UNE RENCONTRE
son coflfre à bois. Maintenant, cette pensée qui n'avait fait que lui traverser l'esprit, dans la nuit de son premier concert, prenait corps... Qu'attendrait-il désormais? Il demanderait à l'Amérique ce succès que lui refusait l'ingrate Europe. Sa résolution devînt irrévocable. « Demain, écrivait-il à ses parents, je traverserai les mers. » Cras ingens iterabimus œquor. Mais ainsi que l'a dit le poète : « Demain n'est à personne! » Demain, le maître aux abois rencontra sur ces boulevards, qu'il croyait bientôt quitter, le prince Valentin Radziwill. Se décida-t-il à lui avouer la vérité entière? C'est probable... Il est probable aussi que le prince lui offrit un secours à titre de prêt. Il fit plus; il l'emmena le soir même chez le baron James de Rothschild. Dans ces splendides salons, Chopin rencontra enfin l'élite de cette société pour laquelle il se sentait créé et qui devait le comprendre. Il joua; son
jeu, où entrait toute l'émotion de son âme,
toute cette confiance secrète qui l'animait, comme s'il lui fût donné à cette heure de lire dans le livre de sa destinée; ce jeu étincelant, plein de grâces, de poésie, d'enchantement, de mélancoliques ardeurs, transporte l'auditoire. A partir de ce soir, son sort changea comme sous le coup d'une baguette magique. Au sortir de l'hôtel Rothschild, il regagna son domicile à pied. La rafale ne chassait plus de sombres nuées au ciel; les étoiles brillaient, et lui les regardait avec reconnaissance. Son âmecroyante remerciait cette Providence lointaine et pourtant partout présente, qui, selon lui, s'intéressait au sort des grands pianistes. Le ciel lui semblait une arène immense et brillante, non plus un océan houleux. Dès le lendemain, en effet, les invitations à l'adresse de M. Frédéric Chopin, les demandes de leçons, les lettres signées par les plus beaux noms du faubourg, affluèrent chez le concierge, surpris de cette transfor-