‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 32 sur 122 · Son futur beau-frère. 0 épousa Louise Chopin · texte numérisé non relu

Son futur beau-frère. 0 épousa Louise Chopin

C'est cinq jours de diligence en perspective. Adieu, car ma malle est prête.

» Ton FRITZ. »

Les cinq jours de diligence que paraît appréhender notre voyageur le laissèrent pourtant plein de vigueur et d'entrain, car il écrivit, au pied levé, à sa famille :

c Berlin, le mardi.

» Mes très chers parents et mes très chères sœurs, » Nous débarquâmes dimanche, à trois heures de l'après-midi, dans la trop grande ville. De la cour des messageries, on nous conduisit à l'hôtel du Kronprinz, où nous voici confortablement installés. M. Jaroçki m'a mené, le jour même de notre arrivée, chez Liechtenstein. J'y ai vu Humboldt. Liechtenstein m'a déclaré qu'il me présenterait aux premiers maîtres de notre art. Il regrette de n'avoir pu nous accueillir plus tôt. Le matin même, sa fille jouait dans un con-

cert avec accompagnement d'orchestre. « Peu importe la musique de cette demoiselle I » me suis-je dit en moi-même. Ai-je tort ou raison? je n'en puis juger, puisque je n'ai ni vu ni entendu l'artiste en question. Ma visite chez Liechtenstein m'a empêché d'aller à l'Opéra, où l'on donnait le Sacrifice interrompu de Winter {das Unterbrochene Opferfest).

» Hier, banquet en l'honneur de Messieurs les savants. Quelles caricaturesl je les ai classés en trois groupes. Je ne leur ai pas donné Humboldt pour président, car Humboldt marque bien, mais un certain monsieur dont le nom m'échappe pour le moment, bien que je l'aie inscrit au bas du portrait que j'en ai tracé. Le banquet s'est prolongé outre mesure, et m'a privé du plaisir d'entendre le petit violoniste Birnbach, qui n'a que neuf ans et qui est fort applaudi En revanche, je vais aujourd'hui au Femand Cortez de Spontini. On nous annonce l'arri-

vée de Paganini. Radziwill est attendu vers le 20 du mois ; je voudrais qu'il fût déjà ia< • •

» Les envirohs de Berlin ne frappent point par leur beauté. Mais quel ordre admirable, quelle prévoyance I quelle propreté I Les séances du congrès commencent après-demain. M. Jaroçki m'a promis une carte, ainsi qu'une invitation pour la soirée d'inauguration qui aura lieu chez Humboldt. Je l'ai prié de ne pas se donner cette peine. Qu'irais-je faire en aussi docte compagnie? On me regarderait de travers, moi profane, au milieu de ces tètes chauves. Il faut toujours éviter de ne pas se trouver à sa place. Je crois, ma foi, qu'hier à ce fameux banquet, mon voisin de droite eût bien voulu me faire rentrer sous terre. Je lui enviai sa vigueur; quels muscles I Moi, je rompais mon petit pain à l'aide de mes deux mains, lui l'aplatissait d'un doigt. Il causait avec M Jaroçki, s'enflammait à la dispute, et

égarait ses gros doigts jusque dans mou assiette. Ahl c'était là un véritable savant. Son nez énorme répondait au reste de sa personne.

» Marylski n'a pas pour un centime de goût, quand il prétend que les Berlinoises sont belles. Elles se parent, c'est vrai; mais ces poupées ne valent pas leurs chiffons..

» Votre fils qui vous aime,

« Berlin, 20 s.

» Je me porte bien. Depuis mardi, comme si on le faisait exprès pour moi, l'affiche de l'Opéra se renouvelle chaque jour. J'ai savouré avec délices un superbe oratorio à l'Académie de chant. J'ai entendu avec plaisir le Fernand Cortez^ il Matrimonio segreto de Cimarosa, et le Colporteur , d'Onslow. Mais combien l'oratorio de Sainte-Cécile, de Hœndel, se rapproche davantage de l'idéal que je me suis créé en musique I En fait de

cantatrices, nous n'avons ici que la Fetaldi (une voix d'alto), et mademoiselle de Schàtzel, qui n'a que dix-sept ans. J'ai entendu cette dernière à l'Académie et dans le Colporteur. Je la préfère dans l'oratorio; peutêtre étais-je moi-même plus disposé à l'indulgence. Il y a là bien des mais; j'espère

ne plus en trouver à Paris. Je n'ai pas été chez Liechtenstein, car le congrès lui prend toutes ses heures. Il m'ia pourtant procuré une carte d'entrée; ma place était excellente. J'y ai vu et entendu ce qu'il était possible de voir et d'entendre. J'ai dévisagé le A'7'onprinz tout à mon aise. J'ai aperçu Spontini, Zelter, Mendelissohn. Figurez- vous qu'à l'Académie de chant, j'avais remarqué, dans la loge de de la princesse de Liegnitz, un individu en livrée qui s'entretenait familièrement avec la grande dame. — « Est-ce un des domestiques de la cour? demandai-je, fort surpris, à mon voisin. — EU dos ist jà Excellenz von Humboldt, » me fut-il répondu.

L'uniforme change un homme à tel point, que, moi qui croyais avoir les traits de cet illustre piéton (n'a-t-il pas gravi la cime du Cimboraso?) fixés dans ma mémoire, je l'ai pris pour un laquais.

» Demain, on donne Fretschiitz. Je pourrais faire certaines comparaisons avec les artistes de notre théâtre*. Mon album de caricatures se complète. »

« Berlin, 27.

» Je suis bien portant. J'ai vu tout ce qu'on pouvait voir. Lundi, c'est-à-dire d'après-demain en huit, je serai au milieu de vous. Je passe toutes mes soirées au théâtre. On y donnait hier das Unterbrochenes Opferfest. Une gamme chromatique, omise par mademoiselle Schatzel, m'a soudainement transporté à Varsovie.

» Le second dîner offert en l'honneur de messieurs les naturalistes peut se compter

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