‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 64 sur 65 · PERSONNALITÉ. — SENS MORAL · texte numérisé non relu

PERSONNALITÉ. — SENS MORAL

L’idée du moi est, pour les psychologues, comme pour les pysiologistes, une idée toujours fort obscure. Elle est cependant très distincte pour chaque homme. L’animal, l’enfant, apprennent vite à ne pas se confondre avec les autres êtres qui les entourent. Cette notion n’est, du reste, que le dévelopement progressif de ce sens intime de la personnalité dont nous avons déjà parlé. On peut la considérer jusqu'à un certain point comme innée, comme héréditaire, comme déjà exercée et entretenue parles impressions delà vie fœtale, en un mot, comme faisant partie de ces prédispositions cérébrales que l’enfant apporte avec lui en venant au monde. Elle se précise ensuite et s’affirme, à mesure que les organes se développent, que les expériences se multiplient, que les comparaisons s’étendent, que la puissance d’abstraction et de généralisation progresse.

Prenons un enfant de trois mois. Que de progrès successivement amenés dans toutes les fonctions et dans la notion déjà ébauchée de la personnalité ! Ce petit enfant distingue sa mère desautres personnes de la maison, quand ces personnes se trouvent près de lui en même temps que sa mère: il tend les bras vers elle de préférence, lln’est pas encore assez habile à cofhparer, pour distinguer un biberon rempli de lait d’un biberon rempli d’eau, et il les prend l’un pour l’autre indifféremment ; mais quand sa sœur veut se servir du biberon, il se fâche. 11 sait que ko/co veut dire V oiseau, et il se tourne vers la cage, quand

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

il entend prononcer ces mots. 11 se penche vers ses pieds, il tend ses brasvers le bas de sa robe, quand on lui demande où sont scspieds ou sa robe.Lesdorloteries de sa mère arrêtent souvent ses larmes, même quand il souffre de coliques. 11 sourit à qui lui sourit, il caresse sa mère. Voilà toutes les facultés, sensibilité, intelligence, motricité intentionnelle, s’exerçant déjà avec délicatesse, force et facilité, et tout cela conscient. 11 distingue les objets entre eux, il les distingue de lui-même, il distingue plusieurs parties de son corps. Encore deux mois, et l’association de son nom aux impressions qui intéressent sa personnalité déjà dégrossie sera pour lui un véritable signe, qui la représentera distinctement et ne représentera qu’elle.

La notion concrète de personnalité, qui a succédé au sentiment primitif de cette personnalité, me paraît déjà en formation complète, lorsque l’enfant commence à ébaucher l’expression de sa pensée. C’est pourquoi je crois qu’on a tort de trop rechercher à cette époque ce qu’il pense dans ce qu’il dit. Par exemple, quoique le contraire soit généralement tenu pour vrai, je ne puis admettre que, si les enfants parlent d’eux-mêmes à la troisième personne, c’est parce que la notion de leur personnalité et le terme qui l’exprime ne sont pas encore complètement dégagés de l’objectivité extérieure. Quant l’enfant apprend à dire je ou moi au lieu de Paul ou Charles, les termes je ou moi ne sont guère plus abstraits pour lui que les noms propres qu'on le force à supplanter par je ou moi. Mais les uns et les autres expriment également une notion très distincte, et très concrète d’individualité personnelle. Quand l’enfant à trois ans, dit : Je veux cela, ce n’est que la traduction de Paul veut cela, et je n’indique, comme Paul n’indiquait', ni une première, ni une troisième personne, mais la personne qui est lui, sa personne bien connue et continuellement ressentie

Page 1