VOL VIT
« Que le Christ par sa croix invincible donne la paix au monde, lui (|ui, durant la paix dWnguste, voulut naître dans une établc. » El en cH'cl, la croix, victorieuse de César, du monde et de l'cufer, couronne l'obclisque. Nous la saluâmes avec respect, et, franchissant rapidement les larges degrés d'un superbe escalier, nous entrâmes h Sainte-Marie-Majeure. La célèbre patriarcale occupe la place du Macclhnn Lii'i«', boucherie fameuse, environnée de portiques de marbre, où se vendaient aux avides Romains les productions les plus rares du monde entier. Il fallait que cet édifice fût d'une grande magnificence pour que Tibère le consacrât à sa mère Livie (i). A la naissance de l'Évangile, il devint souverainement vénérable par le carnage des chrétiens dont il fut le théâtre. Dans l'église voisine de Saint-Vit, on conserve encore une pierre sur laquelle, suivant la tradition, furent égorgés, comme d'innocents agneaux, une multitude de fidèles. Ainsi, par une de ces harmonies que Rome présente à chaque pas, c'est au lieu même consacré à une femme solennellement impudique, mais lavé par le sang des martyrs, que s'élève aujourd'hui la plus belle église de la Reine des Vierges.
Sainte-Marie-Majeure doit sa fondation au gracieux miracle des Nei(jcs. Au commencement du quatrième siècle vivait à Rome un illustre patricien, noble rejeton des anciennes familles consulaires. Privé d'enfant, il résolut, de concert avec sa femme, de consacrer sa riche fortune au Dieu qui la lui avait donnée. Les pieux époux étaient tout occupés de leur projet, lorsque la sainte Vierge leur fit connaître qu'elle voulait être ellemême leur héritière. '< Vous me bâtirez, leur dit-elle, une basilique sur la colline de Rome qui, demain, sera couverte de neige. » C'était la nuit du 4 au o août de l'an 352, époque où les chaleurs sont excessives en Italie. Le lendemain, l'Esquilin se trouva couvert de neige. La ville entière fut bientôt sur le lieu du miracle. Le patrice Jean, puis le pape Libère, s'y rendent à leur tour accompagnés de tout le clergé. On manifeste la cause du prodige ; l'église est bâtie aux frais des pieux époux, et le nom de Sancta Maria ad Nives lui est donné ; nom vénérable qu'elle porte encore aujourd'hui (2). En mémoire du pape Libère qui, l'année sui vante, en fit la dédicace, elle fut aussi appelée basilique Libérienne. A ces deux premiers noms s'en joignent deux autres non moins honorables : Sainle-Marie-à-la-Crèche, à cause de la Crèche du Sauveur qu'on y con-
(0 Dion. 37.
{*) Voyez Benoii XIV, de FcUis B. Mariœ, p. 481. Baron. Annot. ad mariyr. .5 août. Constanzy, t. n, p. ii.
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serve, et Sainte-Marie-Majeure, parce qu'entre toutes les églises de Rome dédiées h la Reine du ciel, elle est la plus importante (i).
Les Souverains Pontifes et, en général, le peuple romain, toujours si zélés pour le culte de Marie, ne pouvaient manquer d'orner avec une libéralité particulière son temple principal. Aussi Sainte-Marie-Majeure est belle et riche entre toutes les églises de Rome. Quand on a franchi la porte principale, tournée à l'orient, on se trouve en face de trois larges nefs pleines d'harmonie et soutenues par trente-six colonnes de marbre d'une blancheur éclatante, qui proviennent du temple voisin de Junon Lucina. Des chapiteaux d'ordre dorique, avec une corniche en mosaïque, enrichie de branches de vigne et d'arabesques, couronnent la double colonnade et fondent leurs gracieux dessins avec les riches ornements du plafond. On est heureux de se rappeler que ce plafond à magnifiques compartiments est doré avec le premier or venu d'Amérique. La cour d'Espagne, l'ayant reçu des mains de Christophe Colomb, voulut en faire hommage à 3Iarie, et l'envoya à Rome pour orner la plus belle église dédiée à VÉtoile de la mer. C'était à juste titre vraiment; car le vaisseau que montait Colomb, lorsqu'il partit pour son immortelle découverte, s'appelait la Santa-Maria. Quatre colonnes de granit égyptien soutiennent les deux grands arcs de la nef et donnent un caractère grandiose à la gracieuse perspective. A droite et à gauche, en entrant, sont les superbes tombeaux de Clément IV et de S. Pie V, dont le corps repose dans une belle urne de vert antique enrichie de bronze doré.
Le maître autel, élevé de onze marches au-dessus du sol, est formé d'une grande urne antique, de porphyre; le couvercle de marbre blanc et noir, soutenu par quatre anges en bronze doré, sert de table au sacrifice. On croit que cette urne fut le tombeau du patrice Jean et de sa femme. Le baldaquin, magnifique hommage de Benoît XIV, repose sur quatre superbes colonnes de porphyre, entourées de palmes d'or et surmontées do quatre anges en marbre, tenant à la main une couronne triomphale. De chaque côté de l'autel, aux extrémités du transept, sont les deux chapelles de Sixte V et de la famille Borghèse. Leur magnificence surpasse tout ce qu'on peut dire. En visitant la dernière, nous nous rappelâmes avec émotion que naguère elle s'était ouverte pour recevoir les dépouilles mortelles de la jeune princesse Borghèse, dont le souvenir embaume, comme d'un parfum de sainteté, et le palais qu'elle habita h Rome, dont elle fut les délices, et cette chapelle héréditaire où elle repose avec ses jeunes enfants. Au-dessus de l'autel est la madone de Saint-Luc, placée
(i) Suivant Pierro-lc-Vénérablo, elle est ainsi appelée, parce qu'elle est, après Sainl- Jean de-Latran, la première église du monde : « Habelur llomœ palriarclialis ecclesia i> in honore perpelux Virginis Malris Domini consecrala, (juaj vulgari scrmone Sanela » Maria Major vocatur. Major aulem idcirco, quia post Lalcranensem sancli Salvaloiis » ecclcsiam, major dignitate non solùm Pioaianis, scd cl lotius orbis Ecclcsiis est. » (Lib. Il de Miraculis.)'
SAINTE-MARIE'MAJEURE . i S*
sur un fond de lapis-lazuli, étincelante de pierres fines et soutenue par quatre anges de bronze doré, quatre colonnes de jaspe oriental, des piédestaux en bronze dore, une frise en agate, enfin un magnifique bas-relief représentant le miracle des neiges; tels sont les principaux ornements de l'autel. Des fresques inimitables du Guide complètent les richesses du sanctuaire chéri de la Reine des Vierges.
Parmi les grands souvenirs de Sainte-Marie-Majeure, il en est un qui ne doit pas être oublié. Sur l'arc triomphal qui sépare la nef de l'abside et qui couronne le Presbytère, se trouvent des mosaïques du plus haut intérêt. Le ncstorianisme, qui avait scandalisé toute l'Église, fut condamne au concile d'Ëphèse en 431. Pour perpétuer le souvenir de cette nouvelle victoire de la foi sur l'hérésie, le pape saint Sixte III fit orner de peintures en mosaïque l'abside de Sainte-Marie-3Iajeure. Les mystères de la maternité divine de la sainte Vierge et de la divinité de Noire-Seigneur y sont exprimés de manière à ne laisser aucun doute sur la foi de l'Église. C'est ainsi que, pour se conformer à l'intention du Pontife, tout en violant un peu les règles de l'art, le peintre a représenté l'enfant de Bethléem assis sur un siège qui a bien plus la forme d'un trône que d'un berceau. On voit évidemment que l'intention du mosaïste a été de faire briller la divinité du Sauveur à travers le voile transparent de la nature humaine. Dans d'autres peintures, cet enfant reçoit les hommages qui ne sont dus qu'à un Dieu. Ailleurs, l'Annonciation et toutes les circonstances de la divine maternité de Marie, sont également décrites avec un caractère qui fait briller dans tout son éclat l'intégrité du dogme catholique (i). Ajoutons que ces vénérables peintures ont eu la gloire d'être citées, au second concile de Nicée, comme une preuve irrécusable de l'antiquité du culte des images.
Telles ne sont pas les seules richesses de Sainte-3Iarie-Majeure. Dans son temple chéri, la Reine des anges et des hommes est environnée comme d'un glorieux cortège des corps sacrés d'une multitude de saints, dont les âmes bienheureuses forment déjà sa cour dans le ciel. Au premier rang de cette brillante hiérarchie, voici les apôtres saint Pierre, saint Paul, saint André, saint Jacques, saint Philippe, saint Thomas, et les autres membres du collège apostolique, présents dans une portion de leurs reliques. Sous l'autel papal reposent les corps de saint Malhias apôtre, et de saint Épaphras, compagnon de saint Paul. La tète de saint Luc, l'historien de Marie, est dans la chapelle du Crucifix. Au second rang apparaissent les martyrs de tout âge et de tout sexe : la tète de sainte Bibiane, un bras de saint Julien et de saint Côme, une partie du bras de saint Abbondius; deux doigts de sainte Anatolie; une partie du bras, du cilice et la tunique ensanglantée de saint Thomas de Cantorbéry; les
(i) Ciampini, Monumen. veter. 1. 1, p. 206 el suiv. — L'origine de ce travail rnonuœental est rappelée dans udc belle inscription placée sur le grand arc de l'abside : sixtus
PLEBI DEl.
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têtes de saint Arnaud, de saint Cyprien, de saint Florent; une côte de sainte Pétronille; un doigt de sainte Cécile et de sainte Agnès; des reliques insignes de saint Sébastien, de saint Laurent, de saint Biaise, de sainte Catherine, de sainte Euphémie, de sainte Apolline, de sainte Félicité et d'un grand nombre d'autres : tels sont les ambassadeurs vénérables qui représentent l'ordre des 3Iartyrs. Viennent ensuite les Pontifes. Sainte-Marie-Majeure possède le corps de saint PieV, l'enfant chéri de la sainte Vierge, qui lui accorda la glorieuse victoire de Lépante. Autour de lui vous voyez, au moins dans une partie de leurs restes précieux, les saints papes Grégoire. Sylvestre, Urbain, Sixte, Anicet, Calliste, Melchiadc, Etienne, Damase, Simplicien et Fabien : brillante couronne de rubis qui ceint le front auguste de la Reine des Pontifes et des Martyrs; imposante nuée de témoins dont le sang et les écrits redisent à toutes les générations l'immortalité de la foi et la puissance de celle qui triomphe de toutes les hérésies.
Après avoir incliné nos fronts devant toute cette auguste assemblée, et lui avoir recommandé nos personnes, nos amis et notre patrie, nous nous dirigeâmes vers la Porte Sainte. Quand on entre à Saint-Pierre, à Saint-Jean-de-Latran, à Saint-Paul-hors-des-Murs et à Sainte-Marie-Majeure, on voit à droite une porte murée, sur laquelle brillent ces noms écrits en lettres d'or : « Clément, Urbain, Benoît m'ouvrit en telle année; Innocent, Léon me ferma en telle autre. » Vous demandez quelle est cette porte, on vous répond : « C'est la Porte Sainte. » Là se bornent d'ordinaire et la curiosité du voyageur et la science du cicérone; et vous avez passé, sans y rien comprendre, à côté d'un des plus beaux usages de Rome chrétienne. C'est une perte que nous voulons épargner à nos lecteurs.
Donc, il faut savoir que les quatre grandes basiliques, ou églises principales de Rome, outre leurs portes communes, ont chacune une porte appelée sainte. Il faut savoir, de plus, que tous les vingt-cinq ans, la veille de Noël, jour anniversaire de la rédemption du monde, le Souverain Pontife fait l'ouverture solennelle du jubilé ou de l'année sainte. Une procession magnifique commence la journée : le soir, à l'heure de vêpres, le vicaire de Jésus-Christ sort de son palais, accompagné des cardinaux et des prélats, pour se rendre à Saint-Pierre. Tous forment un cercle brillant autour du Pontife, qui s'arrête devant la porte murée. Un des assistants présente au Saint-Père un petit marteau d'argent, dont Sa Sainteté donne trois coups sur la porte. Il récite en même temps des prières qui rappellent la charité, la miséricorde et la puissance des trois augustes personnes de la sainte Trinité; consolants attributs dont le vicaire de Jésus-Christ est le dépositaire. La cérémonie achevée, des ouvriers brisent le mur, et la porte sainte demeure pleinement ouverte. Elle est aussitôt lavée avec de l'eau bénite par les pénitenciers en habits sacerdotaux. Après le lavement, le Souverain Pontife, suivi de tout le cortège.
rORTE SAINTE. l 'iO
franchit le seuil en chantant des cantiques d'allégresse, et les vêpres commencent. Pendant que cette cérémonie s'accomplit à Saint-Pierrt-, trois cardinaux, députés par le Sainl-Pèro, la font h Saint-Jean-de-Latran, à Saint-Paul et à Sainte-Marie-Majeure : l'année sainte est commencée.
Belle par elle-même, cette cérémonie l'est bien plus encore par le sens mystérieux qu'elle renferme. La porte sainte se trouve à droite, les fonts baptismaux ii gauche de l'église : voilà les deux entrées ouvertes à l'homme pour arriver au ciel. Le baptême est la première, mais on n'y passe qu'une fois ; la porte de la pénitence est la seconde, et, grâce à la miséricorde divine, jamais elle n'est irrévocablement fermée. C'est le jour de Noël, jour par excellence d'indulgence et de pardon, que la porte sainte est ouverte. Au Pontife, représentant du Sauveur, est réservée la prérogative de l'ouvrir et la gloire de la franchir le premier : cérémonie terrestre, vive image du mystère de réconciliation accompli dans le ciel. Mais pourquoi est-elle rompue? Pourquoi un marteau et non des clefs? "S'ous voyez ici la suprême puissance du vicaire de l'Homme-Dieu. Les portes peuvent s'ouvrir de deux manières : avec les clefs, et c'est le moyen employé dans les circonstances ordinaires; mais la porte ouverte avec la clef subsiste toujours , elle peut encore être fermée ; ouverte avec le marteau, elle est démolie, et chacun peut entrer sans obstacle et sans crainte. On emploie ce dernier moyen dans les circonstances extraordinaires, solennelles, quand la foule est immense. C'est ainsi qu'au jour de ses triomphes l'ancienne Rome avait coutume d'abattre une partie de ses murailles, soit pour ajouter, par cette nouveauté, à l'enthousiasme public, soit pour laisser libre passage au vainqueur et à son nombreux cortège de prisonniers chargés de chaînes et de soldats couronnés de laurier.
Rome chrétienne conserve ces usages, ennoblis par le sens mystérieux que le christianisme leur donne. Invitant toutes les nations au grand triomphe de la pénitence, où les passions vaincues, où les péchés expiés doivent être attachés au char des triomphateurs, elle ne se contente pas de ses clefs pour ouvrir la porte sainte, la porte du triomphe; elle emploie le marteau, elle la brise, afin de faire entendre qu'elle est ouverte à tous, qu'elle n'est fermée à personne. Dans Tancienne Rome, la porte triomphale était arrosée de sang et de larmes ; dans la Rome chrétienne, la porte sainte est lavée avec l'eau bénite. Et le chrétien comprend que la purification de son cœur, par les larmes du repentir, par le sang adorable de Jésus-Christ versé sur son âme au tribunal de la réconciliation et à la table eucharistique, est la condition indispensable de son entrée dans la voie du ciel, dont la porte sainte est le commencement. Aux quatre coins de la cité s'ouvrent simultanément les quatre grandes basiliques : leurs portes saintes tombent sous le marteau des Pontifes. Rome pouvait-elle employer une cérémonie plus éloquente pour dire que, reine et mère du monde, elle appelle dans son sein tous les hommes dispersés aux quatre
vents? qu'elle les invite avec un égal amour à venir puiser dans l'inépuisable trésor de grâces et de miséricorde qui s'ouvre pour eux sans distinction de peuples et de tribus (i)?
Nos regards, détournés de la Porte Sainte, s'arrêtèrent sur la magnifique colonne cannelée en marbre blanc, qui s'élève devant la façade de Sainte-Marie-Majeure. Cet antique ornement du temple de la Paix, sur le Forum, fut amené en ce lieu par le pape Paul V qui le couronna d'une statue de la sainte Vierge. A la base est une inscription dont voici la fin :