EMILIE CHOPIN
nous a été ravie dans son Quatorzième printemps j semblable
à un» fleur oà s'épanouissait Vespérance.
10 avril 1827.
Chopin à la campagne.— Ses vacances. — Ses premières lettres.
— Son premier voyage.
Chaque année, au retour de la belle saison, Frédéric embrassait ses parents. Il ou-* bliait le monde, les soirées, ces concerts, où son talent excitait tour à tour des murmures d'admiration, ou des applaudissements frénétiques, et il allait respirer Tair pur des champs. C'est ainsi qu'il revit, plus d'une fois, l'humble maison où il était né, le petit verger où Chantaient les rossignols durant la nuit. Il écoutait le son des
flûtes que les pâtres taillent dans les branches tendres des saules, et les chants du peuple, ces chants qui avaient bercé ses premières années, qui emplissaient son âme d'enfant de mélodies, et dont il avait saisi l'inexprimable charme. Il aimait ce peuple. Il sentait qu'il allait devenir son chantre immortel. Que de fois, lorsque ses promenades le poussaient hors des murs de la ville, s'était-il arrêté à la porte d'un cabaret, d'où lui parvenait le bruit des violons 1 Le front collé contre les carreaux des vitres couvertes de buée, il restait là, aussi longtemps que durait la musique champêtre.
Puis il s'en retournait à pas lents. Il songeait à ces mélodies que répétaient des ménestrels ambulants, à ces musiciens poètes qui sont l'expression du génie populaire, et il se promettait de les faire connaître au monde entier. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de ce que ses études classiques ne l'intéressassent que peu. Il était pourtant entré
comme élève de quatrième au lycée. L'histoire seule paraissait le Séduire, parce qu'elle lui parlait de cette nation dont il sentait vibrer l'âme en lui. Encore ne prêtait-il qu'une oreille distraite aux appréciations et aux jugements du recteur. Mais, aussitôt qu'il était question d'un roi ou d'un héros, vite il en retraçait les traits sur les marges de son cahier; son penchant à l'esprit de charge lui faisait trouver le côté grotesque des grandeurs humaines. Un jour, le recteur s'empara d'un de ces recueils d'illustrations d'un nouveau genre. Il y trouva sa; propre silhouette à côté de celle des grands hommes. Fritz passa un mauvais quart d'heure ; mais le brave Linde se borna à lui remettre son manuscrit, avec cette annotation tracée au bas de son portrait : « Bien dessiné. » Il avait compris que ce génie enfantin ne devait pas être soumis au niveau du règlement scolaire. Peut-être fut-ce même à son instigation qu'on le retira du lycée. Il tra-