‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 40 sur 106 · CONFRÉRIE DE LA MISÉRICORDE · texte numérisé non relu

CONFRÉRIE DE LA MISÉRICORDE

Comme étude de mœurs, la eolleclion des Inisles antiques de tous les empereurs romains, à partir d'Auguste jusqu'à Dioclctien, olTre un grand inlérc'l. La société de sang et de boue, dont les Césars furent la personnification, se reflète dans leurs traits avec une eflrayante vérité. Des fronts, la plupart déprimés, des chairs pendantes, la partie inférieure du faciès trés-dévcloiipée, un cou de taureau, des yeux durs et saillants, ou petits et renfoncés, séparés par un nez proéminent, donnent aux uns la figure de botes immondes et féroces; aux autres, celle des grands oiseaux de proie. Entre les bustes impériaux, rangés sur deux lignes, sont intercalées les statues des habitants de l'Olympe. Les dieux et les Césars, reliés par des fragments de pierres sépulcrales, avec des inscriptions aux dieux mânes, occupent les deux côtés d'une immense galerie : on dirait une hideuse catacombe, où le monde antique, immobile et glacé, se résume en trois mots : cruauté, volupté, mort. Malgré les honteuses nudités dont il fatigue vos regards, ce spectacle n'est pas sans utilité pour l'observateur chrétien. En lui apparaissant tel qu'il fut, le paganisme a placé sur ses lèvres plus d'une bénédiction vivement sentie pour le Dieu de miséricorde qui fit rentrer dans l'ombre tout cet horrible univers.

Cependant l'heure était venue de me trouver h un rendez-vous vivement désiré. On m'avait procuré l'adresse d'un chanoine de la cathédrale, homme fort distingué et très-capable de me donner, sur l'état moral de Florence, tous les renseignements désirables. Mon attente ne fut pas vaine. Je trouvai un vieillard aux cheveux blancs, ancien missionnaire d'.Vmérique, sincère ami de la France, et joignant à de rares connaissances beaucoup de candeur et d'afTabilité.

Aux questions que je lui adressai il me répondit en ces termes : « Le Jansénisme dogmatique est éteint parmi nous ; mais les maux qu'il a faits ne sont pas entièrement réparés. Jusqu'ici on a suivi dans l'enseignement les auteurs sévères : on commence à leur substituer saint Alphonse. La théologie de l'illustre évéque, adoptée et pratiquée en Toscane, est un fait que vous pouvez regarder comme très-significatif. Notre clergé est nombreux; jugez-en par celui de la cathédrale qui compte trente-six chanoines, soixante-cinq chapelains et cent clercs, appelés Eugeniani, en mémoire d'Eugène IV. Au concile de Florence, ce pape, notre compatriote, voulut bien accorder à cent jeunes ecclésiastiques de notre ville le privilège d'être admis aux ordres sans bénéfice ni patrimoine, à la condition de neuf années de service à la cathédrale. Une chose nous manque : c'esi l'organisation de vos séminaires. Personne chez vous n'est admis aux ordres sans que sa vocation n'ait été deux fois éprouvée : la première au petit séminaire ; la seconde au grand. Nous avons bien des séminaires, mais le vice de ces établissements est de n'être pas séparés.

« Néanmoins le clergé fait le bien; il le ferait mieux et plus facilement,

si l'esprit de Joseph II ne régnait encore en Toscane. Le pouvoir civil envahit tant qu'il peut les droits de l'Église, et il ne cesse de se plaindre de l'envahissement du clergé. — C'est, lui dis-je, mon vénérable confrère, la tactique un peu usée d'un personnage appelé chez nous Robert- Macaire, qui, après avoir volé son voisin, est toujours le premier à crier au voleur.

« Les mœurs, continua-t-il, seraient généralement bonnes, car il y a de la foi et môme de la piété à Florence; mais les étrangers nous font beaucoup de mal : on en compte habituellement de quinze à vingt mille. Cependant le devoir pascal est généralement accompli par les hommes aussi bien que par les femmes. Nous le savons d'une manière certaine ; car, quoiqu'on ne soit pas obligé de se confesser à Pâques à son curé, on 'est obligé de recevoir l'Eucharistie dans sa paroisse et de remettre au pasteur un billet de communion.

« Malgré les mauvaises doctrines apportées par les étrangers; malgré vos livres impies dont les contrefacteurs belges nous inondent; malgré les poisons versés dans les entrailles de notre peuple par les nudités scandaleuses exposées dans nos galeries et sur nos places publiques, comme dans beaucoup d'autres villes d'Italie, nous avons, outre le bien que je vous ai dit, une institution admirable, qui est la gloire exclusive de Florence et de notre sainte religion : c'est la confrérie de la Miséricorde. Elle fut fondée, vers le milieu du xiii^ siècle, par de nobles Florentins, lors des pestes qui ravageaient notre patrie : elle compte environ mille confrères. Le prince régnant, le cardinal-archevêque, les hommes les plus distingués en font partie, et ne peuvent être que de simples confrères : les règlements les excluent de toutes les dignités. La confrérie a pour but de secourir les blessés, de les transporter à l'hôpital et de les soigner, jusqu'à ce qu'ils soient guéris ou appelés à une vie meilleure. Celte institution si respectable surprend et édifie les étrangers. Vous voyez quelquefois s'échapper des cercles les plus brillants un de ces confrères averti de quelque accident par la cloche du dôme. A ce rappel de la charité, il court revêtir son uniforme religieux, espèce de robe noire avec capuchon, costume monastique qui dissimule l'inégalité des rangs et au(juel un chapelet est suspendu. Cet homme du monde, né au milieu des jouissances de la vie, saisit de lui-même un des bouts du brancard; il chemine lentement à travers les rues de la ville, chargé de son frère souffrant, et il passe, sans regret, sans surprise, du salon à l'hôpital (i).

« Parmi les confrères de semaine il y a toujours un prêtre muni de rexlrême-onction. Faut-il transporter h l'hôpital un malade quel qu'il soit, blessé ou non , l'honneur en appartient encore exclusivement à la coufrérie. Si le malade est pauvre, elle ne manque jamais de laisser dans sa

(ij Un voyrigf'ur moderne < >iii ime le mémo l'jii dans les mêmes termes.

Page 1