‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 8 sur 106 · VOYAGE EN DILIGENCE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN DILIGENCE

VOUS arrive des accidents. Même dans les voyages les plus agréables, qui ne sait que les inconvénients et les mécomptes tiennent une large place? Ainsi, et toujours ainsi de la vie humaine.

La Palisse coupa le fil de mes réllexions ; ce lieu nous rappela le sire de la Palisse et la chanson populaire. Au souvenir de l'illustre maréchal de France qui, après tant d'exploits, périt glorieusement h la bataille de Pavie, comment ne pas répéter avec M. de Jlaistre : Soyez donc un grand homme pour que le premier rimailleur vienne vous chansonner et attacher à votre nom un ridicule immortel!

La chanson, fredonnée par un voyageur, n'était pas finie qu'un spectacle inattendu vint provoquer l'hilarité de toute la voiture. On traversait un petit et sale village dont personne ne put dire le nom. Sur la porte entr'ouverte d'une chétive cabane aux murailles de boue et au toit de chaume, apparaissait une planche rouge avec ces mots fastueux en gros caractères noirs : Cabinet de lecture. Or, au moment de notre passage, un coq entrait fièrement dans ledit cabinet. La vue du bipède en pareil lieu amena une discussion fort sérieuse sur l'espèce à laquelle il appartenait : « C'est un coq d'Inde, disaient les uns; c'est un coq gaulois, répondaient les autres. ^— Vous n'y entendez rien, ajouta un commis voyageur : l'intelligent animal qui va prendre son feuilleton est évidemment un coq phalanstérien, un coq libre, un coq émancipé comme vous en verrez des millions dans un prochain avenir. — Ça m'est égal à moi, s'écria un des voyageurs, qui avait combattu aux Pyramides, toujours est-il que v'ià le progrès, v'ii la civilisation; » et d'une voix tantôt rauque, tantôt chevrotante, il se mit à nous régaler d'une chanson qui n'est pas sans mérite :

Je som' devenus vieux sans rien savoir; Mais nos gamins, dam faudrait voir, Y sauront tous la rieulhorique,

La malheumalique,

La mél:ilpliysique, La ciiimilque el ben d'aul' .s'crels.

Vlà ce que c'est que le progrès.

Sur des cliemins de fer, sans avoir peur, On court la poste à la vapeur.

Avec ça lancé cora' d'un' fronde, En queq's heur's de ronde, On fait r tour du monde Sans enrichir les cabarets.

Y'ià, etc.

Supposé que cela saute en éclats.

Et qu'en tombant tu te casses un bras Ou qu' lu l' démettes une omoplate,

Vient un orméopale

Qui i' casse l'aui' patte

Pour te rend' mieux portant qu' jamais. V'ià, etc.

Mais aussi quand on ne peut réussir

On se défait de soi pour en tinir:

L'un se flanqu' du jilombdans la calotte,

L'aui' se tire un' bolle.

L'aut' se serr' la glotte, Puisl'aul' dans l'eau va chercher Tirais. V'ià, etc.

Peiulanl que le vieux soldat stigmatisait le chai-latanismc et rimpiétc, la diligence nous emportait l'apidcmcnt. Nous traversions les dernières plaines du Bourbonnais dans lesquelles Napoléon, revenant d'Egypte, désignait vingt places l'avorables à des champs de bataille : avant midi nous étions à Roanne. Là commence le rayonnement de l'activité lyonnaise ; chemin de fer, port, boutiques plus nombreuses et plus élégantes, tout annonce le voisinage d'une grande ville. Cependant le pays change d'aspect; des ravins profonds, des forêts de chênes vous conduisent à la fameuse montagne de Tarare. Nous la traversâmes sans accident, ainsi que la ville du même nom, improvisée par l'industrie. A la lueur des réverbères, celle-ci nous montra avec l'orgueil d'un parvenu la façade uniforme de ses longs édifices, tous setnblables à des casernes ou à des pénitenciers. On prétend que, sous le rapport moral et matériel, la manufacture tient un peu des unes et des autres. Le temps ne nous permit pas de vérifier l'observation, nous étions en retard. L'indolent conducteur eut beau s'en prendre aux chevaux, aux postillons, aux voyageurs, à tout le monde et tj toute chose, excepté à lui-môme, nous n'arrivîlmes aux barrières do Lyon qu'h une heure après minuit.

« Pourrons-nous partir par les bateaux? «Cette grave question nous occupait depuis longtemps. Chacun parlait selon ses craintes ou ses espérances. Les uns disaient oui, les autres non. Tous ignoraient si le Rhône, récemment débordé, permettait le passage des ponts. Nous étions dans cette incertude, lorsqu'il apparut à la portière une figure étrange, éclaiix'C par une lanterne sourde, et à moitié couverte d'un large chapeau de feutre aux ailes rabattues. Cette figure pariait et disait : « Messieurs, des billets pour le Papin N. 2; c'est le seul bateau qui parte aujourd'hui. >> Toutes les mains furent tendues i)0ur prendre les heureux billets. Or, voyez combien est grande sur nos jugements l'influence des passions! A la corne d'un bois, l'homme ])orteur d'une pareille (igurc nous aurait tous fait pâlir; eh bien ! croiricz-vous qu'ici, grâce à ses rassurantes paroles, le messager du Papin nous parut presque beau comme un ange? Débarqués avec nos malles sur le pavé, grelottant, transis, nous suivîmes jus-

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