LES
Départ de Nevcrs. — Iiiiicraire. — Villars. — Saint Parizc. — Saint Pierre-le-Moulifr.
Vers deux heures après midi, la grande messagerie de Paris à Lyuii s'arrêtait à Nevers. Elle y recrutait trois voyageurs partant pour l'Italie; c'étaient MM. H. de Ch..., F. de Ch... et moi. Mes jeunes compagnons de pèlerinage s'élancèrent gaiement dans la voiture où je prends place h mon tour; et le fouet retentissant du postillon faisant dresser la tète à nos cinq coursiers, la lourde voiture s'ébranle. De la portière nous envoyons un dernier salut à nos amis, en leur promettant d'être à Rome dans un mois. Nos montres marquaient trois heures moins vingt minutes : je tiens à noter cette date précise; plus tard on saura pourquoi.
Si jamais il vous est arrivé d'entreprendre un voyage lointain, vous conviendrez que le moment du départ a quelque chose de solennel et de saisissant. D'où cela vient-il? je l'ignore. Je sais du moins qu'au premier mouvement de cette diligence qui allait nous déposer successivement dans vingt autres dont la dernière ne devait s'arrêter qu'à l'extrémité orientale de l'Italie; à la vue de ces maisons, de ces rues, de ces places qui fuyaient et que nous ne devions peut-être plus revoir; au souvenir de tant de personnes chéries qui nous accompagnaient de leurs inquiétudes et de leurs vœux, nos cœurs étaient loin d'être sans émotion. Le jour même où nous parlions, jour des tristes pensées, les feuilles sèches que le vent roulait sur le chemin, la vague appréhension des dangers que peut courir le voyageur, toutes ces choses nous jetèrent dans une espèce de mélancolie qui se traduisit par un long silence. Pour nous en tirer, il ne fallut rien moins que la pensée bien réfléchie des utiles jouissances que nous nous promettions dans le voyage, jointe à l'espoir d'un heureux retour. Rome et l'Italie se représentèrent à nos yeux avec toute la magie de leur nom et la puissance de leurs souvenirs.
Rome ! l'Italie ! que de choses, en effet, dans ces deux mots ! Pour le simple voyageur, l'Italie, c'est le pays du beau ciel et des riants paysages; pour le philosophe et le littérateur, c'est le théâtre des plus grands événements consignés dans l'histoire du monde antique. Là ont vécu, parlé, écrit, joué leur rôle et laissé les traces de leur passage, la plupart des hommes fameux au milieu desquels s'écoula notre longue enfance. Pour l'artiste, l'Italie, c'est la patrie des arts, et Rome une vaste galerie; pour l'archéologue, c'est un musée où se conserve écrite en pierre, en marbre et en bronze toute l'histoire sacrée et profane. Pour le chrétien, pour le prêtre surtout, l'Italie est l'heureux rivage auquel le vaisseau de l'Église a fixé son ancre immortelle; et Rome, le centre de la foi dont il a le bonheur d'être l'enfant ou le ministre.
Parmi tant de titres, un seul suffisait pour faire d'un voyage en Italie notre rêve favori. Ce rêve commençait h devenir une réalité; pourtant nous interrogions nos pensées avec l'inquiétude de l'homme qui s'éveille,
et nous nous demandâmes : «Est-il bien vrai que nous allons à Rome ? »
Oui, Rome, mère et maîtresse de toutes les églises, cité providentielle, tour à tour l'objet de la terreur et de l'amour de l'univers; mystérieuse soudure des deux mondes, reine éternelle des nations, devenue la paisible demeure du père commun de la grande famille catholique, après avoir été la bruyante capitale des tyrans du genre humain, nous te verrons bientôt, non-seulement avec l'œil de la science profane, mais encore avec l'œil de la foi. Sol sacré que tant de saints et de martyrs, à la suite de Pierre et de Paul, ont foulé de leurs pieds, arrosé de leurs sueurs et détrempé de leur sang, bientôt tu recevras l'empreinte de nos pas. Encore un peu, et nous contemplerons les traits augustes de celui que tant d'autres moins heureux désirent de voir et qu'ils ne verront jamais. Il nous sera donné de ranimer notre foi au tombeau des Apôtres, aux catacombes de nos pères : puis, nous reviendrons au milieu de nos amis vivre de nos souvenirs. »
Cet espoir du retour, le plus doux au cœur du voyageur, nous voulûmes sur-le-champ l'affermir. A peine avions-nous traversé le grand pont qui mettait la Loire entre la ville et nous, que j'eus recours à une recette dont l'emploi, également agréable et facile, procure infailliblement la confiance. Il faut savoir que dans sa maternelle sollicitude, l'Église a composé un ilinéraire à l'usage des voyageurs; inimitable prière où tous les besoins des pèlerins sont prévus. L'Église en fait le détail h son divin Époux, et le supplie de veiller pendant la route sur l'enfant de leur commune tendresse. Elle lui rappelle que lui aussi hil pch'rin dans la vallée (les larmcn, mai-s qu'il eut un précurseur pour lui aplanir le chemin; elle lui redit ses anliqucs bontés pour les vojiaijeurs : et le miraculeux passage d'Israël au travers de la mer Rouge, cl la délivrance d'Abraham de la terre de Chaldée, et surtout le voyage du jeune Tobie sous la conduite de l'archange Raphaël. Au souvenir de tant de merveilles, de puissance et d'amour, le cœur
ITINÉRAIRE. l;î
s'ouvre h la plus eulière confiance et l'on se prend h dire : Dans le fait, qu'ai-jc à craindre? Celui à qui toute la terre appartient, à qui tous les éléments obéissent, veille sur moi comme sur la prunelle de ses yeux. Avec moi voyagent et mon ange tulélaire et ceux de mes compagnons; puis sur toute la route sont échelonnés les esprits protecteurs des lieux où je vais passer. Ils ont ordre de mon Père céleste de prendre soin de moi; et, j'en suis ccrtaùl, ils accompliront leur devoir avec plus d'exactitude et de bonne grûce que les autorités civiles et militaires, invitées pai' mon passe-port h me prêter aide et protection. Bénie soyez-vous, religion sainte, qui associez h nos intérêts le ciel et la terre : où qu'il soit, votre enfant n'est jamais seul.
Au milieu de ces pensées, je m'apercevais à peine que nous nous éloignions rapidement. Déjà nous avions dépassé la Chanmc fameuse, où l'impie Foucher, parodiant nos augustes mystères, bcnissait en un jour, au nom de la nature, trois cents couples républicains. La montagne des Briguons avec sa forêt mal famée; Magmi avec ses souvenirs de Charles le Chauve et du saint prêtre Vincent, avaient disparu. Sur la droite, nous apercevions, à travers un rideau de peupliers, l'ancien château de Yllhtrs, dont les larges fossés servirent de tombeau à plus d'un chevalier au gantelet de fer. A gauche, nous^ laissions Saint-Parize et sa crypte romane, éternelle torture des archéologues. 11 était nuit close lorsque nous arrivâmes à Saint-Plcire k-Moutier.
Comme deux météores brillants, deux grandes figures semblent planer au-dessus de cette petite ville qui ne fut pas sans renom dans l'histoire.' La première est celle du vénérable enfant de saint Benoît qui, au moyen âge, vint planter son bâton de pèlerin dans ce lieu solitaire. Autour du monastère la ville s'est formée : ici comme partout la religion précéda la civilisation. La seconde figure, qui, rapprochée de la première, formait un groupe digne d'un habile pinceau, est celle de la miraculeuse Piicelle d'Orléans : Saint-Pierre-le-Moutier fut le théâtre de sa brillante valeur. En franchissant l'espace occupé jadis par les fossés, on croit entendre la voix douce et sonore de la jeune héroïne criant à ses gens : « Aux fagots et « aux claies tout le monde, afin de faire le pont! » « lequel incontinent après fut fait et dressé, continue le chevalier d'Aulon, tesmoin oculaire, de laquelle chose iceluy desposant feust tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d'assault sans y trouver pour lors trop grant résistance; et dict, il qui parle, que tous les faicts de ladicte Pucelle lui sembloient plus faicts divins et miraculeux que aultrement, et qu'il esloit impossible à une si jeune pucelle faire telles œuvres sans le vouloir et conduicte par notre Seigneur (i). »
La prise de Saint-Pierre-le-Moulierfutun des derniers exploits de Jeanne
(i) Déposition de Jean d'Aulon, ctievalicr, conseiller du roy et sénéchal de Beaucairc, faite à Lyon le vingt-huitième jour de mai quatre cent cinquante-six.
li LES TROIS ROME.
d'Arc. L'année suivante, la libératrice de la France expiait sa gloire sur le bûcher allumé par la main des Anglais.
Depuis cinq heures que nous étions en voiture, on avait eu le temps de se mesurer, de s'interroger des yeux, et de se reconnaître. On paraissait se convenir; d'ailleurs un calme solennel régnait dans la nature; à peine si le silence de la nuit était troublé par le passage de la lourde diligence qui imprimait lentement ses profondes ornières dans la route boueuse du Bourbonnais : c'était l'heure des contes au coin du feu pendant les veillées d'automne, et les langues se délièrent. Suivant sa très-louable habitude, la conversation sauta brusquement de sujets eh sujets. Tour à tour sentencieuse, diffuse, grave, joyeuse, elle finit, en tombant sur l'éducation, par prendre une physionomie moitié enjouée, moitié sérieuse, qu'elle garda longtemps. L'éducation maternelle et paternelle, le collège, la pension, les qualités et les défauts, l'innocence et le bonheur du premier âge, tout fut passé en revue, et assaisonné de réflexions et d'anecdotes. Parmi ces dernières, il en est une que je demande la permission de rapporter.
Dans le fond de la voiture était un chirurgien-major, qui, sous ses cheveux grisonnants, conservait toute la vivacité de la jeunesse, homme du reste de très-bonne compagnie et fort aimable conteur, u Les enfants, dit-il, sont quel(|ucfois d'une naïveté parfaite. Il y a quelques années, une de mes filles, nommée Marie, alors âgée de sept ans, se trouvait sérieusement indisposée; je jugeai qu'elle avait besoin d'un vésicatoire, mais le difficile était de le faire accepter. Après avoir longtemps cherché une ruse de guerre, voilà qu'une idée lumineuse me traverse l'esprit; j'appelle Marie et sa sœur Mathilde, son aînée de dix-huit mois, et je leur dis gravement : « Je mettrai ce soir un vésicatoire à celle de vous deux qui sera la plus sage. — Ce sera moi, mon petit papa, ce sera moi, me répondirent-elles l'une et l'autre en se jetant à mon cou. » Je sortis; leur mère entra, elles coururent à elle en disant : « Maman, maman, quel bonheur! si nous sommes bien sages, papa nous a promis un vésicatuire pour ce soir. » La journée se passa en efforts soutenus pour le bien. De temps en temps je les entendais se demander à voix basse : « As-tu déjà vu un vésicatoire? » Sur la réponse négative de sa sœur, Marie vient me dire : « Papa, comment est-ce fait, un vésicatoire? (^a se mange-t-il? — Non, ma fille, un vésicatoire se met au bras. » Elle va porter ma réjjonse à Malhilde, et chacune de regarder son bras pour jouir d'avance du bel ellct que doit produire le mystérieux ornement.
Enfin le soir arrive, et je prononce que 3Iaric a été la plus sage. A ce mot, elle saule de joie et vient m'embrasser. Mathilde fond en larmes. — « Ne pleure i)as, petite sœur, lui disait Marie; si nous sommes encore sages demain, papa te donnera un vésicatoire comme à moi. — Sur quel bras, demande mon heureuse malade, met-on le vésicatoire? — Sur le droit. » Aussitôt elle me découvre son bras jusqu'à l'épaule. « Mais, lui dis-jc, il faut être au lit pour le recevoir; » elle y court. Je lui place le
MOULINS. i."
vésicatûire; Marie le regarde, me remercie, m'embrasse et s'endort heureuse comme une reine. Hélas! comme celui de beaucoup de reines, son bonheur ne fut pas de longue durée. 11 n'était pas jour qu'elle appelle tristement sa sœur, en lui disant : « Mathilde, 31alhildc, veux-tu mon vcsicatoirc? — Je veux bien; prùte-le-nioi au moins un petit moment. » J'entends, j'accours; et il fallut interposer mon autorité pour empêcher la concession. Alors Mathilde se mit à sangloter en disant : « C'est toujours à Marie qu'on donne tout, et moi je n'ai jamais rien. »
Moulins. — L'Église du collège. — Souvenir?. — Un voyage en diligence et la vie humaine. — Le progrès. — Roanne. — Tarare. — Lyon.
Ln temps superbe, une température de printemps avaient accompagné notre départ; mais dans l'ordre physique aussi bien que dans l'ordre moral, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Minuit venait de somier; d'épais nuages couvraient la face du ciel et une lune douteuse éclaira seule notre rapide passage à Moulins, la ville aux riantes promenades. Un de nos regrets fut de ne pas visiter de nouveau l'église du collège, autrefois de la Visitation. Intéressante par ses richesses artistiques, elle l'est bien davantage par ses souvenirs. Tant qu'une pierre en restera debout, elle redira les noms illustres et bénis de deux femmes fortes, le modèle de feur sexe et la gloire de leur siècle. C'est à l'ombre de ce sanctuaire qu'ont vécu longtemps, c'est sur ces dalles de marbre qu'ont versé leurs larmes et leurs prières, Jeanne-Françoise-Frémiot, baronne de Chantai; puis la noble et infortunée Marie-Félice des Ursins, duchesse de Montmorency. La première, digne fille de saint François de Sales, fonda, de concert avec lui, l'ordre illustre de la Visitation; la seconde, née presque sur les marches du trône, sut trouver dans les consolations de la plus haute piété le secret de vivre douce et résignée, après le coup affreux qui, en tranchant sur l'échafaud la tête de sou mari, avait à jamais brisé ses espérances et déchiré son cœur.
A la pointe du jour, nous ouvrunes les portières chargées de vapeurs ; un brouillard épais obscurcissait l'horizon; le froid était pénétrant, la route solitaire et monotone : tout portail à de graves pensées. Celle qui me saisit fut le parallèle de la vie humaine et d'un voyage en diligence.
En diligence, vous débutez avec des voyageurs dont les uns vous reviennent, les autres vous déplaisent; les uns vous quittent plus tôt, les autres plus tard ; amis ou ennemis, il faut se séparer de tous. Les places vides sont promptcment remplies; d'autres figures succèdent aux premières : nouvelles connaissances, nouvelles répugnances, nouveaux plai-
sirs, nouvelles idées, nouveau monde. Les partants sont vite oubliés. Ainsi de la vie humaine.
En diligence, Téquipage est casé dans des places différentes, vousmêmes les occupez souvent les unes après les autres : places de banquette, nid de l'étudiant eu vacances et du soldat en semestre, où vous respirez la fumée du cigare, où vous grelottez quand il fait froid, où vous êtes mouillés quand il pleut; places de coupé, cabinet du beau monde, où vous avez en perspective le timon de la voiture et h proue des chevaux; places d'm/(^r/eMr, salon du commerce, où vous étouffez quand il fait chaud, où l'on parle tour à tour représentatif, théâtre, gothique, chemin de fer, vins, flanelles et betteraves; places de rotonde, compartiment du prolétaire, où l'on vous assure, sans augmentation de prix, l'agrément d'être dévoré par la poussière et l'odoriférante compagnie des serins, des nourrices et des scieurs de long. De toutes ces places, la meilleure ne vaut rien : partout des secousses et de la fatigue. Ainsi de la vie humaine. Qui se trouve bien assis? Qui de nos jours peut répondre de ne pas occuper toutes les places de la voiture sociale? Combien sont au coupé qui étaient naguèrcs à la rotonde et vice versa?
En diligence, chacun voyage pour un intérêt particulier : qui pour le commerce, qui pour le plaisir, qui pour l'instruction, qui pour la santé, qui pour changer de place. Ainsi dans la vie humaine. Hélas! oui, dans ce voyage dont le but devrait être le même pour tous, autant de buts différents que de voyageurs.
En diligence, le voyage est rapide; en vain voudricz-vous quelquefois ralentir la marche. La voix rauque du conducteur répète à chaque repos : En route, enlevez; et les coups de fouet du postillon exécutent l'ordre impitoyable. Ainsi dans la vie humaine. Quels que soient vos désirs, il vous est défendu de faire halte un instant; la voix impérieuse du temps crie toujours : Marche, marche ; et il faut marcher.
En diligence, le voyage est court : quelques heures, quelques jours, rarement quelques semaines ou quelques mois. Ainsi de la vie humaine : la plus longue est un rêve.
En diligence, le voyage est trompeur : la terre, les arbres, les maisons, les montagnes, les hommes, le ciel dont vous ne voyez qu'un point, ne font que paraître et disparaître. Vous croyez que tout cela fuit, et c'est vous qui fuyez. Ainsi de la vie humaine : nous croyons que tout change autour de nous, et c'est nous qui changeons.
En diligence, vous trouvez de temps en temps des hôtelleries, les unes bonnes, les autres médiocres, les autres mauvaises : vous ne faites qu'y poser le pied ; vous vous servez h la hûte de domestiques, de meubles, d'appartements qui ne sont point h vous. Ainsi de la vie humaine : chaumière du pauvre, maison du riche, palais du roi, abris passagers où l'on dort une nuit : le lendemain il faut partir.
Enhn, pour dernière conformité, en diligence, il n'est pas rare qu'il