‹ Les trois romans de Frédéric ChopinChapitre 57 sur 122 · LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE

dre; mais figurez-vous mon étonnement, lorsque, parmi les manuscrits plus récents, j'aperçois soudain un volume au dos duquel je lis ce mot : « Chopin ». Le volume a de l'importance, il est élégamment relié. Je me dis à moi-même : « Jamais je n'ai entendu » parler d'un Chopin I II y avait bien un » Champin, ce doit être une erreur de typo- » graphe, — Chopin pour Champin, » Intrigué, je mets la main sur le volume, je l'ouvre, et j'y reconnais quoi ?... rries pattes de mouche. C'est Haslinger qui a déposé le manuscrit de mes variations à la Bibliothèque . . . Vraiment, ça en valait bien la peine I ^

Je crois que ni lui ni ses parents ne furent dupes de cette modestie ; mais, au moins, ils. voyaient passer comme un éclair de gaieté dans les lettres de leur cher Fritz. Ils savent qu'il est sage^ qu'il est rangé, que son cœur fidèle est resté pur au milieu des séductions d'une grande ville. Il est naïf, il est tendre, il a des curiosités enfantines,

il attend avec impatience un feu d'artifice annoncé à grand tapage, à l'occasion d'un anniversaire de quelque membre de la famille impériale ; il éprouve une déconvenue d'enfant, lorsqu'au jour indiqué, la pluie, faisant pièce aux artificiers, aux archiducs et aux archiduchesses, éteint successivement fusées, gerbes et soleils. Et lui de s'en consoler par une boutade :

« Il devait y avoir grand feu d'artifice, dimanche dernier ; mais la pluie l'a fait manquer. C'est une chose assez singulière que cet acharnement du mauvais temps le jour des pétarades. A ce propos, je m'en vais vous conter l'anecdote suivante :

» Un quidam possédait un bel habit, bleu ou brun, qu'importe! bref, chaque fois qu'il l'endossait, le ciel ouvrait ses écluses. Il avait beau ménager son habit et ne le revêtir que rarement, jamais il ne rentrait sans être mouillé. Ne fallait-il pas

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s'expliquer la cause de ce guîgnon ? Notre homme n'hésita pas à se rendre chez son tailleur pour lui exposer le cas. Le tailleur écoute, s'étonne, branle du chef, et finalement prie son client de lui confier cet habit ensorcelé. Il va le mettre à l'épreuve, l'habit est peut-être faussement soupçonné.

Cette fatalité dont on l'accuse ne devraitelle pas être attribuée plutôt au chapeau, aux chaussures, à toute autre partie du vêtement? Hélas I non : le tailleur endosse à son tour le vêtement fatal, il sort, et voilà que la pluie tombe à torrents I L'infortuné regagne son domicile en fiacre, parce qu'il avait oublié de se munir de son parapluie, ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, parce que sa femme s'en était emparée pour aller déguster sa tasse de café au lait chez une de ses bonnes voisines. Enfin, quoi qu'il en soit, le tailleur et son frax^ se trouvèrent bel et bien trempés. Que faire? Le brave homme eut alors un trait de gé-

nie. Il découdra l'habit, il cherchera, il y découvrira le talisman dont le mystérieux pouvoir amoncelle les nuages. Sublime idée 1 Le voilà donc à l'ouvrage. Il découd les manches et n'y trouve rien; il découd les pans et n'y trouve rien encore ; il découd les revers, et il y trouve un bout d'affiche, une annonce de feu d'artifice I II avait mis le doigt sur la cause du mal ; l'affiche fut brûlée, et oncques, depuis lors, pluie ne mouilla l'habit. »

Voilà comment Frédéric cherche à tromper ses tristesses et à calmer en même temps les inquiétudes de ses parents. L'enfant chéri qui leur conte de si plaisantes histoires n'est-il pas tranquille; n'est-il pas libre de cœur et d'esprit, tout entier à son art, confiant dans l'avenir?... Et, en effet, ces dix mois de séjour à Vienne ne sont pas perdus pour son génie. C'est à cette époque qu'il conçoit la magnifique étude en do mineur dite Étude de la Révo-

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lution^ transcrite après la prise de Varsovie, et où passe comme un souffle de destruction, de désespoir, de haine, de force vaincue, mais d'orgueil indompté. C'est encore l'âme tour à tour déchirée par ses regrets patriotiques, ou bercée par ses amoureuses rêveries, qu'il compose le prélude en ré mineur et les scherzi^ une de ses créations les plus audacieuses et les plus dramati' ques, en dépit du titre léger dont il les a baptisées.

Il quitta Vienne au mois d'août de l'année 1831. L'Italie ne l'attirait pas. C'est vers Paris qu'il tournait depuis longtemps ses regards, et que maintenant il dirige ses pas.

Sur son passeport pris pour l'Angleterre, il avait fait ajouter ces mots : « Passant par Paris. » Ces trois mots contenaient le secret des vingt années qui lui restaient à vivre.

Plus tard, lorsque la France et Paris

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étaient devenus sa patrie d'adoption, il répétait souvent avec le sourire triste qui lui était habituel :

— Et dire que je ne suis ici qu'en passant I

Paris en 1831. — Rêves et désenchantements. — Premier concert. — Lettres et relations. — Projet d'exil, — Une rencontre. — Changement de fortune.

Paris était, en 1831, ce qu'il est aujourd'hui, « la ville du monde ». On y accourait des quatre coins de la terre ; on y venait chercher la consécration du génie, du talent, de la gloire, de la fortune ; on y respirait cet air excitant et subtil, qui stimule les forces vitales, affine les sentiments, décuple l'activité ; on y entrevoyait des horizons nouveaux, infinis, où la pensée, comme un oiseau, soudain délivré d'entraves, s'élan-

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çait confiante, inspirée, avide d'explorer ces régions de l'esprit, que l'espoir, que l'illusion, que la conscience d'une supériorité native, mais souvent aussi la présomption ou l'idée infatuée que nous avons de nousmêmes, coloraient des éblouissements vagues d'une aurore. Paris d'alors était ce qu'il restera toujours, i un grand allumeur d'intelligences B, pour nous servir d'une expression désormais célèbre.

La société s'y ressentait encore des secousses de la révolution de Juillet. Cela se traduisait par l'agitation fiévreuse des rues, par un redoublement d'ardeur apporté dans les entreprises nouvelles ; par la vivacité des luttes et des discussions politiques, par un amour jaloux et expansif à la fois de cette liberté, que les théoriciens croyaient désormais acquise à la France et qu'ils rêvaient d'étendre à tous les pauples; par le constant d'opinions les plus opposées, me recrudescence de travail, par un

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