Georgb Sand, Histoire de ma vie
JOIES KT TOUEMENTS 3d9
reux n'était pas la seule à laquelle Chopin dût s'astreindre. Des heures douces et paisibles s'écoulaient aussi à Nohant. On y animait l'art et le beau sous toutes ses formes. On y admirait et on y exécutait des chefsd'œuvre. La voix " admirable de madame Viardot-Garcia, la palette étincelante d'Eugène Delacroix, qu'on trouvait souvent installé en face d'une toile ébauchée, dans les coins les plus ombreux du parc, le jeu brillant de Liszt, dédommageaient amplement Frédéric des trivialités du bâtard... ainsi que du sans-gêne du gospodarz berrichon.
Quelles belles soirées passées dans ce salon du rez-de-chaussée, avec les croisées ouvertes sur le parci Souvent George lisait quelques-unes des pages qu'elle venait de tracer et où l'on sentait comme le souffle de la muse sacrée, où vibrait le bourdonnement des abeilles de l'Hymette. Ou bien c'était Frédéric qui tenait l'assistance captive sous le charme de ses compositions su-
blimes. Quelquefois aussi, entre les deux artistes, si différents par la nature et par le génie, entre Liszt et Chopin, s'établissait une sorte de concours artistique. Un jour que le virtuose hongrois exécutait un des nocturnes du maître polonais, ce dernier ne put s'empêcher de lui dire avec un mouvement d'huipeur : « Quand vous me faites l'honneur de recourir à mon répertoire, je vous serai obligé de l'interpréter comme il est écrit, ou bien de faire un autre choix. » Liszt se leva sans exprimer d'autre mécontentement. « Jouez vous-même, » fit-il pour toute réponse. Et Chopin prit sa place. Un papillon de nuit, entrant par les fenètrès, éteignit une des bougies dans son voJ, Fifédéric souffla l'autre, la pièce resta baignée d'une lumière vaporeuse qu'y projetaient seuls les rayons lunaires ; et, dans ce clair-obscur, laissant un libre essor à son inspiration, il exécuta le même thème avec un art si parfait, un sentiment si exquis et
si tendre, que tous les yeux se trouvèrent pleins de larmes, et que, d'une commune voix, on lui décerna le prix du vainqueur dans ce tournoi d'un nouveau genre. Mais Liszt eut son tour de triomphe. A quelques jours de là, comme la pièce restait plongée dans la même demi-obscurité, et que des voix s'élevaient de toute part pour demander à Chopin une nouvelle audition du nocturne, Liszt prit sa place, avec l'assentiment du maître, auquel tous sentiments de jalousie étaient étrangers et joua le morceau demandé, cette fois avec tant de finesse dans les nuances, tant d'émotion réelle, qu'aucun des assistants ne parut se douter de la petite mystification qu'on lui faisait subir. Ce fut là la vengeance du maître hongrois ; à un moment donné, et lorsque l'admiration des auditeurs lui parut montée à son diapason le plus élevé, il alluma soudain un des flambeau5c tandis qu'un même cri de surprise s'échappa de toutes les lèvres :
« C'était donc Liszt I » Chemin fut le premier à féliciter son rival.
La musique, cependant, n'était pas le seul divertissement des hôtes de Nohant. Lorsque Chopin s'égayait d'un de ces accès de belle humeur d'autrefois, ce qui lui arrivait de plus en plus rarement, hélas I il lui suffisait alors de se retourner vers une glace, d'arranger ses cheveux et sa cravate pour se montrer soudain transformé en Anglais flegmatique, en vieille douairière, en Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide, et ses traits prenaient tour à tour les expressions les plus diverses et les plus opposées. Enfin, c'était lui qui dirigeait ou formait à lui seul tout l'orchestre, au jour des grandes représentations. Maurice Sand adorait le théâtre. Par ses soins, une scène avait été créée, des décors établis, de riches costumes fabriqués. La petite troupe, principalement composée de la jeunesse des environs, s'éleva d'études en études à la perfection de son
art. D'abord on s'était contenté de charades, puis les diarades firent place aux saynètes, jusqu'à ce qu'enfin celles-ci cédassent le pas à des pantomimes, véritables drames dont Frédéric était souvent l'unique, sinon le principal auteur. Et il fallait l'eur tendre I avec quelle intuition des temps et des lieux il appropriait sa musique aux caractères et .aux mœurs des personnages que représentait la pièce. Ses impravisations charmantes, qu'emportèrent avec elles ces heures fugitives, s'élevaient tour à tour du burlesque au sublime, de la naïveté à la passion, d'une gaieté franche et sans apprêts à la plus haute et la plus déchirante expression tragique... D'autres distractions variaient encore les loisirs de ces séjours, où, comme sur un ciel bleu que traversent tour à tour des nuées chargées d'orage, les heures sombres alternaient avec les heures riantes et dorées. L'air pur, les beaux horizons, ces mille souffles vivants et réconfortants de la
nature, semblaient le baume le plus propre à calmer les tristesses de cette âme tourmentée d'idéal. « Je l'arrachais alors, dit George Sand, malgré lui à cette angoisse. Je le menais aux bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil et à la pluie, dans des chemins affreux, nous arrivions riants et affamés à quelque site magnifique où il semblait renaître I » Il y renaissait, en effet ; il rentrait calme, l'âme pleine de mélodies auxquelles il avait hâte de donner une forme pour ain§i dire tangible. C'est durant ces belles saisons passées à Nohant qu'il écrivit, tour à tour, le prélude en do dièze majeur^ les polonaises en mi mineur et do mineur, la sonate en si bémol mineur, avec cette admirable marche funèbre, les nocturnes en sol majeur et en sol mineur^ et tant d'autres. Il s'occupa de ces éditions successives avec une sollicitude inquiète que trahissent ses lettres d'affaires adressées à Fontana... C'est que cet écrin si précieux,
ces perles d'un génie si riche et si varié n'enrichissaient guère l'artiste lui-même.
Ses éditeurs parisiens, Masset et Pelletan^^ ne couvrent pas d'or ses manuscrits, « ses pattes d'araignée » auxquelles il tient pourtant plus qu'à la vie. Chacune de ses compositions se paye trois cents francs en moyenne, et ni Schlesinger à Berlin, ni Haslinger à Vienne ne se montrent plus généreux. Ce sont là de maigres ressources, maintenant que sa vie a changé de cours, que l'état de sa santé, de plus en plus précaire, le fait renoncer aux concerts, et aussi en grande partie à ses leçons. Ses goûts d'élégance et de confort, les soins dont il se voit contraint de s'entourer grèvent lourdement son budget. Il lui faut une commande chez son tailleur pour sa rentrée à Paris ; plusieurs habits dans le choix desquels il se montre très exigeant, des gilets... « quelque chose de beau, de discret, de simple et d'élégant à la fois ». Il lui faut retapisser et remeu-
bler son appartement, et ce sont les tentures unies, les teintes gris perle à bordure rose ou bleue qui paraissent le mieux lui convenir : on emplira comme toujours son salon de violettes, pour que ça sente bon. IV est vrai que madame Sand déménage, elle aussi, et qu'à sa suite, il va habiter un pavillon, contigu au petit hôtel, loué au n° 16 de la rue Pigalle, par les soins de l'inestimable Fontana. Car c'est Fontana .qui est le factotum des deux grands artistes; Chopin pense à tout, dirige tout de loin. Il va même jusqu'à dessiner le plan de l'appartement que désire trouver George. Il le décrit avec des détails minutieux. « On aurait besoin de trois chambres à coucher, dont deux se touchant, et la troisième séparée par une pièce, par exemple, par le salon ; avec cela, un cabinet de travail très clair pour elle. En outre, un salon et une salle à manger. On désirerait que la cuisine fût vaste. J'oubliais deux
chambres de service et une cave. Les pièces doivent être parquetées, fraîchement décorées, et en bon état de réparation. Un petit hôtel entre cour et jardin serait ce qui conviendrait le mieux. Les fenêtres exposées au soleil, en plein midi, pas de fumée, -^ et surtout pas de bruit, — aucun voisinage de menuisier ou de maréchal ferrant. Trouve-moi tout cela en un tour de main; et elle te considérera comme le meilleur et le plus habile des amis. »
Le brave Fontana s'exécuta en un tour de main. On a hâte de s'installer dans ce nouveau nid; Frédéric n'a que le temps de remercier cet arn^i si obligeant : « Fais en . sorte^ mon très cher, toi qui sais rendre possible l'impossible, que je ne sois plus assailli par nàes idées noires dans ce nouvel Éden, que je ne m'y sente plus suffoqué par la toux ; fais en sorte que je devienne meilleur; change aussi quelques épisodes du passé; ajoute à mon actif quelques an-
nées de grand et parfait labeur, enfin rajeunis-nous, ou laisse-nous encore une fois renaître tous deux. »
Hélas I les idées noires ne le quittèrent plus, ni la toux suffocante; et, s'il devait renaître, c'était là-bas, dans l'éternel et mystérieux au delà. Il avait eu sa part de bonheur en ce monde ; maintenant, le bonheur se détournait de lui. Il n'illumina pas plus ce nouvel Éden de la rue Pigalle que le buen reliro du square d'Orléans, où s'écoulèrent les derniers jours de cette vie à deux si pleine d'ivresses et de désillusions, de voluptés et de tourments. Désormais il ne croyait plus à l'amour partagé. Il était un pauvre être malade qu'on soignait par charité. Il se sentait humilia, vaincu, et sans force pour rompre ces \i^^^ qui l'étreignaient par toute la puissance des désirs et toute la tyrannie des habitudes. Nul ne saura ce qu'il a souffert; il gardait
son mal en lui, parce qu'il savait aussi