‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 2 sur 122 · NICOLAS CHOPIN · texte numérisé non relu

NICOLAS CHOPIN

lentement consumées, ou par la lumière incertaine de deux chandelles posées à chaque extrémité d'une longue table, des filles de service filent comme jadis, se racontant mille légendes merveilleuses. — A droite, dans un logement composé de trois pièces, si basses qu'on en peut toucher le plafond du doigt, vivait, au commencement du siècle, un homme d'une trentaine d'années, brun, à l'œil vif, au* visage fraîchement rasé. On le trouvait chaque soir penché sur un livre. De leiûps à autre, le vagissement confus d'un enfanl au ber- ' ceau, arrivant de la pièce voisine, lui faisait interrompre son labeur. Ce nouveauné était Frédéric Chopin, et cet homme aux traits réfléchis, au regard ferme et intelligent, Nicolas Chopin, son père, fixé depuis une vingtaine d'années eh Pologne*

Qu'il fût de source nancéenne, oô, comme l'ont prétendu quelques-uiis de ses biographes, qu'il descendît d'un nommé Szop, reître, valet OU heiduque au service de Stanis-

las Lesczynski, que les aventures de son maître avaient entraîné à sa suite en Lorraine, Nicolas Chopin n'en était pas moins Français, Français d'habitudes, de cœur et d'esprit. Il n'avait pas dix-huit ans lorsqu'un de ses compatriotes, établi à Varsovie, où il dirigeait une importante manufacture de tabacs, l'appela à participer à ses travaux en qualité de teneur de livres. Nicolas ne laissait derrière lui rien qui pût provoquer ses regrets. Ses parents ne,' vivaient plus. Avec la curiosité inhérente à Ja jeunesse, mû par les sympathies polonaises qu'entretenait, chez tout Nancéen, le souvenir encore vivant du bon roi Stanislas ; séduit par la perspective d'une situation avantageuse, dominé enfin par ce penchant à l'extraordinaire et à l'imprévu, qui est le fond même de la nature humaine, il accueillit avec empressement les offres de son lointain ami, et il arriva en Pologne vers le commencement de l'année 1790.

C'est une époque à jamais mémorable dans les annales de notre pays. On s'y trouvait à la veille d'un renouvellement social, qui, partout ailleurs, eût été le présage d'une longue ère de prospérité, mais qui ne devait, hélas ! en éveillant les ombrages de puissants voisins, déjà prêts à s'enrichir de nos dépouilles, qu'accélérer la ruine définitive et le démembrement d'un peuple dont les infortunes surpassent désormais les gloires. Toutefois, au printemps de 1791, le pays se réveillait plein d'espoir à une vie nouvelle. Le Sénat et la Chambre des nonces, après une session laborieuse de quatre années, venaient d'élaborer une constitution pleine de sagesse. Le liberum veto, formule fatale, qui permettait à tout membre de la Diète d'annuler, par ce seul mot, les réformes les plus salutaires, était supprimé ; le contingent de l'armée porté à 100,000 hommes; Fhérédité du trône rétablie, le servage aboli, l'impôt réparti avec mesure entre toutes les classes

de la société. Le jour où ledernier article de ces lois eut été voté fut un beau jour. Une acclamation immense emplit la salle des séances. Les prélats debout, les mains élevées vers le ciel, bénissaient cette œuvre de salut ; les sénateurs, palatins et castellans, ainsi que les députés de la noblesse, unis en un sentiment de confraternité, s'embrassaient avec effusion. Du haut de son trône, Stanislas-Auguste contemplait cette scène, portant souvent son mouchoir à ses yeux. Lui aussi, se croyant i

sincère, brûlait de s'affranchir de la tutelle des étrangers. Et, quand, à la clameur soulevée dans la salle^ répondirent les mille cris de la foule amassée au dehors, répétant le mot d'ordre du jour : Krol z narodem^ narod z krohm! « Le roi avec la nation, la nation avec le roi ! » Stanislas, oublieux de l'étiquette, peut-être aussi jouant, en acteur consommé, son nouveau rôle de roi populaire, mêla sa voix aux transports de ses sujets. On fixa la date du 3 mai pour la promul-

galion de ce pacte grandiose. Dès la pointe du jour, la ville prit un aspect 'de fête. Une foule innombrable remplit les rues, que décoraient les drapeaux polonais et lithuaniens, l'aigle blanc sur champ de gueules, et "la bannière d'azur où se détachent le cavalier et la Vierge d'or. L'armée faisait la haie, l'armée nouvelle, où l'uniforme militaire remplaçait déjà les kontusze aux couleurs voyantes deVaxiciennepospolite. Les cloches des églises sonnaient, les vieux canons de l'esplanade du château répondaient gravement à ce carillon. Non loin de la colonne Sigismond, sur la place du palais, une estrade, d'où l'on dominait la ville entière, la Vistule large et mordorée, le pont de Praga, les jardins s'abaissant en terrasses vers le fleuve, une estrade, dis-je, avait été dressée. A huit heures, le défilé commença. La cour et les Chambres se rendaient à la cathédrale de Saint- Jean. Les diverses corporations de la cité marchaient en tête; puis suivaient : le clergé en dalmatiques et en sur-

plis, l'école des cadets, cette pépinière de soldats des guerres de l'Empire, le Sénat, palatins, castellans, évêques, à cheval, en carrosse, en litière, autour desquels caracolait une suite brillante ; puis les députés, les représentants des puissances étrangères, les grands dignitaires de la couronne, les hetmans, le grand chambellan Poniatowski, frère du roi, le prince-primat, frère du roi, et enfin, le roi lui-même, qu'on apercevait à travers les glaces de son carrosse de gala, poudré, vêtu à la française, son grand cordon de l'Aigle-Blanc en sautoir, pâle, ému, souriant à cette foule enthousiasmée, qui le saluait d'une clameur ininterrompue.

Au premier rang des curieux, accourus de tous les points de la capitale et du royaume, se trouvait ce jeune Français, Nicolas Chopin, grisé par cette joie de tout un peuple, répétant, lui aussi — comme il l'a souvent répété depuis — le cri national de Krbl z narodem, narod z krôlem.

Hélas I ce beau jour eut un cruel lendemain. Quelques magnats mécontents formèrent la confédération de Targowice.

L'impératrice Catherine intervint, se posant en défenseur des vieilles coutumes et des vieilles franchises nobiliaires. Frédéric désavoua le traité d'alliance offensive et défensive que son ambassadeur, le marquis Lucchesini, avait conclu avec la République, et le second partage fut résolu. Dès lors, la Pologne n'exista plus que de nom. Le roi, oubliant ses serments, écrivait à Catherine : « Madame ma sœur, je n'ai d'autre refuge que votre magnanimité. »

Varsovie déjà semblait une ville conquise. En moins de deux ans, elle perdit plus du quart de sa population. Les faillites successives des principales maisons de banque portèrent un coup mortel au commerce.

La manufacture de tabacs où était employé Nicolas Chopin fut fermée. Sans place,

vivement affecté par les malheurs de ce pays

qu'il aimait, il allait reprendre le chemin "de la France, lorsqu'une grave maladie l'empêcha de mettre son projet à exécution.

Sa jeunesse et ses forces le sauvèrent. Quant il se trouva rétabli , on était en guerre. Kosciusko tentait un suprême efifort pour sauver l'indépendance nationale, et Nicolas s'engagea dans les rangs des volontaires. Il défendit Varsovie contre les Prussiens. Le hasard seul voulut qu'il ne pérît pas les armes à la main; car sa compagnie, toujours aux avant-postes, fut rappelée à l'intérieur de la place au moment même où Souvarof enlevait d'assaut les faubourgs de Praga. C'était le Finis Poloniœ que la légende a mis dans la bouche de Kosciusko, blessé et tombant de cheval à la bataille de Maciejowice. La Pologne fut définitivement rayée du nombre des nations.

Après avoir bravement acquitté sa dette envers le pays qui lui donnait l'hospitalité, Chopin se proposait de nouveau de retourner

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