SON PREMIER VOYAGE
pâlit, ses joues se creusent, ses yeux agrandis brillent d'un éclat fiévreux. Les médecins parlent de Tenvoyer aux eaux. On était en 1825, et sa sœur Emilie languissait déjà sous l'atteinte du mal qui devait l'emporter quelque mois plus tard. La Faculté prescrivit une cure de six semaines à Reinhertz en Silésie, et madame Chopin s'y rendit accompagnée de ses deux enfants. Chopin a décrit, dans une lettre adressée à l'un de ses amis, la vie des stations thermales d'alors. Il s'y lève à six heures, vide ses deux verres de Lauer Brunn, se promène au son d'un piteux orchestre que dirige un maître de chapelle, auquel il applique presque mot pour mot le futur vers de Victor Hugo :
Dont le menton fleurit et dont le nez trognonne,
et croise dans sa promenade les mêmes figures grotesques. On déjeune à huit heures, on dîne à midi ; après quoi, nouvelle apparition à la source, nouvelle absorption d'eau sul-
fureuse, nouvelle audition de mauvaise musique, et nouvelle rencontre des mêmes figures. Ce qui console l'artiste de cette affreuse uniformité, ce sont les jolis environs de Rheinhertz : les ascensions au Heu- Scheuer, à l'Einsiedeln, à la Hohe-Meuse, d'où l'œil découvre des vallées fertiles et verdoyantes. Lia musique ne chôme pas pourtant, et la charité non plus. Un jour, Fritz est ému par la mort d'un pauvre phtisique, qui laisse deux orphelins dénués de res* sources. Sans perdre de temps, il organise un concert, et les applaudissements frénétiques qu'il y recueille lui sont moins doux que les quelques milliers de florins qu'a produits la recette et qu'il se hâte de porter lui-même aux petits abandonnés.
Il put donc, en quittant Rheinhertz, se dire, comme jadis Titus, que les jours qu'il y avait passés n'étaient pas perdus pour lui, puisqu'il les avait ennoblis par une bellQ action.
Voyage à Berlin. — Lettres de Frédéric. — Concert à la maison de poste.— Voyage à Vienne et à Dresde.
Avec ce voyage, commença, pour ainsi dire, la vie nomade de notre poète.
La mort de sa sœur Emilie, survenue quelques mois après, le frappa profondément au cœur. On pensa de nouveau à le distraire. Plus que jamais, son maître Elsner insiste pour qu'on l'envoie à Berlin. N'était-il pas temps que son talent reçût une consécration européenne? D'ailleurs, une occasion favorable se présentait. Frédéric-Guillaume ve-
nait d'autoriser la réunion d'un congrès de naturalistes sur les rives de la Sprée.
L'illustre Alexandre de Humboldt, désigné comme président de la docte assemblée, avait adressé une lettre de convocation à son confrère Jaroçki, professeur de botanique à l'université de Varsovie, ancien ami de Nicolas Chopin. Le savant se chargea donc avec complaisance du rôle de mentor. Il aimait la gaieté, la jeunesse, la belle humeur et les saillies, et pensait avec raison qu'en compagnie de Fritz, il n'aurait plus à redouter ni les ennuis ni la monotonie de la route.
Frédéric a décrit ce voyage dans quatre lettres que je traduis ici d'après le texte de l'édition polonaise de M. Karassoswki *.
Chose étrange, la correspondance de Chopin, quoique assez volumineuse, ne nous peint pas assez l'homme. Le ton en est badin, sans
1. L'œuvre complète de M. Karassoswki : Fryderik Chopin (Zycie, listy, Dzrelâ. Varsovie, chez Gebethnêr et Wolif) m'a guidé dans mon travail. Je dois aussi citer le travail intéressant du docteur Schutlz de Posen.
être toujours spirituel ; serais-je trop sévère en lui reprochant, çà et là, quelques trivialités, d'autant plus choquantes chez cette nature délicate et raffinée. Il s'attache aux côtés mesquins des choses et des hommes. C'est toujours cet esprit d'imitation ou de chaîne qui lui faisait parodier le pasteur Tetzel, et dessiner les caricatures de nos rois en marge de ses cahiers d'histoire.
Le 9 septembre, au moment même de son départ, la fièvre de déplacement le saisit : laissons-le parler lui-même :
« Mon cher Titus,
» Je t'écris en fou. Je ne sais vraiment pas si je rêve. Je pars ce soir pour Berlin.
» Le roi de Prusse a autorisé l'université de Berlin à convoquer les principaux savants de l'Europe à un congrès scientifique que présidera l'illustre de Humboldt. Jaroçki a reçu une invitation, en sa qualité d'ancien étudiant et de docteur de ladite université. On nous annonce de grandes choses. Spon-
tini doit faire représenter son Femand Cortez, L'ami et l'ancien maître de Jaroçki, M. Liehtenstein, a été choisi, comme secrétaire du congrès : il est membre de l'Académie de chant. On me fait espérer qu'il me mettra en rapport avec les principaux artistes de la capitale, Spontini excepté, car ils sont en froid. Je désirerais fort que le gouverneur de Posen, prince Radziwill, se trouvât à Berlin, car lui du moins est un vieil ami de Spontini.
» Je viens de remettre sur le métier mon rondo en C dur. Je l'ai exécuté aujourd'hui avec Ernemann, chez Buchholtz, et cela n'a pas mal marché. En fait de nouvelles compositions, je n'ai absolument rien. Le trio en sol mineur que j'ai commencé après ton départ n'est pas encore achevé. J'ai essayé le premier allegro avec accompagnement. Il me semble que ce trio partagera le sort de ma sonate et de mes variations. Celles-ci sont déjà à Vienne. J'ai dédié ma sonate à Elsner.
Est-ce trop d'audace que d'aToir inscrit ton nom en tête de mes variations? Mon cœur me l'inspirait, l'amitié me le commandait, tu ne le prendras donc pas en mauvaise part.
» Jedrzejewicz * séjournera quelque temps à Paris. Il y a fait la connaissance du pianiste Sowinski. Or, Sowinski s'est empressé de m'écrire pour me proposer un échange suivi de correspondances. Il fait partie de la rédaction de la Rzx^ue, musicale publiée par .' v
Fétis, et me prie de lui envoyer des notes sur le développement de la musique en Pologne. Je ne me soucie pas de me mêler de cette affaire. Je répondrai de Berlin que mon jugement n'est pas assez fait pour peser avec quelque autorité dans un journal de Paris, où toute œuvre de critique musicale doit se recommander par sa maturité.
» Je quitterai Berlin à la fin du mois.