PRIEURÉ DE MALTE
dans une de ses expressions les plus sublimes : près de Saint-Alexis est le grand-prieuré des Chevaliers de Malte. Leur église, dédiée à la Sainte Vierge, s'élève sur les ruines du temple delà déesse Fauna * ; c'est, comme on sait, un des titres nombreux que les païens donnaient à Cybèle. Faire honorer Marie au même lieu oîi se célébraient les mystères de la Bonne Déesse ! vraiment Rome est admirable de tact et d'intelligence. Saint^Marie Aventina forme le milieu du prieuré, situé dans une position magnifique. Quand vous serez devant la porte principale qui donne sur l'esplanade plantée d'arbres verts, n'oubliez pas de regarder par le irou de la serrure : votre vue ira se reposer à une demi-lieue de là, précisément sur le dôme de Saint-Pierre.
Du belvédère, bâti au fond du jardin, sur le bord escarpé de la colline, le coup d'œil est vraiment pittoresque. Au pied de l'Aventin passe le Tibre, roulant péniblement ses eaux jaunâtres vers le port des Romains; sur la rive opposée se montre le grand hospice de Saint -Michel, puis le Trastévère, puis le Janicule à l'horizon, et Rome sur la droite. A gauche, vers le sud-est, entre l'ancienne porte Trigemina et la porte d'Ostie, l'œil de la mémoire découvre le vaste port Navalia emporium, creusé par les Romains et entouré de superbes portiques, où venaient aborder les vaisseaux chargés d'apporter à Rome les productions et les dépouilles du monde. Aux mêmes lieux il aperçoit encore l'arsenal de la marine et les greniers publics % ainsi que le Forum pistorium, établi peut-être depuis que Domitien eut formé un collège de boulangers ^.
• NARDDfl, p. 398.
» TiT, Uv., Decad. V, lib. V.
^ Sext. Aurel., in Trajan.
Plus loin s'élève, isolé au milieu de la vaste plaine, le mont Testaccio. Singulière montagne! toute formée de décombres et de pots cassés, qui n'a pas moins de 1 63 pieds de hauteur sur 4,803 de circonférence. On s'accorde à dire que les terreaux enlevés par les anciens Romains, lorsqu'ils construisirent le grand Cirque et les autres monuments de leur ville, forment les couches inférieures de cette colline artificielle ; les amphores cassées constituent la partie supérieure. Cette explication, d'ailleurs constatée par le fait, n'a rien qui répugne. On sait que les Romains faisaient un usage continuel et par conséquent une large consommation de vases de terre cuite, pour mettre les eaux, les vins, les huiles, les autres liquides et même les cendres des morts. Portés au môme lieu pendant des siècles, ces fragments sont devenus le mont Testaccio,
A la base on a creusé de vastes caves d'une grande fraîcheur, dans lesquelles on conserve encore l'approvisionnement des vins pour la consommation de la ville : le Testaccio est la Râpée de Rome.
Lorsque vous regarderez cette montagne de pots cassée, si vous daignez vous souvenir qu'un jour Héliogabalc, voulant connaître la grandeur de Rome, ordonna à ses esclaves de ramasser toutes les araignées de la ville, et qu'il en obtint dix mille pesant *, vous aurez deux indications assez bizarres, ou de la maladresse et de la malpropreté, ou de la prodigieuse multitude de la population romaine.
* Servis imperasse ut omnes araneas colligerent in urbc; alque eos collegisse ad decem millia pondo, et subjecisse, vcl hinc inteliigendum quam m^^w^ E.Qaia esset. Lambbid., tn Heliogab.
FIN DE L'ANiNÉE. 501
«l'i. DooomliFO* Fin de l'année.— Impressions. — Te Deutn au Gesù.
C'était le dernier jour de Tannée. Graves partout les pensées qu'inspire ce temps qui fuit et qui nous emporte en fuyant; cette année qui va tomber dans l'abîme de réternité, comme la goutte d'eau dans les profondeurs de l'Océan ; cette scène du monde si capricieuse et si mobile, avec laquelle nous changeons nous-mêmes; ce monde enfin qui croule autour de nous : toutes ces pensées deviennent à Rome plus graves et plus solennelles. Pourrait-il en ôtre autrement? D'une part, les objets qui vous environnent, c'est-à-dire l'image partout présente à vos yeux de la gloire humaine la plus grande, de la puissance la plus colossale qu'on ait jamais vue, défigurée, évanouie, cachée dans la nuit silencieuse d'un immense tombeau ; d'autre part, les monuments chrétiens qu'on rencontre à chaque pas, debout sur les débris mutilés des théâtres et des forum ou sur le sommet élancé des sept collines; l'aspectde cette Église de Jésus-Christ qui seule, parmi toutes les catastrophes et toutes les révolutions des empires, demeure immuable; le rendez -vous au même lieu, le dernier jour de Tannée, de deux mondes, Tun jadis redoutable géant, vainqueur des nations, et aujourd'hui cadavre pourri dans la tombe ; l'autre jadis petit troupeau poursuivi jusqu'aux entrailles de la terre, et aujourd'hui roi assis sur le char de triomphe; cette double vue du néanttie Thomme et de la grandeur de Dien pénètre Tàme d'une frayeur religieuse, et, naalgré qu'on en ait, on en >ient à se dire à soi-même : « Et toi aussi tu passes ! Pèlerin d'un jour, demain, qui se souviendra de toi? Venx4a vivre après la tombe! lmxi»îïVaî5»fcVûtk^î!^T^,
immorluUse Ion cœur, imoiorlalise ta vie, identific-toi à ce qui ne pa^se point. Que chaque année enlevée à im existence terrestre aille s'ajouter à ton existence future; hâte- toi, aussi bien celle qui commence sera peut-être la
^ dernière.
Conduit par ces pensées, les seules, ce me semble, qui s liarraonisent bien avec Rome h la fin de Tannée, nous nous rendîmes au Gedi . Suivant Tusage, le souverain pon-
(life y vient liii-mâmc ïe dernier jour de Tannée, vers le soir, pour y donner une biinédiction cl chanter un Te Detim soïennel Répandre unederniLTe foisia rosée féconde de la grâce sur le monde catholique, Mre monter vers Celui de qui descend tout don parfait un dernier hymne de reconnaissance, parfumer de Fencens de la prièt^e Tannée qui va paraître devant Dieu, tel est le but de cette cérémonie. Pour voir arriver le Saint-Père, une foule immense encombrait la place du GesU et toutes îes rues adjacentes. Ce ne fut pas sans peine que nous par\dnmes h nous faire jour et à nous loger. Enfin, deux dragons arrivèrent au galop, et tout le peuple de se découvrir et de répéter : Eceolo ! eccolo ! « le voilà 1 le voiTi I » Eu etfet, bientôt parut la garde noble, en grand costume, puis la voiture pontificale attelée de six chevaux noirs conduits par deux postillons en livrée rouge. Le Saint-Père portait la soutane blanche, le rocliet, le camail, Fétole et le chapeau rouge. ■f II nous fut possible de le suivre dans Téglise et d* assister
au Te Detim; mais, pressés par la foule, nous ne pûmes jouir qu^imparfaitement de la belle illutnination. En sortant, le souverain pontife fut salué par un cri que nul monarque au monde n'entendit jamais : Sarito Pûd}\\ la benedi%ione! « Saint-Père, votre bénédiction ! » répétait, k la vue de son père et de son roi, le peuple romain, véritable enfant gâté d'un gouvernement peut-Être trop doux,
FIN DU ^hemiëi^ volume.