‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 53 sur 106 · I.KS VOIES DE ROME. 13H · texte numérisé non relu

I.KS VOIES DE ROME. 13H

Telle Rome païenne nous apparut. Celte vision, littéralement historique, dont aucune réalité du monde actuel ne saurait plus donner l'idée, jette l'âme dans une sorte de stupeur : à ce premier sentiment succède une grande pitié. Sans doute, à sa fierté, à son opulence, on a bien reconnu la reine du monde antique, la puissante souveraine de la force; mais la couronne de diamants et de rubis qui orne sa Icte ne dissimidc qu'imparfaitement les sinistres pfdeurs de sa maladie; et sous le vêlement d'or et de pourpre qui couvre ses formes imposantes, on entrevoit de hideux ulcères. Au sein de la cité resplendissante, nos yeux avaient vu bien des larmes coulci', des cris douloureux étaient montés jusqu'à notre; oreille; car le profond mépris de Thumanité nous était apparu sous toutes ses faces : mais n'anticipons pas, le temps n'est point encore venu de faire l'autopsie du cadavre.

Un autre spectacle attirait notre attention : Rome chrétienne se montrait à nos regards. Déjà le jour était sur son déclin, les derniers rayons du soleil doraient de leurs feux amortis le sommet des sept collines; tandis qu'une vapeur légère, semblable à un immense voile de pourpre, nuancé des plus douces couleurs de l'arc-cn-ciel, s'étendait sur la ville et la couvrait comme d'une gaze transparente. La cité de saint Pierre, l'auguste mère du monde catliûli((ue, se présentait alors comme une chnste matrone, au front vénérable, à la physionomie douce et calme, à l'attitude majestueuse. En voyant Rome s'endormir ainsi silencieuse et tranquille, au milieu d'une vaste solitude, au murmure éternel de ses fontaines, à l'ombre de la croix qui domine ses innombrables églises, sous la protection de Marie, dont l'image vénérée orne ses maisons; à la garde de ses martyrs dont l'armée victorieuse environne ses remparts, comment ne pas reconnaître cette reine, cette épouse, celte mère immortelle, sûre de se réveiller le lendemain pour continuer jusqu'à la fin des siècles le bien qu'elle a commencé hier? Il était difllcile vraiment de la contempler dans une heure plus solennelle et sous un jour plus favorable.

Des beautés matérielles de Rome chrétienne, je ne dirai que peu de choses en ce moment : la gloire de l'épouse du grand Roi est d'un ordre plus élevé. Comme la Reine du paganisme, la Reine de l'Évangile est toujours assise sur les sept collines; elle s'étend même, de l'autre côté du

lion annueUe de ceUe capilale, par l'Égyple ei la Sicile. — Parlant de la clôlure du lustre, faite par Claude l'an 801, Tacite s'exprime ainsi: Condidilque luslrum quo ceusa sunt civium LXIX centctia et XLIV millia. Tacit. Annal, lib. xi, c. 25.

Si l'on réfléchit: I^au nombre des groupes de maisons, /?!.v«/«', et des palais renfermes dans l'enceinte des murailles; 2" à l'immense étendue des faubourgs ; Z" à ces multitudes d'étrangers, ou plutôt de nations, comme dit Aristide, qui aflluaienlà Rome; éoau nombre prodigieux d'esclaves qui surpassait de beaucoup celui des maîtres; o" à ce petit peuple de Rome, dont une partie seulement (trois cent mille) vivait du trésor; 6" aux cohortes prétoriennes, à la- garnison, à ce nombre eflVayant de gladiateurs, etc., qui chaque jour combattaient aux cirques ou dans les amphithéâtres, on ne trouvera rien d'exagéré dans le chiffre indiqué plus haut.

Tibre, sur le Vatican et le Janicule; mais si les noms et les lieux restent les mêmes, les choses ont changé. A la place des temples païens, des églises dédiées au vrai Dieu couronnent toutes les hauteurs. Les lieux souillés par Néron, par Caligula, par Héliogabale, sont habités par des religieux ou des religieuses de tous les ordres. C'est ainsi qu'au sommet du Capilole, à la place même du temple de Jupiter, nous voyons briller l'église d'Ara-Cœli, consacrée à la Vierge divine. Sur le Palatin, au milieu des ruines informes du palais des Césars, s'élèvent les églises de Sainte- Marie-Libéralrice, de Saint-Théodore et de Saint-Bonaventure. Le Cœlius présente la radieuse basilique de Saint-Jean-de-Latran, les églises des Qualre-Courcnnés et des Saints-Jean et Paul. L'Aventin, célèbre par son temple de Diane, porte jusqu'aux nues les belles églises de Sainte-Sabine, de Saint-Alexis, de Sainte-Prisque. Sainte-Marie-in-Cosmedin, placée à la base, sert comme de portique sacré à ces vénérables sanctuaires. Sur le Quirinal, non loin de la colonne Trajane, brillent Saints-Dominique et Sixte, Saint-Silvestre, Sainte-Marie-de-la-Vicloire. Le Viminal est couronné par la magnifique église de Sainte-Marie-des-Anges, bâtie dans les Thermes mêmes de Dioctétien. L'Esquilin offre aux regards éblouis Sainte- Marie-Majeure , Saint-Pierre-ès-Liens , Saint-Martin-des-Monts. Dans le lointain apparaît, à l'horizon, le Janicule avec son temple du Bramante, et plus bas le Vatican avec la merveille des églises, Saint-Pierre.

Rome ne compte que 170,000 habitants, et la ceinture de murailles élevée par Aurélien est devenue trop large : l'espace qui s'étend des maisons à l'antique rempart est occupé par des vignes, des jardins, des terrains sans culture, couverts de ruines, parmi lesquelles on voit errer des troupeaux de brebis et de bœufs mêlés de quelques buffles. Si la vue de tant d'édifices tombés, monuments imposants d'une gloire qui n'est plus, inspire au philosophe les plus graves pensées, celte désolation toujours subsistante affermit inébranlablement la foi du chrétien. Devant lui est l'accomplissement des prophéties ; il le voit de ses yeux, il le touche de ses mains. Comme sous les empereurs, Rome se divise aujourd'hui en quatorze régions (Rioni). Ses palais, ses fontaines, ses musées, ses galeries, SCS chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, ses basiliques, ses quatre cents églises, en font encore, au point de vue purement matériel, la première ville du monde.

Quoique dépouillée de tous les attributs de la force, elle ne continue pas moins d'être la reine des nations. Plus de deux mille ans nous séparent des poêles et des oracles qui chantèrent son élcrniU', et leurs chants prophétiques n'ont pas cessé de s'accomplir (i). Comment réfléchir à cet

(i) Imi)eiiuin sine fine dedi.

Vincii.. A^.iidd. Ub. i, 279, Romuliis lelernae noiuiuni (ïiiidiivcral urbis Mœnia,consorli non habiiaiida Komo.

TiuuLL. Eglog. lib. 2.

Romœ œlcrnœ, Romœ Dcœ, voilà ce qu'on trouve sur une foule d'inscripUons. Dans

Page 1