CONFESSION
le témoin de la foi lui a rendu le plus irréeusable de tous les témoignages, le témoignage du sang. Sous un riche baldaquin, supporté par quatre colonnes torses, en bronze de Corintlie, s'élève l'autel supérieur, l'autel papal. Au-dessous est le tombeau de saint Pierre et de saint Paul, devant lequel brûlent nuit et jour cent vingt-deux lampes, triple symbole de la vénération, de l'amour et de la foi. On y descend par deux escaliers circulaires en marbre blanc du plus beau grain. En approchant de cette confession à jamais vénérable, je ne sais quelle vertu secrète vous saisit et vous subjugue. On croit entendre la voix du Fils de Dieu demandant à son futur vicaire : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? et du fond de cette tombe s'élève la voix de Pierre qui répond : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Et vous êtes ému jusqu'aux larmes à la présence de ces ossements des martyrs, glorieux témoins de son amour; et vous n'avez plus de paroles sinon pour bénir et prier. A l'exemple de tant de millions de pèlerins, nos prédécesseurs et nos frères, nous nous jetâmes h genoux. Appuyé contre la balustrade en marbre blanc qui entoure le double escalier, je récitais en mon nom, au nom de mes amis, de ma patrie, du monde catholique, le symbole de Nicée. Oh! qu'il est facile de crofre! je dis mal, qu'on est heureux, qu'on est fier de croire, quand on est là !
En relevant la tête, les regards s'élancent dans la sublime coupole. Autour de la base resplendit l'immortelle promesse du Fils de Dieu, écrite en immenses lettres d'or : Tu es Petrus, et super liane petram œdificabo Eeelesiam meam, et portœ inferi non prœralehunt adversus eam. « Tu es Pierre, et sur celte pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Telle est alors la puissance des impressions, qu'en lisant cet oracle on croit entendre distinctement la voix divine qui le prononça ; d'autant que la coupole toute resplendissante de mosaïques vous montre dans sa double hiérarchie de la terre et du ciel l'Église catholique, glorieusement assise sur la parole de son fondateur, bravant les ellbrts de ses ennemis et étendant jusque dans l'éternité son empire sans limites et sans fin.
Ainsi, l'incommutable prérogative du chef des Apôtres, payée par un immense amour et récompensée par un empire vainqueur de l'enfer, de l'homme et du temps, voilà ce que disent le trône de saint Pierre, sa tombe et la coupole. Peut-on assez admirer le catholicisme qui amène tant de rois, tant de fondateurs d'empires, à celte tombe éloquente afin de leur révéler et la nature de leur pouvoir, et l'étendue de leurs devoirs, et la récompense de leur fidélité aux conditions de leur existence sociale? Tels sont les hauts enseignements que donne aux grands du siècle l'auguste sanctuaire. Quant à l'humble voyageur, soumission filiale à l'Église, foi, admiration, indéfinissable mélange de respect et d'amour, tels sont les sentiments que produit ou que réveille dans son âme la première visite à Saint-Pierre. Depuis notre entrée dans la mer-
veilleuse basilique, les heures avaient fui comme un instant rapide, el le déclin du jour vint nous avertir qu'il était temps de mettre fin à notre intéressant pèlerinage.
Vue générale des deux Rome. — Rome païenne. — Son étendue. — Ses voies. — Sa population. — Rome chrétienne. — Sa position. — Ses beautés. — Ses Institutions. — Première entrevue du souverain Pontife. — Bénédiction du Saint-Sacremenlà l'église desSaintsAi'ôtres.
Hier nous avions rempli le premier devoir de tout pèlerin catholique dans la ville éternelle. Le véritable roi de la cité, saint Pierre, avait reçu nos hommages, et notre étude des deux Rome devait commencer. Accompagnés d'un excellent ami dont la science égale le dévouement, nous nous rendîmes au belvédère d'une villa située sur le versant du mont Esquilin, à la place présumée des jardins d'Héliogabale. De là on domine la vaste plaine au centre de laquelle Rome est assise. Tournés vers l'orient, nous avions en face le Monte Cavi, où Romulus, entouré des peuplades aborigènes, inaugura la religion du Lalium; puis décrivant un cercle en commençant par la gauche, c'était Tusculum avec ses villas ruinées et ses souvenirs cicéroniens; Tibur avec ses cascatelles, adossé aux montagnes de la Sabine ; le Mont-Sacré où le peuple se retira pour se soustraire à la tyrannie des jjalriciens ; la cime élancée du Mont-Socrate, d'où le pape saint Sylvestre fut ramené à Rome, non pour souffrir le martyre comme il le croyait, mais pour assister au triomphe du christianisme et baptiser Constantin; les campagnes solitaires de Cività- Vecchia ; la 3Iéditerranée qui se dessine sur l'azur du ciel comme un rideau d'argent; Ostic qui ne vit plus que par son nom el par ses touchants souvenirs d'Augustin et de Monique ; Albano , successeur d'Albe-la Longue, fondation d'Énée et tombeau d'Ascagnc; enfin, sur la hauteur, Castel Gandolfo, avec son château séculaire, paisible demeure des souverains Pontifes, qu'on prendrait de loin pour un phare itnmense, élevé sur un promontoire.
Au-dessous de ce premier plan qui bornait l'horizon, api)araissaient, semés çà et là dans la plaine, quelques-uns de ces grands monuments qui semblent survivre à toutes les révolutions pour attester de siècle en siècle la puissance du peuple-roi. A droito,le tombeau de Cécilia Métella, puis l'aqueduc de Claude, dont les arceaux gigantesques traversent toute la campagne romaine et forment le lit aérien do Veau virijinaJe, j)endant les six lieues qui séparent les montagnes de Subiaco de la ville éternelle; plus loin les ruines accumulées de l'étonnante villa d'Adrien, et le mausolée de la famille Plautia, sur la route de Tivoli.
Enfin, au centre de la vaste plaine, Rome se montrait à nos regards,
nOME PAÏENNi:. l-lil'
entourée de la liauie el épaisse muraille qu'Aurélien lui donna pour ceinture. Mais cette Rome silencieuse et calmo, dont les dômes élancés brillaient des derniers feux du jour, n'était plus la superbe et bruyante capitale des Césars. Pourtant il fallait, pour sotisHiirc les exigences de notre esprit, contempler la Home d'Auguste avant d'éludier la Rome do saint Pierre. A l'inspection de quelques ossements fossiles du mastodonte, Cuvier reconstruisit le prodigieux quadrupède, inconnu depuis longtemps. 1/histoire :\ la moin, nous tentûmes la mrme opération sur le cadavre mutilé de l'ancienne Rome. .\vec le secours de la mémoire et de la vue, ces deux puissances merveilleuses, dont la première, ressuscitant ce qui n'est plus, complète le tableau que la seconde grave actuellement dans la prunelle de l'œil, nous rebâtîmes Rome païenne : la voici telle qu'elle nous apparut, telle h \)cu près qu'elle était sous l'empire des Césars.
Resplendissante de marbres, de dorures et de tous les chcfs-d'o.'uvre de la civilisation matérielle la plus avancée, la reine de la force était assise sur sept collines : Le Palatin, berceau de Romulus et demeure des Césars; le Cupitoh', où régnait Jupiter; VAvenlin, couronné par son temple de Diane; le Cœlius, avec ses tours et son marché aux poissons, si fréquenté par les Apicius ; ÏEsquilin, aux sommets multiples, et son camp prétorien ; le Qnirinal, el ses temples de Quirinus et du Salut ; le Viminus, jadis couvert de buissons épais, et plus tard de palais magnifiques. Rome qui avait franchi le Tibre dont le lit profond l'enceint comme un fer h cheval, s'étendait encore sur le Vatican et le Janiculc. Elle se divisait en quatorze régions ou quartiers, dont voici les noms célèbres dans l'histoire : Porta Capenn ; Cœlimoiilium ; Im et Scrapis; Moneta; Templum pacis ; Esquilina cum lurre et colle Viminali; Alta semila; Viahita; Forum Hoinaniim; CircHs Flaminius; Palatium; Circits maiiimis; Piscina pnhiica; Arenlhuis: Traus Tiberim.
Dans sa vaste enceinte elle renfermait quarante-six mille six cent deux îles, ou groupes de maisons, séparées par des rues; deux mille cent dix-sept palais de la plus inconcevable magnificence; quatre cent vingtquatre places ou carrefours; quatre cent soixante-dix temples d'idoles; quarante-cinq palais consacrés à la débauche; huit cent cinquante-six établissements de bains; treize cent cinquante-deux lacs ou réservoirs d'eaux; trente-doux bois sacrés; deux grands amphithéâtres, dont l'uri contenait quatre-vingt-sept mille spectateurs assis, et vingt mille sur les terrasses; deux grands cirques, le Flaminius et le Maximus; ce dernier avec cent cinquante mille places, au sentiment de ceux qui en mettent le moins, et quatre cent quatre-vingt-trois mille, selon ceux qui en mettent le plus; cinq naumachies où l'on donnait des batailles navales; vingttrois chevaux gigantesques en marbre; quatre-vingts en bronze doré; quatre-vingt-quatre en ivoire; trente-six arcs de triomphe vu marbre, ornés des sculptures les plus délicates; dix-neuf bibliothè(iues; quarante huit obélisques; onze forum; dix basiliques, et un peuple innom.brable
de statues en marbre, en bronze, et même en or (i). Quatorze aqueducs amenaient à Rome les eaux ou pour mieux dire les rivières des montagnes voisines ; vingt-quatre voies pavées de larges dalles et bordées de mausolées superbes, sortaient des vingt-quatre portes do la cité et conduisaient de la capitale du monde dans les provinces.
Ainsi se présentait à nos yeux éblouis la ville des Césars. Toutefois nous n'avions vu que la moitié du spectacle. Au delà du Pomœiium, ou boulevard circulaire, ou delà des remparts qui protégeaient la ville, et dont la circonscription formait proprement la cité, Urbs, se déroulait une nouvelle ville, civitas, prolongement immense de la première. Ce que sont de nos jours les faubourgs de Paris à la ville primitive, cette Rome, extra muros, l'était à la Rome entourée de remparts et du Pomœiium. Ses innombrables édifices couvraient la plaine circulaire, aujourd'hui déserte, qui, dans un diamètre de dix lieues, s'étend d'Otricoli à Ostie, d'Albono et de Tivoli vers Cività-Vecchia. Voilà ce qu'il faut savoir pour comprendre les auteurs contemporains qui nous ont parlé de l'étendue et de la population de l'ancienne métropole de l'univers.
« Rome, dit Aristide de Smyrne, est la ville des villes, la ville du monde entier. Un jour ne suffirait pas, que dis-je? tous les jours d'une année seraient trop peu, pour compter toutes les villes bûties dans cette ville divine (2). » « Au delà des murailles de la ville, tous les lieux sont habités, ajoute un autre historien; en sorte que le spectateur qui veut connaître l'étendue de Rome se trouve toujours induit en erreur : car il manque de signe pour connaître où la ville commence et où elle finit. Cela vient de ce que les faubourgs sont tellement unis à la cité, qu'ils présentent aux regards l'image d'une ville qui se prolonge à l'infini (3). «
« La ville, continue Aristide, descend jusqu'à la mer, où se trouve le marché universel et la distribution de toutes les productions du globe; et telle est la grandeur de Rome, que le spectateur, en quelque lieu qu'il se place, peut toujours se croire au centre (4). »
(1) Voyez Nardini, lîoma autica, p. 436, el Onuphre Panvin. de Rep. Rom., 103, 114 à \-2i.
(ï) Commune lolius lerrœ oppidum, eadem urbs url)ium, quia vidcre in ca eslonines urbes collocalas... deficial non unus dies, sed quotquut habel annus, si quis adiiumerare conclur omnes urbcs in cœlcsti illa urbe posilas, id(iue ob nimiam coi)iam. Apud Casalium, de ihbis spleudorc, p. 54.
(3) Omnia loca circa uibem babiiuti sine mœnibus esse; in qua si quis inlucns magniludiinMTi llomaj exqnirere vclit, is errarc cogelur, nccbabebil signuni ulium certuiu quoustiiie urbs iiicipiat aut dcsinal : adeo suburbana ipi^i urbi adhœrent, el annexa suiit, (»r.Tbeni(]ue spcclanlibus opinioncm cxlensœ in infiiiilum uibis. Dionysius, apud eumdcm, p. Ô4 el 4^:1.
(4) Ucsccndil eliani el porrigiliir ad mare ipsum, iibi commune est cmporium, el omnium quœ lerrà provciiiuiildislribuli(t. ïuntam llomam esse, ul in quacumque parle quis constiieril, nihil impediat, cl in medio cum cïsc. Arisl. lli%l, sub Adi iano apud Casai., p. Ô4.