‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 102 sur 122 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

écluses, et la nuit tomba rapide, semblable à quelque voile immense et sombre, qu'une main invisible aurait soudain abaissé. Les heures s'écoulaient, la soirée s'avançait et les voyageurs ne revenaient point. Chopin attentif au moindre bruit, sentait une mortelle angoisse étreindre son cœur. Enfin, désespéré, comme inconscient, il se mit au piano. C'est alors qu'il improvisa ce magnifique prélude en si mineur, où l'on croit entendre les gouttes de pluie résonner sur des toits sonores. « En nous voyant rentrer (sains et saufs) dit George Sand, il se leva en jetant un grand cri ; puis il nous dit d'un air égaré et d'un ton étrange : « Ah I je croyais que vous étiez mortsl » Il se voyait, lui aussi, noyé dans un lac, des gouttes d'eau pesantes et glacées lui tombant lentement sur la poitrine. »

Enfin, vers le mois de mars, on abandonna la Chartreuse, Palma, les Baléares ; Chopin poussa un cri de délivrance. Il se reprenait

à vivre, et écrivit à Fontana de brûler, sans le lire, le testament qu'il avait préparé avant son départ. George Sand, elle aussi, éprouvait cette sorte d'allégement. « L'homme, at-elle écrit à ce sujet, n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs, mais bien avec les hommes ses semblables*. » Chopin, on se le rappelle, avait dit le contraire. C'est un trait de plus qui souligne la divergence de leurs caractères. Quand on aborda à la terre de France, on la salua avec des cris de joie. A Marseille, l'excellent docteur Cauvière rassura le malade sur son état et lui prodigua les soins les plus éclairés. Chopin se sentit assez fort pour rendre à son ami Nourrît, qui venait dé se suicider à Naples, dans un accès de mélancohe, un dernier hommage. Il tint les orgues, au service funèbre de ce grand artiste. Ces souvenirs l'attristèrent. Combien de ceux

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