‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 41 sur 106 · HOSPICES · texte numérisé non relu

HOSPICES

maison des marques de la plus généreuse charité. Les dames font aussi partie de l'œuvre de la Miséricorde, au bien de laquelle elles contribuent par leurs aumônes et leurs prières. La confrérie est divisée par quartiers, et chaque mois un des membres fait la quête.

« Quant h nos hôpitaux, ils laissent h désirer : les salles d'hommes sont administrées et soignées par des domestiques, lesquels, avec les employés, dépensent une grande partie des revenus. Des religieuses surveillent les salles des femmes ; mais la plupart des soins sont donnés par des servantes. » Et le vieillard se mit à me faire l'éloge de nos sœurs de Saint- Vincent de Paul, en exprimant son ardent désir de les voir établies à Florence. « Il existe encore, me dit en finissant le vénérable chanoine, plusieurs institutions de charité et de piété que vous visiterez avec intérêt. Telles sont la pia casa di Lavoro, l'hospice Bigallo, et la casa pia de Saint- Philippe de îs'éri. Je ne dois pas non plus oublier nos catéchismes de persévérance. »

A ces mots, il tira sa montre et me dit : « Celui de la Sainte-Trinité se fait en ce moment ; si vous tenez à le voir, il n'y a pas de temps à perdre ; mais avant de partir promettez-moi de revenir demain. »

Je promis, je remerciai et me rendis en toute hâte à l'église indiquée. Le clergé paroissial, caché derrière l'autel, psalmodiait les vêpres à demi-voix, tandis qu'au milieu de la nef commençait le catéchisme de persévérance. Il était nombreux, recueilli et composé d'enfants de douze à vingt ans. Retrouver en Italie l'institution à laquelle j'avais consacré dix années de mon existence; me voir dans une de ces intéressantes réunions, à la même heure où d'autres enfants, bien chers à mon cœur, participaient au même exercice, recevaient la même instruction, fut pour moi, je l'avoue, une très-agréable surprise. J'en étais à recommander au Dieu des enfants et le catéchisme italien et le catéchisme français lorsque je m'aperçus que la nuit allait me surprendre. Sous peine de ne pas retrouver mon chemin, il fallut partir afin de regagner la Porta Rossa.

Demi Fêle de Sainl-André. — Pia casa di Lavoro. — Hospice Bigallo. — Pia casa de Saint-Philippe. — Hospice des Innocents. — Sasso di Dante. — Bibliothèque Laurenlienne. — Pandecies Pisanes. — Tombeau de Michel-Ange, de Galilée, de Machiavel, de Pic de la Mirandole. — Anecdote.

Aujourd'hui encore en Italie, comme autrefois en France, il y a des demi-fêtes. Ces jours-là le travail est permis, mais il y a obligation d'entendre la messe. La Saint-André est une demi-fête : elle devait être célébrée le lendemain. Comme je traversais la place du Marché, un jeune garçon d'environ douze ans vint en courant se jeter dans ma soutane, et

me dit : « Padre, c'è ohbligo di messa oggi? Père, y a-t-il oliligation d'entendre la messe aujourd'hui? — Aujourd'hui, non; mais demain, oui. Après m'avoir baisé la main, il s'en alla joyeux garder sa petite boutique. Le lendemain il était au pied de l'autel, assistant avec une multitude de peuple au saint sacrifice. Vertueux enfant, que Dieu te bénisse! ta conduite m'édifia et je fus heureux de pouvoir me dire en continuant mon chemin : Ici, on prend donc encore au sérieux les lois de l'Église, même celles dont l'obligation paraît moins rigoureuse et que la distraction du travail peut plus facilement faire oublier. 0 France! jusques à quand feras-tu pleurer ta mère et rougir tes enfants ?

Profitant des indications qui nous avaient été données la veille, nous nous rendîmes à la pia casa di Lavoro. Cet établissement, un des plus beaux d'Italie, reçoit à la fois des valides et des invalides, des mendiants envoyés par l'autorité et des indigents qui y viennent volontairement chercher du travail. Le nombre total varie de 600 à 900. La classification et les séparations qui doivent en être la conséquence, y sont établies. On y fait apprendre divers états. Il y a des ateliers pour des tisserands, des tailleurs, des cordonniers, des cardeurs de laine, soie, coton, pour des fabricants de tapis en laine, d'étoffes de soie, de rubans, de bonnets rouges pour le Levant. Une partie des produits est vendue pour le compte de la maison; une autre partie est exécutée sur la demande des marchands. Les deux tiers de la valeur sont réservés à l'établissement, l'autre tiers est réservé aux travailleurs. La discipline y est douce et sévère.

Non loin de là, nous admirâmes la charité catholique sur deux autres théâtres. L'hospice Bigallo, fondé par Come 1''% est l'asile des enfants que la misère de leurs parents laisse sans éducation ; tandis que la pia casa de Saint-Philippe de Néri recueille les enfants errants dans les rues et les arrache aux dangers qui naissent de l'oisiveté. La charité va plus loin encore, et les enfants au berceau sont l'objet de son intelligente sollicitude. C'est avec bonheur que nous visitâmes l'hospice, si bien nommé, des Innoccnls. Fondé en 1421, et construit sur les dessins du célèbre BruncUesco, il réunit la maison d'accouchement au service des enfants trouvés, entretient 4,000 de ces petites créatures et pourvoit aux frais de leur éducation jusqu'à 10 ans pour les garçons, et 18 pour les filles.

La Toscane compte douze grands hospices, placés dans les principales villes et destinés à ri:cucillir les enfants abandonnés. Le tour existe ; mais il est défendu d'y déposer l'enHint légitime. Il ne peut être admis à l'hospice que dans le cas d'une extrême urgence : par exemple si la mère est dans l'impossibilité de le nourrir, ou s'il a perdu son père, unique soutien de la famille. Ces circonstances doivent être accompagnées d'une misère positive, attestée par le curé, le médecin, le juge, dans la province; par le commissaire du quartier, dans la capitale, et par le gonfaionier de la commune, chacun suivant sa compétence. Les petits garçons

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délaissés sont h la charge de la charité publique jusqu'h li ans, les filles jusqu'à 18. Tous restent sous la tutelle des administrateurs; pour les filles, elle ne finit qu'à l'âge de 23 ans. La famille à qui a été confié un enfant délaissé, qui l'a gardé et soigne, si c'est un garçon, jusqu'à 14 ans, si c'est une fille, jusqu'à 18, en l'instruisant dans une profession utile, reçoit une gratification de 70 livres. Les filles dont la conduite est sans reproche touchent une dot à l'époque de leur mariage (i).

Nos intéressantes visites nous avaient ramenés auprès de la cathédrale, où nous considérâmes, en passant, le Sasso di Dante. C'est un marbre qui indique la place où l'illustre poêle venait s'asseoir pour prendre le frais et s'inspirer à la vue du sublime Duomo. Le premier homme du peuple vous montre le Sasso di Dante, et vous en redit l'origine, tant le Dante est populaire en Italie, mais surtout à Florence! Voilà une bonne leçon pour nos auteurs classiques. Tandis que les chantres modernes de l'Olympe et du Panthéon sont inconnus de la foule dans leur propre pays, le poëte catholique se survit à lui-même depuis quatre cents ans; et les facchini de Florence, et les lazzaroni de Naples, et les gondoliers de Venise redisent encore ses chants populaires. La belle église de Sanda-Maria Novella, si riche de souvenirs, ne nous retint qu'un instant, pressés que

nous étions de revoir l'excellent chanoine B 11 nous donna, sur le

sujet qui nous avait occupés la veille, de nouveaux détails confirmés par un grand nombre de faits. Son jugement répondit parfaitement à l'opinion que nous nous étions formée à Gênes de l'état actuel de l'Italie. A Florence existe, vive et acharnée, la lutte du bien et du mal. Au-dessous des classes lettrées, que travaille le carbonarisme antiehrétien et antisocial, vous avez des populations en qui la sève de la foi coule encore pure de tout mélange; des désordres de mœurs, comme partout, mais des remords et des conversions : on n'y connaît encore que par exception le respect humain et l'impénitence finale.

Ayant pris un dernier congé de notre vénérable ami, nous entrâmes à la bibliothèque Laurentienne. Elle montre à la curiosité du bibliophile les fameuses Pandectes Pisanes, manuscrit du vi« siècle, d'une conservation parfaite; un Virgile, manuscrit du iv* siècle; enfin un Horace qui appartint à Pétrarque, et sur lequel le célèbre poëte a mis un mot de sa main, désignant celui de ses héritiers auquel il lègue cet ouvrage. La plupart des manuscrits sont attachés sur leurs pupitres avec des chaînes de fer : antique usage dont on est redevable aux Bénédictins, et qui assura la conservation de plus d'un chef-d'œuvre. Une autre chaîne, plus forte que la première, fixait l'ouvrage au pupitre du moine laborieux; c'était l'excommunication. Oui, dans ces temps anciens qui suivirent l'invasion des Barbares, V excommunication était lancée contre quiconque aurait déplacé un manuscrit : tant était vive la sollicitude de l'Église pour prévenir la

(i) Voir M. de Gerando, Bienj. publ., t. u, p. 173-404; t. m, p. 5il.

mutilation ou la perte des œuvres du génie antique, dont alors il n'existait peut-être qu'une copie. Et l'on dit de nos jours : L'Église est ennemie des lumières !

Traversant une partie de la ville, nous arrivâmes à la belle église de Sainte-Croix. On y trouve d'illustres tombeaux : celui de Michel-Ango, celui de Galilée, un sarcophage élevé au Dante, depuis quelques années seulement; enfin le mausolée de Machiavel, avec l'inscription suivante, dans le goût italien :

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