UNE MÉSAVENTURE
quée nous montons tous en fiacre et nous arrivons sans encombre. Le salon du colonel s'ouvre à nos yeux éblouis. M. G... nous accueille, tandis que madanie G..., affreusement pâle, s'installe au piano. « Permettez- » moi de vous remplacer, » lui dis-je, «jesuis » plus aguerri que vous. » Elle refuse, j'insiste ; mais, en fin de compte, me voici vissé au tabouret. Je joue et rejoue tout mon répertoire, et l'on ne me relaye qu'au cotillon. Puis retentissent les premières mesures d'une mazourke ; je m'élance alors au premier rang des danseurs ; crac ! mon pied tourne et je m'étale de tout mon long, tandis que ma danseuse se sauve. On m'entoure, on me relève ; j'ai la jambe gauche cassée ; jai le pied droit brisé; ce n'est qu'une crampe, bref, les avis se partagent. Maman accourt, papa la suit. Une dame émet l'opinion assez sage qu'il serait bon de m'étendre sur un sofa. On m'empoigne derechef, on me serre les genoux sans pitié ; la mazourke
cesse, et, à la place du docteur attendu, arrive un... barbier. »
La présence du barbier suffit sans doute pour rendre l'agilité au pied droit ou à la jambe gauche de M. Chopin, et l'ennui ne pénétra pas dans sa vie, car les progrès de son éducation musicale ne l'absorbaient pas au point de lui faire négliger son goût prononcé pour le théâtre. Si Frédéric n'eût pas été un des plus grands génies musicaux du siècle, il eût à coup sûr occupé une place hoi:s ligne sur la scène. Il était né acteur. Hervé, la gloire du théâtre de Varsovie, ne pouvait se lasser d'admirer son talent de mimique. Il arrange des charades françaises ou polonaises à ses heures de loisir, compose des comédies et des drames. Quand on n'admire pas en lui le virtuose, on applaudit l'artiste dramatique. Son nom figure sur le rôle de toutes les pièces du répertoire des salons. Paresseux, il aborde souvent la scène, comptant trop sur sa mémoire ; mais
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point n'est besoin pour lui de souffleur. A défaut d'une réplique oubliée ou d'une tirade manquée, il improvise avec une verve intarissable. Il est vrai qu'il a une comparse, en même temps qu'une Égérie gracieuse, qui l'anime et l'inspire; je veux parler de sa sœur Emilie. Cette jeune fille, aussi heureusement douée que VUrsulka de notre poète national Kochanowski, mourut comme Ursule dans la fleur de ses jours. Plus jeune de cinq années que Frédéric, elle avait les mêmes cheveux fins et cendrés, les mêmes yeux profonds, la même sensibilité exquise, les mêmes alternatives de tristesse et de gaieté. Quelle charmante collaboration que celle de ces deux enfants I Fritz et Emilie écrivent des pièces, ils en répartissent les rôles parmi les pensionnaires de la maison, se réservant à eux-mêmes ceux de jeune premier et de jeune première. Ils avaient aussi fondé une association littéraire dont Frédéric était le président et Emilie le secrétaire.
60 LES TROIS ROIhiANS DE GHOI»IN
En. 1825, à la Saint-Nicolas, jour de fête de Chopin père, la salle d'étude fut transformée en salle de spectacle. On y repré-* sentait : « Une méprise, ou le Filou présumé » (Omylka czyli mniemany filut)^ comédie en quatre actes, en vers, de Frédéric et d'Emile Pichon *. Frédéric y remplit le rôle du bourgmestre . Grosventre, facile à berner comme tous les bourgmestres de théâtre. Emilie, jolie à ravir sous les traits de la fille du bourgmestre, ne manque, pas à sa tâche. Elle berne son pèfe mieux encore que ses administrés, et aime à sa barbe le fds d'un riche staroste, que le naïf représentant de l'autorité prend pour- un filou et qu'il fait traquer par ses gendarmes. Le dénouement est facile à poévoir : Emilie épouse son staroste, et le bourgmestre Grosventre reste gros bourgmestre comme devant, à la grande satisfaction des vrais