RETOUR A PARIS
qui formaient son cercle d'intimes, dans le salon de la rue de là Chaussée-d'Antin, durant ces années heureuses, avaient déjà disparu?... C'était pour lui un avertissement : « Ils me font signe de venir, disait-il ; je ne suis pas fait pour vivre longtemps. » Et, quoique George lui parût sourire à ces prévisions funestes,elle pensait et écrivait comme lui. Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'ils revinrent au mois d'avril 4839 à Paris.
XIIT
Eûtrevue avec Moscheles. — Visite au palais de Saint- Cloud. — Nohant. — Mademoiselle de R,.. — La vie à Nohant. — Joies et tourments. — Maladie du corps et maladie de Pâme. — Lucrezia FlorianL — La rupture.
Désormais, l'affection de Chopin pour George, ainsi qu'il appelait l'auteur de Cofi" sueloy fut une affection exclusive et absolue. Il lui appartenait par tous les liens de la reconnaissance, de l'habitude, de la passion. Vivre sans elle, c'eût été mourir. Sa santé semblait à peu près rétablie. Il reprit ses occupations et son travail avec un surcroît d'activité. Ses œuvres, publiées par Schlesinger, par Masset et d'autres, le classaient
ENTREVUE AVEC MOSGHELES 295
définitivement parmi les maîtres célèbres. Il n'était pas de compositeur de passage à Paris qui ne tînt à saluer l'artiste incomparable. C'est ainsi que SchuUhof, que Lenz, que Moscheles, le visitèrent successivement. Ce dernier surtout, alors à l'apogée de sa gloire, eut à cœur de rétracter le jugement sévère qu'il avait porté sur Frédéric sans le connaître.
« Enfin, j'ai vu Chopin, écrit-il dans son journal ; je croyais que cette heure, si impatiemment attendue, n'allait pas sonner pour moi. Sa personnalité répond absolument à sa musique, tant il s'y trouve de délicatesse et de rêverie. Il a joué, sur mes vives instances, et c'est maintenant que je comprends seulement l'enthousiasme qu'il provoque. Son jeu ad libitum^ qui, chez d'autres, ne serait qu'un défi porté à la mesure, devient chez lui une originalité pleine de charme. Ces modulations si étranges, lorsque j'exécute ses œuvres, me
ravissent lorsque je l'écoute et que je vois ses doigts glisser sur le clavier, semblables au pas léger d'une sylphide ; ses piani sont si éthériques, qu'il n'est pas besoin de chercher de contrastes dans l'opposition violente des forte. Il en résulte que vous vous passez fort bien de ces masses orchestrales qu'exige l'école allemande. Vous Técoutez avec un grand repos de l'âme, comme vous écouteriez un chanteur qui supplée à l'accompagnement par l'expression vive de ce qu'il ressent lui-même. Il est unique dans le monde des pianistes. Il m'a assuré qu'il aimait beaucoup ma musique, et je crois, en effet, qu'il la comprend à merveille. Après qu'il eut exécuté pour moi ses Etudes et ses Préludes^ je le payai de la même monnaie, en lui faisant entendre un grand nombre de mes œuvres. »
Nous sommes bien loin de ces « modulations barbares », que le maître anglais reprochait jadis à son confrère de Paris. Maintenant,
VISITE AU PALAIS DE SAINT-CLOUD â97
au contraire, il ne tarit pas d'éloges, il ne quitte presque pas Chopin. C'est avec lui qu'il se rend au château de Saint Cloud, sur une invitation de la famille royale, et je lui laisse encore la parole, pour rendre compte aux lecteurs, de cette visite mémorable.
« A neuf heures, le comte et madame de Perthuis, sont venus nous prendre, Chopin et moi, dans leur voiture. 11 pleuvait à torrents, et nous, commodément installés, nous éprouvions du plaisir à voir de loin les fenêtres du château splendidement éclairées. A notre arrivée, nous traversâmes une enfilade de salles magnifiques avant d'être introduits dans le salon carré. La famille royale s'y trouvait rassemblée m petit comité. La reine était assise près d'un guéridon, un élégant panier à ouvrage à la portée de sa main ; madame Adélaïde, la duchesse d'Orléans et plusieurs dames de la cour se tenaient à ses côtés. Puis le roi s'approcha de moi et daigna me dire qu'il s'était
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écoulé une vingtaine d'années, depuis le jour où il m'avait entendu. La reine nous demanda ensuite si le piano se trouvait convenablement disposé, si la pièce nous paraissait suffisamment éclairée, si nos sièges étaient assez élevés, et elle ajouta d'autres questions, très naturelles dans la bouche d'une souveraine que la bourgeoisie a élevée au trône. Chopin exécuta le premier quelques-uns de ses nocturnes et de ses études. On l'admira, on le choya comme un enfant bien -aimé. Après que j'eus à mon tour fait entendre à Leurs Majestés un certain nombre de mes compositions, tant anciennes que récentes, et que j'en eus été récompensé par les mêmes éloges, nous nous assîmes tous deux au même piano. Chopin voulut absolument tenir la basse. L'attention soutenue de notre royal auditoire ne fut interrompue que par des murmures d'approbation : Divin ! délicieux ! Lorsque nous touchions à la fin de l'andante, la