LA PERSONNALITÉ
dans ses émotions et dans ses actes. La notion abstraite de personnalité n’est pas dans l’esprit de l’enfant.
En effet, croit-on que l’animal n’ait pas une idée tout aussi distincte que nous de sa personnalité ? J’ai une chatte qui répond au nom de Mimi, qu’elle sait bien ne désigner qu’elle ; non-seulement elle accourt, quand on l’appelle par ce nom ; mais si ce mot vient sur les lèvres en sa présence, elle redresse les deux oreilles, et regarde dans les yeux d’une façon très significative : bien plus, quoiqu’on ne l’appelle ou ne la caresse jamais en lui donnant le nom de mère, si l’on vient à dire : la mère, on s aperçoit qu’elle a appris, on ne saurait dire comment, que cet autre mot est le qualificatif de son individualité. J ai eu autrefois une autre chatte, qui avait appris que lorsque quelque membre de la famille parlait d achat ou de chatte, il s’agissait d’elle ou de quelqu’un des siens, mais plus spécialement d’elle : ses regards et ses attitudes indiquaient très-clairement que ce mot avait pour elle cette signification, qui tendait à devenir spécifique par l’usage que nous faisions de ce mot, mais que le sentiment de cette personnalité tendait, par contre, à faire revenir à l’expression propre de sa personnalité seule.
Nous ne pensons pas faire injure à l’homme enfant, en ne lui reconnaissant, malgré ses prédispositions intellectuelles, et des impressions éducatives incontestablement supérieures, qu’une notion de personnalité etune puissance de réflexion sur ses états et ses opérations analogues à celles que l’on doit supposer exister chez les animaux supérieurs, mais inférieure à celle des animaux adultes et expérimentés.
La personnalité est si puissante chez le petit enfant, quelle est toujours sur le point de s’exagérer. Elle va chez lui jusqu’à l’égoïsme, la suffisance et même le pédantisme, quoique avec des retours subits de sympathie, de tendresse de crédulité, de pusillanimité, de défiance de soi-mème.
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C’est de cette personnalité, ilattée ou contrariée dans ses tendances propres, que naît le sens moral, ou que ce qu’il a d’héréditaire tire la matière de son développement.
La notion tout objective du bien et du mal, germe intellectuel du sens moral, ne peut guère se constater avant l’âge de six ou sept mois. J’ai vu un enfant de sept mois auquel sa mère avait appris en le grondant et en le secouant fortement qu’il ne devait pas pleurer, soit pour être levé, soit pour être tenu sur les bras, quand on refusait de satisfaire immédiatement à ses désirs, exprimés par des gestes ou désarticulations à demi significatives. Mais à cet âge, et même un peu plus tard, combien voit-on d’enfants qui, plus on veut exiger d’eux qu’ils se taisent, moins ils obéissent : de petites contrariétés aboutissent ainsi fréquemment à de grandes scènes de colère, de trépignements, de larmes, de cris, de sanglots, d’intonations quasi-menaçantes. Un enfant de dix mois, et beaucoup d’enfants bien dressés en sont là avant cette époque, savait très bien se faire comprendre quant il craignait de commettre une malpropreté dans son berceau ; je dis commettre, car on lui avait appris que c’était mauvais, en lui disant : « Hou ! pas beau, fanfan ! hou ! vilain ! K... K !.. » et en le mettant immédiatement sur le vase, avec des gestes et des sifflements appropriés à ce qu’on voulait obtenir de lui. Il savait aussi, quand il désirait qu’on lui donnât une chose, ou qu’on l’apportât vers cette chose, qu’il était mauvais, c’est-à-dire répréhensible de s’obstiner à la vouloir, en cas de refus, et surtout à pleuîerpour l’obtenir. Gomme il avait l’habitude d’écorcher la figure de ceux qui le prenaient sur les bras, moitié jouant, moitié peut-être par méchanceté inconsciente, on lui avait aussi appris à la longue à obéir sur ce point. C’est là le germe sensible du sens moral.
LE SF^S MORAL
La première ébauche du sens moral apparaît clans le petit enfant, dès qu’il comprend la la signification de certaines intonations de voix, de certaines attitudes, d’un certain air de physionomie, ayant pour but de le réprimander quand il a fait, ou de l'avertir, quand il est sur le point de faire certains actes qui déplaisent. C’est de cette sanction pénale et rémunératrice que se dégage peu à peu la distinction claire du bien et du mal concret. Dès qu il obéit parcrainte ou par habitude, l’enfant entre en possession du sens moral ; dès qu’il obéit pour être récompensé, loué ou pour faire plaisir, il le possède un peu plus.
Le sens moral, sous sa forme objective, est bien incomplet encore chez les petits enfants, même pris entre deux et quatre ans. Ils ont cependant une idée déjà bien avancée du permis et du défendu, de ce qu il faut et de ce qu’il ne faut pas, en ce qui concerne leurs habitudes physiques et morales. Dans leurs souvenirs, en l’absence de leurs parents, la loi morale est incarnée dans leur père, et surtout dans leur mère. Nous avions, l’été dernier, dans notre famille, un petit neveu qu’on nous avait confié pour deux mois. Tout d’abord il fut très réservé, très-sage, comme s’il se tenait sur la défensive, ou comme s’il observait son monde. 11 se conduisait fort bien à table, demandait avec politesse, attendait même souvent qu’on lui offrît, et, quand il avait assez mangé, disait : «J’ai fini. » — Mais, à la fin du repas, excité par les cajoleries qu’on lui avait faites, et par certaines gâteries, dont nous n’avions pas conscience, mais qu'il avait parfaitement distinguées, il se mit à dire : « Chez moi, quand j’ai mangé, maman ne me laisse pas à table. » On s’empressa d’obtempérer à son désir, qu’on croyait très-légitime. On se mit à jouer avec lui, et il s’amusa bien pendant une demi-heure. Enfin, il se mit tout à coup à pleurer, et dit : * Ma mère me couche quand je pleure. » On le porta dans la chambre à coucher, et on se mit en train de le déshabiller. Là, Il se mit tout à coup à
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pleurer et à gesticuler d'un air désespéré ; il parlait de sa mère, et l’on pensa qu’il regrettaltsa mère ; mais il se hâta de dire : « Maman fait ceci,etcela, quand elle me couche»; et une foule de prescriptions, relatives à son coucher, et qu’il regardait comme autant d’obligations à remplir à son égard. Ainsi ce que l’on fait ordinairement autour de lui, c’était pour lui ce qui devait être fait. Il en était de même pour ses propres actions. 11 nous disait : « C’est bien vilain de mentir, ou de désobéir ; cela fait delà peine à maman, cela la fait pleurer. »
Le bien, c’est donc, pour le jeune enfant comme pour l’animal, ce qui est permis, et le mal ce qui ne l’est pas. De là vient une fréquente incertitude, pour les actes nou veaux ou se présentant dans des circonstances encore inconnues. Au bout de quelques jours, les bonnes habitudes de l’enfant se modifièrent suivant ses impressions nouvelles, et suivant le caractère des personnes qui l’entouraient. 11 avait tout d’abord un très grand respect pour moi, qui l’avais amené, et qui lui rappelais sans doute son père, plus craint que sa mère. Il me regardait dans les yeux, avant de faire quelque chose de répréhensible : il se montrait plus coulant et moins circonspect avec d’autres personnes de ma famille qui lui en imposaient moins. Il prit quelques habitudes contraires à celles qu’il avait contractées chez lui, il désobéit quelquefois, il s’habitua peu à peu à commander par ses larmes ou ses cris. Je me vis dès lors forcé de mettre une variante à un des principes de ma pédagogie enfantine, qui est de détourner autant que possible l’attention des enfants de leurs désirs illégitimes ou de leurs douleurs sans cause sérieuse, de les réprimander le moins possible, et seulement dans les cas extrêmes. Je me vis obligé de hausser souvent la voix, et de faire un geste qu’il reconnaissait pour un geste redouté de son père, mais que je n’allai pas jusqu’à faire suivre d’effet. Les observations qui précèdent montrent que la morale apprise du pe-
LÈ SENS MORAL
tit enfant, même âgé de trois ans, est un édifice bâti à grand frais de labeur, de patience et de prudence, et qui peut, les circonstances et le milieu changeant, s’écrouler en quelques semaines.
Le sens moral est donc l’une des facultés héréditaires les plus susceptibles d’être modifiées par les impressions du milieu ambiant. Ce n’est pas en vain que l’on fait appel à cet instinct social, à cet impressionnabilité individuelle, à cette sympathie, à ce désir inné de plaire, qui jouent un rôle essentiel dans la culture des jeunes facultés morales. Une petite fille de quatorze mois était fort affligée quand sa mère lui disait : « Je suis fâchée, bébé. » Mais elle restait insensible à la plupart des gronderies de son père, qu’elle avait l’habitude d’entendre crier et menacer. A l’âge de deux ans et cinq mois, lorsque le fils de Tiedemann croyait avoir fait quelque chose de bien, il s’écriait : « Le monde dira : c’est un bon petit garçon ! » Lorsqu’il était méchant, si on lui disait : « Le voisin le voit, » il cessait aussitôt. Il est des délicatesse de sensibilité innées dans l’enfant, qui ne sont jamais excitées en vain par les bons éducateurs, et qui, même chez les enfants les moins bien doués sous ce rapport, sont les meilleurs auxiliaires, et les plus utiles équivalents des moyens coercitifs. Je voyais passer hier dans la rue une mère qui revenait de faire des emplettes avec une petite fille, d’environ trois ans. L’enfant marchait à deux pas de sa mère, la précédant, et se retournant très souvent de son côté, pour obtenir un regard ou un geste approbatif : c'est que la petite fille avait été chargée d’une besogne quelle jugeait bien sérieuse, et pour la bonne exécution de laquelle elle se croyait bien méritante ; elle portait sur le plat de ses deux mains un paquet fort large, mais fort mince et fort léger, qu’elle devait considérer comme excessivement grand, en comparaison de sa petite taille ; et le porter sans broncher, sans le laisser tomber, lui paraissait une grande prouesse. Elle faisait tout cela
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pour faire plaisir à sa mère, pour se faire admirer, louer, pour s’admirer elle-même dans ce déploiement de sa force et de son adresse. L’obéissance passive et la crainte d’un châtiment ou d’une réprimande auraient eu de la peine à obtenir un tel résultat, si facilement et si sûrement obtenu par un appel fait aux sentiments bienveillants et généreux de notre nature.
Le sentiment de la justice se manifeste quelquefois trèsénergiquement dans le petit enfant, surtout à l’époque où il est capable d’exprimer assez nettement ce qu’il sent. La première fois qu’un enfant, maintenant âgé de quatre ans, fit un mensonge réfléchi, sa mère crut devoir le punir. Elle lui dit qu’il allait être enfermé dans, la cave, elle lui fit descendre avec elle l’escalier qui y menait. Chemin faisant, l’enfant, dont l’imagination était frappée de l’importance qu’on attachait à sa faute, et qui se croyait grandement coupable, dit à sa mère : « Mais, maman, je ne suis peut-être pas assez puni pour une si grande faute ? » Quelquesmois après, il avait été envoyé chez sagrand’mère, où il faisait le maître et même le despote. Un jour qu’il avait commis je ne sais qu’elle espièglerie jugée grave, sa grand’mère l’enferma dans une chambre noire, tout à côt<f de la cuisine. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que, malgré sa dureté d'oreille, la bonne dame entendit des cris de paon. Elle se hâta d’aller ouvrir la porte de la prison, et l’enfant se précipita au dehors, tout en larmes, et la figure contractée tout à la fois par la frayeur et la colère. Comme il ne craignait qu a demi sa grand’mère, beaucoup trop faible à son égard, il ne lui croyait pas le droit de le punir si sévèrement, et il protestait ainsi contre ce qu'il considérait comme une injustice : « Oh! méchante, bonne maman, tu es bien méchante! J’avais dit que je n'y reviendrais plus, et, tu m’as enfermé là-dedans ! Tu voulais donc me faire manger par les rats ! Ils m’auraient d’abord mangé les pieds, et je serais mort. Maman aurait eu bien de la
LE SENS MORAL
peine : elle ne serait plus revenue ici, ni mon père non plus. Je le lui dirai. »
Remarquons cependant que l’enfant n’applique d’abord l’idée de justice aux actes d’autrui que d’après la nature des sentiments que ces actes lui font éprouver. Il s’irrite de voir qu’on lui prend ses jouets, et c’est à force d’avoir connu ce déplaisir, et aussi d’avoir entendu dire qu’il est vilain de prendre aux autres ce qu’ils ne vous donnent pas, qu’il finit par concevoir l’idée d’abord concrète, et puis assez générale d’appropriation illicite. De même, lorsqu’on punit un de ses frères, il viendra vous raconter en détail la nature du châtiment, la faute qui l’a occasionné, surtout la manière dont le coupable l’a supporté, et il ne manquera pas de qualifier par quelque épithète générale l’acte puni : tout cela, parce qu’il en a commis de tels, et subi conséquemment des punitions semblables. Du reste, l’enfant hait l’injustice, mais surtout à lui faite, ou supposée faite, et qui n’est pour lui qu’un désaccord entre la manière accidentelle et la manière habituelle dont on le traite. 11 est passionné aussi pour l’égalité, mais quand elle flatte ses caprices, ses goûts, ses penchants dominants. Quand l’inégalité s’exerce au détriment d’un autre, même de ses parents et de ses amis, s’il y trouve un avantage actuel, il ne la sent pas.
Il en est ainsi pour toutes autres habitudes morales, et il en est ainsi pour le sens moral, qui n’est la plupart du temps, pour l’enfant comme pour l’adulte, que la théorie de ses actes. Déjà, avant l’âge de trois ans, la nécessité de généraliser inhérente à tout intelligence porte l’enfant à mettre d’accord ses pensées et ses actes. « Cette loi psychologique ne devrait jamais être perdue de vue, tant elle est de grande conséquence : tous nos penchants innés ou acquis, bons ou mauvais, toutes nos habitudes, par conséquent de quelque manière que nous les ayons contractées, tendent non-seulement à déterminer en fait, et comme mo-
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biles actuels, notre conduite, mais aussi à se changer en motifs pour la volonté réfléchie, c’est-à-dire à se faire prendre pour des raisons dans la délibération même, à suggérer du moins des sophismes dejustification, dontle jugement corrompu finit par être dupe presque de bonne foi ». » Les actes entraînent les pensées, et les pensées les actes. Or l’intérêt, l’amour propre, la passion, ont leur bonne part dans les meilleures déterminations de l’enfant. Il cherche à motiver ses actes, même quand on ne le lui demande pas. « J’ai fait ceci, parce que... » cette formule revient à chaque instant sur ses lèvres. 11 cherche nos louanges pour une foule d’actes insignifiants qu'il juge méritoires. Il imagine des motifs quelquefois invraisemblables aux actions des autres, qu’il juge d’après les siennes ; surtout il imagine des raisons spécieuses pour expliquer ses actes les plus blâmables. Ce qui est vrai des habitudes l’est donc aussi du sens moral : si d’un côté ils tendent au désintéressement, ils sont toujours « inséressés par quelque côté 1 2. »
Si l’on veut donc comprendre la signification des actes d’un petit enfant, et diriger sa volonté dans un sens utile et progressif, on doit bien être persuadé que toutes les tendances, quelles qu'elles soient, sortent de l’égoïsme pour y rentrer. 11 faut surtout se garder d’attribuer au sens moral, chez l’enfant encore moins que chez l'adulte, une valeur actuelle de détermination qu'il n'a pas. Si l’homme est loin de vouloir ce qu’il veut, à plus forte raison est-il loin de vouloir ce dont il a l'idée, même très nette.
Le sens moral fournit simplement à la volonté plus ou moins consciente des motifs plus ou moins puissants suivant les individus, les lieux, les temps, les situations. L’é-
1 H. Marion, La solidarité morale, p. 189.
* V. M. Guyau, La morale d’Èpicure, p. 220.
LE SENS MORAL
ducateur psychologue doit bien plus se préoccuper des habitudes que l’enfant peut prendre, et de sa volonté, qui se développe, elle aussi, par un exercice habituel, que du développement de sa conscience morale. Celle-ci est la fleur, que suivront des fruits, mais celles-là sont les racines et les branches.
Le développement de l’intelligence et de la réflexion précise et étend la distinction primitive du bien et du mal. La soumission à l’autorité, personnification de la raison pratique, la docilité s’accroît aussi avec l’expérience et la réflexion. Avec la tendance à la réflexion, s’accroissent aussi peu à peu, la sympathie, l’amour de la louange, l’amour-propre, la force de l’exemple, la crainte du reproche, le désir de n’ètre pas grondé, de [faire plaisir aux siens. Ainsi se constitue cet état dans lequel la réflexion domine la tendance contraire et rend possible le gouvernement de soi-même. De tous ces éléments divers se forme peu à peu la conscience morale, ce qui veut dire que le bon vouloir et le sentiment moral se surajoutent au premier acquis des habitudes morales. L’enfant a pu être dressé plus ou moins facilement, plus ou moins complètement, selon les aptitudes innées de son caractère ; maintenant il est encore incapable de se conduire par lui-même, mais il a un vague sentiment de sa liberté si étroite, et il peut collaborer à la direction de sa petite personnalité.
Quoi de plus touchant que ces exemples de retour sur soi-même avec la défiance bien justifiée de ses forces, et la peine morale du meliora video , détériora sequor, dans de petits enfants à peine âgés de deux ans ! A l’àge encore tout d’impulsivité, la fille de L. Ferri ', priée par sa mère d’être bonne, lui .fit plus d’une fois cette réponse
1 Osservazioni sopra una bambina, dans la Filosofia delle scuole italiane, octobre 1881
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singulière, qui indiquait un retour sur soi-même avecconscience de sa faiblesse : « Je sens que je ne puis être bonne. * Mais vers l’âge de cinq ans, et le père aurait pu observer plus tôt des faits analogues, ayant été louée par sa mère: « Demain, dit-elle, je voudrais te rendre encore plus contente. Je voudrais toujours être bonne. Mais, dismoi, pourquoi ne puis-je pas être toujours bonne ? » Il ne faut pas croire que, même â cinq ans, l’enfant le mieux doué, le mieux appris, se maintienne toujours dans cette sphère relativement élevée du sentiment moral. Même beaucoup plus tard, l’enfant retombera souvent au-dessous de ce qu’il put être ou paraître vers l’âge de trois ans, ou de deux ans. L’important est qu’à un âge aussi tendre, on puisse éveiller par intervalles la lumière toujours si vacillante de la raison morale.
Nous voici déjà en marche vers l’acquisition de ce sens moral de réflexion, àla formation complète duquel concourent toutes les facultés de l’être humain. On peut l’appeler, une fois formé, l’intuition morale, avec M. Buisson, qui a indiqué la vraie méthode à suivre pour son premier développement. « L’intuition morale, dit ce maître éminent, c’est la prise de possession à la fois par l’esprit, par le cœur et par la conscience, de ces vérités indémontrables et indubitables qui sont comme les principes régulateurs de notre conduite. 11 y a une intuition du bien et du beau, comme il y a une intuition du vrai ; seulement elle est plus délicate encore, plus irréductible à des procédés démonstratifs, plus résistante à l'analyse, plus fugitive et plus inexplicable, parce qu’elle se complique d’éléments étrangers à l’intelligence proprement dite, parce qu’il s’y mêle des émotions, des sentiments, des influences de l’imagination, des mouvements du cœur '. »
1 Buisson, Dictionnaire de jièdagogie, article Intuition.