons-nous plus apte à imiter le ton émotionnel, l’accent et l’inflexion sonore que le mot lui-même et surtout que les réunions de mots. Nous voyons aussi que son attention et ses moyens portent principalement sur les désinences et les syllabes accentuées. « Faute de pouvoir prononcer luimême une phrase qu’il vient d’entendre, il en reproduira du moins l’accent, qui en est comme la musique. On veut l’habituer à remercier pour quelque don qu’il a reçu : ne pouvant répéter la phrase de remerciement qu’on lui enseigne, il la chante sans les paroles, ou tout au moins sans les consonnes, et le plus souvent, sur une seule voyelle. »
Les philologues qui ont observé l’enfant signalent dans le langage enfantin une foule de procédés analogiquesqu’ils rapportent volontiers aux lois générales qui ont présidé à l’organisation des langues. Sur l’extension de plus en plus généralisée des mots appris, sur la logique puérile en désaccord avec l’usage et la grammaire ; sur le débuts de l’enfant dans l’art déformer des phrases sansl’emploi du verbe être , par le simple rapprochement d’un nom, d’un pronom ou d’un attribut ; sur cette logique inflexible de l’analogie qui lui fait confondre la chose, la personne et l’action dans
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son esprit, en sorte qu’il les représente bientôt par des appellations uniformes et générales, qu’il forme tantôt des substantifs avec des verbes, tantôt des verbes avec des substantifs, pour la commodité de l’expression et selon la pauvreté des moyens dont il dispose ; sur l’incohérence et l’indétermination des notions de temps et de mode, de nombre et de personne, qui font qu’il emploie d’abord tous les verbes à l’inlinitif, et ensuite qu’il les met en vertu de l’analogie, et pour son usage, aux temps et aux personnes employés par ceux qui lui parlent, c’est-à-dire prenant la seconde personne pour la première, ou la première pour la seconde ; sur tous ces cas de développements progressifs, parallèles, souvent contradictoires en apparence, de la logique et de la dialectique enfantines, nos lecteurstrouveront une ample moisson d’observations du plus grand prix dans les ouvrages des savants dont nous parlons .
Très neuves et très intéressantes sont aussi les observations de Preyer sur les rapprochements à faire entre les imperfections de la parole chez l’enfant et ses divers troubles pathologiques chez l’adulte. « L’enfant normal qui ne parle qu’imparfaitement, dit-il, ressemble un peu à l’adulte malade, qui, pour une raison quelconque, n’est plus le maître de la parole. » Quand le centre de diction est encore mal développé, le même phénomène a lieu que lorsque les processus sensitivo-moteurs de la diction sont atteints. L’enfant, comme le malade frappé d’acataphasie, exprimera toute une phrase par uni mot : « chaud » au lieu de : « le lait est trop chaud pour le boire ; * il dira t « homme » pour: « il est venu un (homme) étranger ». Déjà quelque peu familiarisé avec la langue, il pourra défigurer sa parole, par suite d’un développement imparfait de l'intelligence, comme les déments le font, mus par une singulière fantaisie. Par exemple, la logorrhée (flux de paroles), la dysphrasie des mélancoliques (peine à parler), la dysphrasie des maniaques, des déments, des im-
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béciles et des idiots, Vécholalie (parole réflexe imitative),* la palimphrasie (incessante répétition de mots dépourvus de sens), la bradyphrasie (lenteur excessive de parole), la paraphrasie (mélange de plusieurs ordres d’idées) etc,, se retrouvent, à l’état normal et transitoire, chez les enfants sains d’esprit. De môme aussi que certains malades ont perdu la faculté de comprendre les mines et les gestes, les enfants ne possédentpas d’abord la faculté delescomprendre asémie perceptive) ; ou bien ils peuvent être hors d’état d’exprimer leurs désirs, parce qu’ils ne possèdent pas la coordination nécessaire des mines et des gestes correspondants (asémie mimique). Entin le langage affectif, non soumis au contrôle de la volonté, qui peut survivre, alors que le langage a disparu, n’est pas encore soumis à l’inhibition volontaire chez l’enfant qui ne parle pas encore. 1
1 Preyer, loc. eit., chap. XVIII.