‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 54 sur 106 · INSTITUTIONS DE ROME · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS DE ROME

instinct mystérieux que Rome avait de sa dcsliiice, sans être saisi d'ëtonnement? Que de considérations h faire sur cette révélation providentielle ! Que n'y aurait-il pas à dire d'une ville qui portait écrit dans son nom même le secret de sa double mission ! Nom admirable connu des initiés, mais dont il était défendu de parler au vulyaire (i). riciiic de la force, Rome païenne, chacun le sait, fut à la hauteur de sa redoutable mission. Longtemps son sceptre de fer écrasa le monde subjugué par ses armes : elle régnait sur les corps. Reine de l'amour, Rome chrétienne est encore à la hauteur de sa bienfaisante mission. Aux nations volontairement soumises elle n'impose que dos liens bien doux à porter : elle règne sur les âmes, et toujours elle demeure la cité guerrière. Il est vrai, elle ne fait plus la guerre aux Carthaginois, aux-Parthes, aux Daces, aux Garamantes; mais elle la fait, sans relâche, à l'erreur et aux vices, ces autres barbares plus dangereux que les premiers. Si l'on admire la puissante organisation de la cité de Romulus, mise au monde pour en faire la conquête, peut-on ne pas reconnaître, dans la ville de saint Pierre, la réunion savante de tous les moyens les plus propres à plier l'univers au joug de l'Évangile? Mais comment en donner même une faible esquisse? Entourée de tous les grands monuments de l'histoire profane et de l'histoire ecclésiastique, appuyée sur le témoignage toujours présent de ses innombrables martyrs, étrangère aux préoccupations politiques et aux spéculations mercantiles qui absorbent la vie des autres capitales, forte de sa mission providentielle, Rome se trouve placée dans les meilleures conditions divines et humaines pour enseigner la vérité à la terre entière avec une autorité irrésistible. Toute sa hiérarchie est organisée dans ce but. L'unité de pouvoir fit la force de Rome païenne. Au-dessus de tout, se montre César, lieutenant et pontife de Jupiter. De même, en éloignant toute comparaison, apparaît dans la Rome chrétienne, le front ceint d'un triple diadème, un chef suprême, le vicaire de Jésus-Christ, pontife immortel de la vérité. Près du trône impérial brillent les Pères conscrits dont les conseils dirigent le prince dans le gouvernement du monde. Autour du souverain Pontife, vous voyez le sacré Collège, vénérable sénat de l'É-

toutes les provinces de l'empire on lui bâlissait des temples. Tacil. HIst. lib. m. Casai, p. liï; et, cliuse remarquable, dans Ronie déesse de la Force, on adorait en même temps, par des hommages communs, la déesse de l'Arnonr.

Atque Urbis, Vcnerisquc pari se culmine toiiunl Tenipla, simul geminis adolenlur tbura deabus.

PniD.

On savait qu'elle devait ùlre la reine éternelle du monde :

Terrarum dea gentiumque Roma,

Cui par est nibil, et nihil secundum.

Mautial.

Urbem auspicalo diis aucloribus in aîternum couditam. Tit.-Liv. lib. viii, Décad. 3. (i) L'anagramme de Roir.a, qui, en grec, veut dire force, est ainor, amour.

PLLTAr.Q.

glisc, donl l'expérience, les lumières, et surtout les vertus, éclipsent, sans nulle contestation, rauslère sénat de l'ancienne Rome. Aux nombreux collèges sacrés et séculiers qui veillaient, chacun dans sa splière, aux intérêts de la républiiiuc, correspondent aujourd'hui quatorze congrégations, composées de l'élite des docteurs cl des prélats, qui suivent de l'œil les phases diverses de la grande bataille qui se livre sur tous les points du globe et décident les hautes questions relatives à la défense et à la propagation de l'Évangile, en Orient et en Occident. Enfin autour du souverain Pontife, du sacré Collège et des grands ministères se tiennent les généraux d'ordres, chefs intelligents de ces corps d'armées si variés dans leurs allures et si admirables de discipline et de dévouement. Toujours au commandement du pontife suprême, comme les légions du Prétoire sous la main de César, ils se portent avec rapidité partout où leur présence est nécessaire. Depuis bien des siècles les pays atteints par l'hérésie, aussi bien que les nations idolîdres, les voient aborder li leurs rivages inhospitaliers. Tantôt sous l'habit blanc du dominicain, tantôt sous la robe brune du franciscain ou sous la soutane noire du jésuite, ils ont porté la foi, et la civilisation, fille de la foi romaine, dans les deux hémisphères; et partout vous les suivez à la trace du sang qu'ils ont répandu pour la fonder. C'est ainsi que du haut des sept collines descendent incessamment les oracles infaillibles ({ui régissent rinlelligcnce humaine, retiennent ou font tomber au pied de la croix les peuples civilisés et barbares : comme autrefois les ordres, descendus des mêmes hauteurs, courbaient les nations muettes et tremblantes sous le joug de César.

Voilà, en peu de mots, ce que Rome fait au dehors pour accomplir sa mission ; voilà de quelle manière et par quels moyens elle règne sur le monde. Qui dira manitenanl ce qu'elle fait, pom* la même lin, dans l'enceinte de ses murailles? En faveur d'une population de 130,000 âmes, Rome entretient trois cent soixante-quatorze écoles primaires, fréquentées par quatorze mille quatre-vingt-dix-neuf élèves de l'un et de l'autre sexe. Ajoutez-y les écoles du soir, et vous saurez, du moins en partie, comment elle protège contre l'invasion de l'ignorance et les ravages de l'erreur, CïalcUUjcncc des petits et des pauvres.

Aux riches elle ouvre ses magnifiques établissements : la Propagande, le collège romain, le collège anglais, le collège germaniciue, sont comme autant d'arsenaux, fournis des meilleures armes, où viennent puiser les jennes gens de toutes les nations du globe.

A ces institutions, et à beaucoup d'autres que j'omets en ce moment, viennent se joindre celles qui ont pour but de préserver le cœur de la corruption. Tels sont les nombreux asiles, ouverts à l'innocence et à l'honneur du sexe, connus sous le nom si juste de Conservatoires. Mais il ne suffit pas de jjrévenir le mal, il faut le réparer; Rome ne l'oublie point. De même que les conservatoii'cs protègent la pureté des jeunes filles honnêtes, ainsi les pieuses maisons do refuge maintiennent dans

entuevil: nr soiveuain i-ontike. f:^7

leurs bonnes dispositions celles qui, repentantes, quittent une vie dén'-glée. Rome possède trois asiles do ce genre : celui de la Croix, celui de Sainte-Marie-hi-Trasicn're, tenu par les religieuses franraises du Don- Pasteur, cl celui de la Mndoue-dc-Lorettc.

Mais riiomnic n'est pas seulement vulnérable dans la partie la i)lus noble de son être. Comme une longue et lourde (-haîne, la soulVrancc, sous tous les noms et sous toutes les formes, étreint son corps depuis le berceau jusqu'h la tombe. Cette chaîne, déjà si pesante par elle-même, Rome antique en avait aggravé tous les anneaux : l'exposition, le meurtre, la vente, l'abaïubMi de l'enfant, du pauvre, du malade, du vieillard, seml)laient être, du moins en pratique, les articles généraux de son code humanitaire. Que Rome chrétienne comprend bien autrement sa royale mission! Le voyageur est attendri jusqu'aux larmes en étudiant le nombre et la variété des moyens qu'elle emploie pour alléger la douleur corporelle des fds d'Adam. Vingt-deux institutions soulagent les infirmes, les pauvres, les aliénés, les convalescents, les enfants et les vieillards; huit hospices publics et onze particuliers reçoivent les malades; de nombreuses associations portent des secours à domicile et ensevelissent les morts. La situation de ces différents hospices est tellement calculée, que chaque (piartier de la ville peut facileme'nt en jouir. Dans la i)artic occidentale de Rome, nous apercevions Saint-Esprit et Saint-Callican, l'un dans le Borgo, l'atitre dans le Trastevere. Au centre du quartier le plus populeux est Saint-Jacques ; au levant, Sainte-Marie-de-la-Consolation et Saint-Sauveur; enfin, au milieu de l'Ile du Tibre, au point de jonction de la cité et du grand fauboug, se trouve le plus vaste des hôpitaux particuliers.

Tel est le double panorama qui venait de passer sous nos yeux. Comme nous rentrions eu ville, parlant sans nous lasser de ce que nous avions vu, on nous apprit que le souverain Pontife devait donner la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement dans l'église des Saints-Apôtres.

Voir le Saint-Père, le voir la première fois de notre vie en recevant sa bénédiction, était un bonheur qui couronnait trop bien notre belle promenade pour ne pas nous le procurer. Après avoir suivi quelque temps le chemin papal (i), nous arrivâmes sur la place qui précède l'église. Une foule nond)reuse encombrait toutes les rues aboutissantes et formait, en face du portail, un vaste cercle, maintenu h sa circonférence par une haie de dragons et de hallebardiers. Arrivèrent bientôt quelques voitures de cardinaux et de prélats ; enfin parut le carrosse pontifical attelé de six chevaux noirs à longs crins, et richement caparaçonnés. Le Saint-Père était seul dans sa voiture, avec un cardinal. Des pantoulles blanches or-

(i) Lorsque le Sainl-Père doit se rendre dans une église, on couvre d'un sable fin toutes les rues par oîi le corlége doit passer : c'est ce qu'on appelle le chemin papal : la ftrava papale.

nées de la croix d'or; la soutane blanche avec le Rochetto, petit rochet garni de dentelles et descendant seulement jusqu'à la ceinture; le camail rouge fourré d'hermine, d'une blancheur éclatante : tels étaient les vêtements du Pontife, dont la tête vénérable était ornée du chapeau à bateau, rouge par-dessus et vert par-dessous. Il est impossible d'imaginer un costume plus gracieux et plus en harmonie avec la dignité de la personne. En présence de l'auguste vieillard, en face du vicaire de l'Homme-Dieu, dont la voix se fait respecter et bénir d'un pôle à l'autre, l'âme la moins chrétienne ressent une impression qu'il est difficile de caractériser. Ce n'est pas un sentiment de crainte, comme peut en in.spirer la vue des rois de la terre, c'est un mélange indéfinissable de vénération, de confiance, d'amour, de bonheur. Cette impression fut d'autant plus vive pour nous qu'il est difficile de voir une figure meilleure et plus vénérable que celle de Sa Sainteté Grégoire XVI.

A la suite du cortège, nous entrâmes dans l'église. L'autel, étincelant de lumières, était orné avec une magnificence et un bon goût qu'on ne voit guère qu'en Italie. Après les mottets ordinaires, le souverain Pontife donna la bénédiction du Saint-Sacrement en silence : ainsi le veut la rubrique romaine, plus rationnelle que notre rit gallican. De fait, pourquoi bénir à haute voix au nom de la sainte Trinité, quand c'est Notre-Seigneur en personne qui bénit?

Fête de Tlmmaculce Conception. — Anecdotes : la comtesse de R — Lord Spencer.

Rome était en fête; c'était le jour de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge. Toutes les cloches du cavipanili sonnaient à la volée; tous les carrefours retentissaient de la musique champêtre des piff'érari; toutes les madones des rues étaient illuminées, les magasins fermés, et les églises encombrées d'une foule pieuse. La veille, le peuple avait fait le grand jeûne; c'est-h-dire qu'il avait attendu jusqu'au soir avant de prendre aucune nourriture. Cet acte de piété est d'autant pins beau qu'il est volontaire. Mais quand il s'agit de Marie, le Romain ne recule devant aucun sacrifice. Pour la Mère de Dieu, qu'il appelle aussi la sienne, son amour est sans bornes comme sa confiance.

Ce jour-Ui nous ne sortîmes que pour faire quelques visites indispensables, et j'en rorus plusieurs qui curent pour moi le plus grand charme. Dans ce laisser-aller de la conversation intime, où l'on passe sans transition d'un sujet à l'autre, le discours tomba sur les étrangers qui affluent à Rome. On se plaignit d'un grand nombre qui, avec leur or, apportent trop souvent la corruption dans la ville sainte.

Des nuées d'Anglais, surtout, s'abattent tous les automnes sur l'Italie. Ils sont les premiers à Saint-Pierre et à la chapelle Sixtine dans les jours

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