LA CHAMBRE DES GRANDS HOMMES
que quand nous entendons parler d'eux, ou que nous lisons quelqu'un de leurs écrits? Ici je ne puis m'enipêcher de songer à Platon; ici Platon s'entretenait avec ses disciples ; ces petits jardins, tout près de nous, me rendent si présente la mémoire du philosophe, qu'ils me la remettent presque devant les yeux. Ici se promenaient Speusippe, Xénocrate et son disciple Polémon, qui s'asseyait ordinairement h cet endroit... Enfin, ces lieux ont h un degré si éminent le pouvoir d'exciter notre pensée, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la mémoire.
— Oui, sans doute, Pison, reprit Quinlus, cette puissance est grande; moi-même tout à l'heure, en me rendant ici, je tournais mes yeux vers ce bourg de Colone où Sophocle demeurait, et je me suis senti ému, et j'ai cru, en quelque sorte, voir ce poêle, mon admiration et mes délices, comme vous savez...
— Et moi, dit Pomponius, à qui vous faites la guerre d'avoir adopté les sentiments d'Épicurc, dont nous venons de passer les jardins, je m'y rends souvent avec Phèdre, que j'aime tant, comme vous savez, et, averti par l'ancien proverbe, je n'oublie pas les vivants. »
« Je repris alors :
» Je suis de votre avis, Pison ; les lieux où des hommes illustres ont été nous font d'ordinaire penser à eux plus vivement et plus attentivement. Vous savez que j'aHai une fois avec vous à Métaponte, et que je n'entrai chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore avait passé sa vie et le siège dont il se servait. L'exèdre où enseignait Charmadas n'est pas sans intérêt pour moi , je crois le voir; car je connais ses traits, et il me semble que ce siège même, demeuré veuf d'un si grand génie, regrette tout à l'heure de ne plus l'entendre (i). »
Nous aussi nous devions voir les lieux habités par de grands hommes, entrer dans leur maison, visiter leur chambre, toucher des objets que leurs mains avaient touchés. Les sentiments éprouvés à Athènes par Cicéron et ses amis, éprouvés par quiconque visite l'habitation d'un personnage célèbre, allaient devenir les nôtres; que dis-je? ils devaient être d'autant plus vifs que les grands hommes dont nous avions à parcourir la demeure étaient des saints.
Dès les sept heures du matin nous cheminions vers le Gesu.. L'excellent
père de V m'avait obtenu la faveur insigne d'offrir les saints mystères
dans la chambre même de saint Ignace. Que de souvenirs ! que de monuments éloquents dans ce lieu béni! Un modeste autel est dressé dans une chambre de quelques pieds carrés, oblongue, basse, irrégulière, éclairée par une seule fenêtre : c'est la chambre où a vécu, où est mort saint Ignace, où est mort saint François de Borgia, où saint Louis de Gonzague prononça ses vœux entre les mains de saint Ignace, et saint Stanislas Kostka entre celles de saint François de Borgia. C'est ici, sur le même
(i) Cicer.de Finib. v, 1,2.
autel, que saint Charles Borromée a dit sa seconde messe, et saint François de Sales plusieurs fois la sienne ; c'est ici que saint Philippe de Néri, l'apôtre de Rome, a si souvent conversé avec saint Ignace ; ici ont été conçus, fécondés tant de projets de zèle, de dévouement, de charité, aussi vastes que le monde, aussi variés que les misères des fils d'Adam. Voici des lignes écrites de la main de tous ces grands hommes; voici l'acte original par lequel les premiers pères de la Compagnie de Jésus s'obligent à l'obéissance et au service de l'Église : il est signé de la main d'Ignace, de François Xavier, de Lainez, de Salmeron, etc. Voici le serment que fit saint Stanislas de soutenir l'Immaculée Conception de Marie : il est écrit de sa main et signé de son sang. Voici enfin, dans une petite pièce voisine, les vêtements sacrés d'un homme que l'Église catholique ])eut montrer avec orgueil à ses amis comme à ses ennemis : c'est la barrette et le ciliée de l'illustre et pieux cardinal BcUarmin. Si vous levez les yeux, voyez le parasol si glorieusement historique, porté par saint François Xavier, lorsqu'il fut admis à l'audience solennelle de Fucarondono, roi du Japon. Ce parasol, fait de l'écorce d'un arbre, se distingue par de riches' dessins en or, d'un très-beau travail, et réunit à la dimension d un petit parapluie la légèreté d'une plume.
En avant de cette chambre tant de fois vénérable, où je venais d'offrir l'auguste sacrifice, il en est une autre plus petite, dans laquelle Ignace travaillait. C'est là qu'il écrivit ses immortelles constitutions; là qu'on le voit encore revêtu des mômes ornements sacerdotaux et les pieds couverts de la même chaussure. Après avoir laissé aller librement notre esprit et notre cœur à tout ce que peut éprouver l'homme et le chrétien dans des lieux remplis de pareils souvenirs, nous rentrâmes à l'hôtel où nous passâmes le reste de la journée : il fallait bien ce temps-là pour nous assimiler la délicieuse nourriture que nous avions prise le matin.
Vicus Patricins. — Arc de Gallien. — Maison de Saint-Juslin. — Église de Sainle-Pudenlienne. — Souvenirs hisloriques. — Bains de Timolhce. — Église de Sainle- Praxède. — Mosaïque. — Chapelle Borromée. — Colonne de la Flagellation,— Sénat des Martyrs.
A Rome, plus que partout ailleurs, une première vue ne suffît pas : il faut souvent se reporter aux mêmes lieux, étudier les mômes monuments. Chaque pied de terre que vous foulez, chaque édifice que vous rencontrez, révèle une histoire, un fait qui, par un privilège de la ville éternelle, a pesé d'un grand poids sur les destinées du monde entier avant et après la prédication de l'Évangile. Retournant sur les crêtes inégales de l'Esquilin, nous laissâmes à droite Sainte-Marie-Majeure, pour entrer dans la via Urbana, ainsi nommée du pape Urbain VIII qui la fit aligner.